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REVUE
DES
ETUDES JUIVES
VERSAILLES. — IMPRIMERIES CERF, 59, RUE DUPLESSIS.
REVUE
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DES
ÉTUDES JUIVES
PUBLICATION TRIMESTRIELLE
DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
TOME SOIXANTE-SIXIEME
PARIS
A LA LIBRAIRIE DURLACHER
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142, RUE DU FAUBOURG-SAINT-DENIS ** Z^"^ Mf
1913 fr • ^ *
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NOE SANGARIOU
ÉTUDE SUR LE DÉLUGE EN PHRYGIE ET LE SYNCRÉTISME
JUDÉO-PHRYGIEN
(suite * )
Teste David cum Sibylla.
III
Quelles sont les raisons qui ont pu amener à placer à Apamée
de Phrygie la montagne de l'Arche?
Par eux-mêmes, les vers de la Sibylle n'en suggèrent qu'une :
l'antiquité delà Phrygie, présentée comme la première nourrice de
l'humanité. C'est là une opinion fort ancienne. Il suffit de rap-
peler l'anecdote qu'Hérodote a probablement entendu raconter en
Phrygie : les enfants élevés par Psammétique dans une cabane
isolée font entendre pour premier cri : bec, bec, son dans lequel
on reconnut le mot phrygien békos, « du pain ». On en conclut que
les Phrygiens étaient le plus ancien peuple du monde 2 . A côté de
cette anecdote, l'expression proverbiale, xà Nawàxou « le temps de
Nannakos », paraît avoir été prise au sens où nous disons « temps
antédiluviens ». Cette expression nous amène ainsi à rechercher
les vestiges d'une tradition phrygienne du Déluge. Nous verrons
que, si les Phrygiens ne semblent pas partager l'idée sémitique
d'un déluge général par la chute des eaux du ciel, ils paraissent
avoir eu, dans la plupart des régions volcaniques de leur pays, des
traditions d'un cataclysme causé par les eaux souterraines. On a
1. Voir Revue, t. LXV, p. 161.
2. Hérodote, II, 2. Cf. Aristoph., Nuées, 398 et scol. On sait pourtant qu'Hérodote
lui-même et Xantlios le Lydien (Strabon, VII, 3, 8; XIV, 3, 29) ne font passer les
Phrygiens en Asie qu'après la guerre de Troie, à l'époque de l'invasion cimmérienne
d'après Arrien (ap. Eust., ad Dion. 322). On ne peut faire remonter leur invasion au
xin e siècle que si l'on voit des Phrygiens dans les Mouski, dont le roi Mita entre en
lutte avec Ïiglat-Phalazar I.
T. LXVI, n° 131. 1
1 REVUE DES ETUDES JUIVES
déjà vu que ces traditions paraissent avoir influé sur le récit
biblique dans l'arrangement qu'en donne la Sibylle : à côté des
eaux du ciel et plus que par elles, le déluge est causé par l'envahis-
sement des eaux souterraines jaillissant en trombes dévastatrices.
De bonne heure, la légende de la ville engloutie semble s'être
mêlée à ce thème en Phrygie, légende qui devait prêter singuliè-
rement à des contaminations avec l'histoire de Sodome et de
Gomorrhe. En tout cas, Apamée-Kélainai a été le théâtre d'une
des plus vivaces d'entre ces traditions.
On rencontre d'abord quelques traces d'un mythe du déluge
attachées à trois noms importants dans la tradition phrygienne :
Dardanos, Ogygès et Nannakos.
Dardanos, l'éponyme de la tribu thraco-phrygienne des Darda-
niens, paraît avoir été le héros d'une légende diluvienne. Il
aurait été roi de Samothrace quand le déluge survint. Il se sauva
en fabriquant avec des peaux une sorte d'outre, qu'il se passa
autour du corps comme une ceinture de sauvetage 1 . Elle lui
permit de surnager et d'aborder dans l'Ida, où il fonda Dardania 2 .
Une autre version grecque du déluge, celle du déluge d'Ogygès,
n'est pas non plus sans rapport avec la Phrygie. Du moins, les
légendes mettent-elles Ogygès en relation avec l'Asie du Sud-
Ouest. Il serait fils de Terméra ou de Terméros, éponyme de la
ville carienne connue sous ces deux noms ; Ogygia, sa fille,
aurait eu quatre fils de Trémilès, éponyme des Trémiles (ce nom
indigène des Lyciens qui n'est probablement pas sans relation
avec Terméros) ; et ces fils portent le nom d'autant de toponymes
lyciens : Kragos, Pinaros, Tlos et Xanthos ; cette Ogygia passait,
déjà chez Hellanikos, pour fille de Niobé 3 .
Enfin, et surtout, à côté du rapprochement avec Okéanos-Ogé-
nos, celui avec Gygès n'est pas moins séduisant. Gygès — Gougou
en assyrien — a été classé par Kretschmer parmi les Lallnamen :
ce serait le redoublement d'un simple gu ou gou, et le sens que
1. LycophroD, 72-85, avec les scholies de Tzetzès aux vers 29 et 73. Ne peut-on
pas se demander si cette légende n'a pas pour origine une image de Dardanos
portant l'outre à la façon du Marsyas de Rome (statue originaire d'Apamée, comme je
l'ai montré dans Klio, 1913)? On sait que les monuments assyriens représentent et
qu'Hérodote décrit (I, 194) des outres gonflées d'air employées comme moyen de
navigation sur l'Euphrate. Cf. H. de Villefosse, Bull, arch., 1913, p. 116.
2. Denys d'Halicarnasse substitue à cette légende celle d'une migration de Dardanos,
fuyant l'Arcadie inondée, à Samothrace, puis en Troade (A?it., i, 61); Nonnos place un
déluge de Dardanos après ceux de Deukalion et d'Ogygès (Dion, III, 204-19).
3. Hellanikos, ap. Schol. Eur. P/wen., 159. Les autres textes sont indiqués dans l'art.
Ogyyos du Lexikon de Roscher, col. 683 et 688. A cet article ajoutez H. Ehrlich, Rhein.
Muséum, 1908, p. 636: wyuyiov uowp aurait désigné d'abord Veau souterraine.
NOE SANGÀRIOU 3
les lexicographes attribuent à ce mot (yuyaî = Tpnràxopeç) 1 convient
à cette division du mot; ce serait la répétition d'une racine indi-
quant la paternité. On peut trouver une confirmation de cette inter-
prétation clans la glose 'ABocyuouç-Ôsdç tiç Trapà <I>puçcv, £p(j.acpp6o'.TOç 2 .
Ce nom me paraît, en effet, composé de celui de deux divinités,
Acla, une Aphrodite phrygienne, et Guès-Guons, dieu mâle dont on
pourrait retrouver le nom dans celui du dieu de Mylasa, Osogôa
ou Osogôs. Comme les Grecs mirent le trident et un crabe dans les
mains d'Osogos, qu'ils racontaientl'histoire d'une vague apparaissant
périodiquement dans son temple et qu'ils l'appelèrent Zénoposéidon,
on peut voir en lui une divinité des eaux. De même, la légende de
Gygès est liée au lac qui porte le môme nom, la Gygaié limné, qui,
chez Homère, est la patrie des Méoniens. Selon une légende bien
connue, un tremblement de terre suivi d'une pluie diluvienne avait
formé le lac, dans lequel Gygès serait descendu pour trouver son
anneau merveilleux au doigt d'un cadavre colossal gisant dans le
ventre d'un cheval de bronze 3 . Sans doute Gygès était-il, à l'origine,
associé à la déesse de Koloé, dont le temple au bord du lac resta
célèbre \ renouvelé qu'il fut par les éléments iraniens et hellé-
niques qui valurent à la Mêler Koloéné les noms d'Artémis Per-
sique et d'Athéna Gygaia. Il y a donc lieu de croire que le dieu
Gygès, ancêtre des Mermnades, avait déjà les traits d'un dieu des
eaux. Or, on sait que ses descendants durent faire des travaux pour
mettre Sardes à l'abri des débordements du lac Gygéen; peut-être
doit-on expliquer par ces débordements la disparition d'Hydé, la
capitale de la Méonie homérique 5 .
La légende que nous avons supposée pour le lac Gygée a laissé
1. Cf. Hésychius, Suidas, s. v., et Elym. Magn. p. 768.
2. Hésychius, s. v.; cf. 'Aôa^veïv xb çiXeTv. Kôù <ï>pOyeç tôv cpîXov àôâ[Ava )iyou<jiv.
Dans le gréco-cappadocien actuel, bien aimée se dit encore (à)6a[jwc<m<ja (doit-on
penser au latin adamare ?). Il serait d'autant moins étonnant qu'Ada (la princesse
carienne bien connue) ait porté un nom divin, qu'il en est de même de son frère
Mausole — exactement Ma-ussôlos (Oso dans Osogôa doit être sans doute rapproché de
Osas, Ossas, Ussos) — et de sa sœur Artémisia ; Hékatomnos et ldrieus, les deux
autres noms qu'on rencontre dans cette dynastie, paraissent également tirés de noms
de divinités cariennes. Le nom d'homme carien Idagugos est peut-être une variante
d'Adaguous. Klausen (Aeneas und die Penaten, p. 126) rapproche Adaguous de
àTT7]Y6; - altagus, qui serait le nom phrygien du bouc adopté par les Ioniens (Eust.
ad Od. t ix, p. 1625 ; Aruob., V, 6), et par là, de Agdistis-Attis.
3. Platon, Rep., n, p. 350 ; Cicéron, De Off., ni, 9, 38; Philostrate, Heroica, p. 659.
4. Hérodote, I, 93. L'Artémis de Koloé au sud-est du lac était dite par certains
Athéna Gygaia. Le nom de T\>y]ç ou Tuy^ était également resté attaché à un géant,
fils d'Ouranos et de Gè. Près du lac se trouve la région des Arimoi, qu'on disait brûlée
par la foudre, Strabon, XIII, 626.
5. Sur Hydé, cf. Radet, La Lydie des Mermnades, p. 68.
4 REVUE DES ETUDES JUIVES
des traces pour le lac Saloé. Dans une version que connaissaient
déjà les anciens logographes Hellanikos et Phérécyde, en punition
des crimes de Tantalos, sa capitale, Tantalis, passait pour avoir été
engloutie dans un lac, où s'effondra la hauteur du Sipylos qui la
portait '. On aurait vu encore, au temps de Pausanias, les vestiges
de la ville au fond de l'eau 2 . Il y a lieu de chercher cette àijxvt)
SaXoii, qu'on semble avoir appelée aussi Xî^wi TavxàXou 3 , au pied de
la roche où était sculptée Niobé pleurant éternellement 4 . Ce n'est
peut-être pas sans dessein que pour cette personnification de la
force terrestre qui se manifeste dans les cimes neigeuses sa tête a été
taillée sur un pan de roche où un suintement d'eaux souterraines
a donné naissance à la légende des pleurs de Niobé 5 . Sœur ou
fille de Tantalos selon la tradition phrygienne, fille ou épouse de
Phoroneus, le premier homme, ou dTnachos, né de l'Océan,
d'après les légendes argiennes, Niobé, avec ses nombreux enfants
et son peuple changé en pierre 6 , peut fort bien avoir été l'héroïne
d'une légende diluvienne. Son nom, qui paraît désigner une source
neigeuse 7 , permet de la rapprocher de notre Noé. Son culte per-
1 . S. Reinach a montré que Tantale avait dû être représenté englouti par le même
cataclysme : il s'enfonçait clans le lac cherchant en vain à se raccrocher à des branches
d'arbre, tandis qu'un rocher menaçait de l'écraser ; telle serait l'origine des trois
supplices prêtés à Tantale, cf. Cultes, Mythes et Religions, II, p 180. Le thème de la
ville engloutie par un lac avait dû être amené de Thrace par les Phrygiens, puisqu'on
le retrouve au lac Bistonis près d'Abdère, aux lacs Aphnitis et Askania sur la Propon-
tide. On peut aussi rappeler cette notice de Stéphane de Byzance : AoxoÇoç* nokic, <ï>^yiaç
r,v to^ouv 0pàx£ç AoxôÇkh* xarexÀucrOïi ôè w; Sàv6o; ô Auôà;, FHG, I, 37 6.
2. Paus., VII, 24, 13, avec la note de Frazer.
3. Sur les textes concernant ces deux lacs (Strabon, p. 58, 17; 571, 2; Pline, II,
205, etV, 117; Pausanias, 11,22, 3; V, 13, 7 ; VII, 24, 13,; VIII, 17, 3), voir Weber,
Le Sipylos, p. 9-19 ; Thraemcr, Pergamos, p. 85-95.
4. Voir l'article Niobe par Enmann, dans le Lexikon de Roscher. Rappelons que
Lewy [Die Semitische?i Fremdwœrter ira Griechischen, p, 197) a voulu voir en
Niobé, avec ses dix enfants tués d'un seul coup, une transposition de Job (Ijjob,
vulgo Hiob), qui perd en une seule fois sept fils et trois filles.
5. Le miracle delà «pierre qui pleure » est expliqué par une scholie à Soph., EL,
151 : le sculpteur avait amené du fond de chaque œil un filet d'eau dérivé d'une
source. Notons, pour montrer l'étroite parenté de toutes ces légendes, qu'une des
filles de Niobé est généralement appelée Ogygie, une autre Néaria (cf. Noé-Noéria).
6. Déjà dans Ylliade, xxiv, 610.
7. Hésychius : vîêor yiova. xai xp^vriv. Quintus de Smyrne parle du IitcuXo) vicpôev-n.
Source nommée Niobé à Argos, Pline, IV, 17; une autre, pétrifiante, à Magnésie du
Sipyle, Hellanikos, Fr. 125. La tradition alexandrine, en faisant de Niobé une Pléiade
ou une Hyade, jouait sans doute sur la légende de la Niobé rupestre « pleureuse». A
côté de la tradition ordinaire qui la montre changée en pierre, une autre la faisait
changer en glace, Schol. IL, xxiv, 602.
NOÈ SANGARIOU 5
sistait en Cilicie au temps de l'apologiste Athénagoras et elle a pu
prêter au christianisme anatolien quelques traits de sa « mère des
douleurs * ».
Avec Nannakos — dont le nom suffit à évoquer un parèdre de
Na-Noé et un doublet de Zeus Nineudios, — on arrive à une
légende exclusivement phrygienne.
D'après Suidas et Stéphane de Byzance 2 , on racontait qu'à
Ikonion avait régné, un peu avant, le déluge de Deukalion, un
saint homme appelé Annakos ou Nannakos, qui l'avait prédit et
avait occupé le trône pendant plus de trois cents ans. Le déluge
survenu, c'est à Ikonion (Konia) qu'Athéna et Prométhée auraient
modelé la nouvelle race d'hommes dans de l'argile humide, à qui les
vents inspirèrent une âme : de ces ikônes viendrait le nom iï Iko-
nion. Sans doute, Lenormant et Babelon ont eu raison de remar-
quer la ressemblance de cet Annakos et du Hanoch biblique avec
ses trois cents [soixante-cinq] ans de vie dans les voies du Sei-
gneur. Mais la découverte des Mimes d'Herôdas a montré que la
forme authentique du nom était Nannakos 3 et que le proverbe xà
Nawàxou xXaucstv \ — pour lequel Zénobios allègue, d'ailleurs, Hérô-
das, — était déjà populaire au 111 e siècle av. J.-C. « Nannakos, dit
le parœmiographe, était un roi des Phrygiens avant les temps de
Deukalion. Prévoyant le cataclysme menaçant, il rassembla tout
son peuple dans les sanctuaires et se prit à implorer les dieux en
versant des torrents de larmes 5 ». Stéphane de Byzance ajoute les
1. On sait, par l'apologiste Athénagoras, que les Ciliciens de son temps adoraient
Niobé comme déesse. Cf. Maass, Neue Jahrbucher, 1910.
2. S. v. Ixôviov. Comme dans la légende de Marsyas, Athéna a certainement rem-
placé ici Cybèle ou une de ses hypostases et Prométhée Attis, avec qui il fut confondu
à titre de premier homme, notamment par les Gnostiques.
3. Pour le suffixe, cf. Dipsakos, héros bithynien, Lampsakos, éponyme de la ville
du même nom. Des noms sémitiques à suffixe semblable, comme Thapsakos, devaient
faciliter le travail d'assimilation de Nannakos à Hénoch.
4. Hérôdas, Mime m, 10. On connaît précisément à Kos, vers l'époque où y écrivit
Hérôdas, des personnages nommés Nannakos, Paton-Hicks, Inscr.of Cos, 10, 51 et 1(30
(d'autres, à Délos, sont des artisans phrygiens, IG., XI, 2, 144 et 219 ; cf. un Nannakos
à Athènes au n e siècle, Nachmanson, Att. Hist. Inschr. n° 9) et il est bon de
rappeler que Bérose a travaillé à Kos.
5. Zénobios, vi, 10, d'après Hermogénès (F H G, III, p. 524). L'expression xà Nocwà^ou
était peut-être prise dans le même sens que xà cb^uyia xaxà (Suidas et Photius
s. v. ; Paroemiogr. Gr. i, append. 5, 42, p. 406). C. Muller voit, dans cet Hermogénès,
Hermogénès de Tarse, rhéteur contemporain de Marc Aurèle ; mais Radermacher ne lui
attribue aucun Ilepi ^puyia; dans l'art, qu'il lui consacre dans le Pauly-Wissowa.
Il vaut mieux penser au médecin Hermogénès de Smyrne, qui vécut au n e s. et qui peut
être identique au médecin d'Hadrien. La liste de ses œuvres, fournie par une inscrip-
tion métrique (CIG, 3311; Kaibel, 305), comprend notamment des 'Acriaç xtiaei;
6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
trois cents ans qu'aurait régnés Nannakos avec l'oracle qui révèle
que le déluge suivrait la mort du roi et localise la légende à
Ikonion ; une autre tradition parle de Pessinonte', où le bain
rituel de l'idole de la Magna Mate?' dans le Sangarios peut être
interprété comme destiné à attirer la pluie. L'oracle était, sans
doute, attribué à la déesse ou, comme on le verra, à la Sibylle, sa
propbétesse.
Il est évident que Nannakos est un dieu déchu dont on a fait
un roi légendaire. Il n'est pas moins manifeste qu'il a pu avoir pour
parèdre la déesse Nanas que nous avons appris à connaître comme
fille de Sangarios à Pessinonte, tout comme Nineudios a pour
parèdre Ninoé à Aphrodisias. Nineudios et Nannakos sont des formes
phrygiennes de ce que les Grecs expriment dans le vocable Naos
ou Naios du Zeus de Dodone. C'est donc comme dieu des eaux que
Nannakos a été associé au déluge. Quant aux trois cents ans qu'au-
rait duré son règne, on a vu que ce trait, emprunté à l'Hénoch
biblique, n'est pas attesté avant l'époque d'Hadrien 2 . A cette
époque, on a des preuves documentaires de la présence de prosé-
lytes juifs et chrétiens à Ikonion 3 . On peut ainsi leur attribuer ces
traits nouveaux introduits dans la légende. Ils n'y ont peut-être
été amenés que par la ressemblance des noms : Hénoch paraît
et des A(7ta; aTocoia<ju,6t, dont un livre peut avoir été un Ilept 4>puyiaç. Des trois fragments
réunis par C. Muller à celui qui concerne Nannakos (2), un (4) se rapporte à une
plante aphrodisiaque, deux aux étymologies des noms de Sangarios (d'un SàyYa; qui s'y
serait jeté pour avoir commis un sacrilège envers Cybèle, cf. t. LXV, p. 164)etd'Aizanoi,
dont il dit que le nom ancien serait 'E^ovdcvouv, signifiant èyivulûnz-rfe (avec une
curieuse distinction entre les dieux et les démons où l'on sent l'influence judéo-chré-
tienne). Gela porte à croire que, bien que Stéphane de Byzance ne le cite pas comme
source, c'est à cet Hermogénès qu'il emprunte les traits judaïsants des 300 ans de vie
et de l'homme modelé avec de l'argile humide.
1. Le ms. Bodleianus de Zénobios, loc. cil. Peut-être une autre trace de syncrétisme
gréco-phrygien opérant sur les mêmes données doit-elle se voir dans le passage où
Valère Maxime (vin, 13 ext. 7) parle d'un rex Latmiorum qui aurait régné 800 ans,
sur la foi du Périple d'un Xénophon. Ne s'agirait-il pas d'une légende du Latmos en
Phrygie rapportée par ce Xénophon qui écrivit sur la Syrie un livre dont Alexandre
Polyhistor s'est servi? (F. H. G., III, 228-32).
2. Si certains morceaux du livre d'Hénoch remontent aux environs de 110 et de 40 av.
J.-C, la traduction grecque n'est pas nécessairement antérieure au début du n e s. ap.
Les citations les plus anciennes qui en sont faites se trouvent dans les épîtres de Jude
et de Barnabe et dans Irénée, soit vers le milieu du n° s. ap. Cette traduction peut
donc être contemporaine d'Hermogénès de Smyrne, qui aurait enrichi son Nannakos
de ce trait emprunté au Hénoch judéo-chrétien.
3. Pour la communauté chrétienne du n e s., voir à propos de la légende ikonienne
de sainte Thékla, dont le culte semble précisément avoir recouvert en Cilicie celui de
Noé-Niobé (cf., p. 5, n° 1), Ramsay, The church in the Roman Empire, p. 423.
Le fait que saint Paul vint à Ikonion suffit à attester l'existence d'une communauté
juive (Voir notre 3 e article).
NOÉ SANGARIOU 7
avoir rempli le rôle dévolu plus tard à Noé dans une tradition qui
est encore présente à l'esprit de l'auteur du Livre d'Hénoch, et
les Announaki ont une place dans la légende babylonienne du
Déluge.
#*#
Maintenant que l'existence d'une tradition phrygienne du Déluge
est hors de doute, nous pouvons passer aux versions localisées
dans la région qui nous intéresse particulièrement ici : celle delà
haute vallée du Méandre et de son affluent, le Lykos.
Là, comme au Sipyle, le caractère volcanique qui a valu à une
partie de la région le nom de Brûlée, — Phrygia Katakékauméné
ou Combusta, — paraît avoir amené la localisation d'une légende
d'inondation et d'engouffrement des eaux. Nous en trouvons des
traces à Hiérapolis *. Elle doit d'avoir été la « ville sainte » de la
tribu phrygienne des Hydréleitai — dont le centre politique était
Hydréla ou Kydrara, où Xerxès s'arrêta avant de passer le Méandre,
— à deux phénomènes naturels qu'explique la nature volcanique
du sol : les eaux chaudes chargées de calcaire qui naissent sur le
plateau où elles ont enseveli à mi-hauteur les ruines de la ville et
d'où elles se précipitent, par une grandiose cascade, dans la vallée
du Lykos, — une faille par où s'échappaient des vapeurs méphi-
tiques. Le temple était établi sur ce ploutônion : tandis que tout ce
qu'on y plongeait périssait, des prêtres eunuques, seuls, pouvaient,
encore au temps de Strabon et de Pline, s'y engager impunément.
Dans l'espèce d'adyton où s'ouvrait ce soupirail des enfers, on
paraît avoir adoré un grand serpent femelle que les textes grecs
appellent Échidna et qui avait même valu à la ville le surnom
ftOphiorumé « force des serpents ». A l'époque classique, ce ser-
pent, premier objet du culte, maintenant relégué au fond de la
grotte, avait cédé le temple à la Déesse-mère, adorée sous le nom
de Létô avec tous les attributs ordinaires de Cybèle. Le dieu à la
bipenne, qui lui avait été associé de longue date, probablement
Mên Lairbènos pour les indigènes, était devenu Apollon ; il était
vénéré sous le vocable à'Archégétès — comme maître et ancêtre
1. Je résume ici les faits dispersés dans le chap. ni des Cities and Bishoprics of
Phrygia de Ramsay et dans le volume de Cichorius-Judeich-Humann, Hiérapolis
(Ergânzungsheft du Jahrbuch) et dans deux articles de Léo Weber, Philologus,
1910, p. 178-252, et Journal Intern. d'Archéologie numismatique, XIV (1912), p. 65-
118. Sur l'aspect d'Hiérapolis, voir les pages évocatrices de F. Sartiaux, Villes morte
d'Asie Mineure, 1911. Je parle également de visu pour toute cette région.
8 REVUE DES ETUDES JUIVES
de la cité, — et sous celui de Pi/tJwktonos, par application sans
doute de la légende delphienne où l'Apollon, qui avait remplacé
comme ici le culte de la Terre adorée sous forme de serpent,
passait pour avoir tué ce python '.
Le Ploutônion avait disparu au temps d'Ammien Marcellin. On
doit sans doute attribuer sa disparition au grand tremblement de
terre de 64-5, qui détruisit Hiérapolis de fond en comble et dont
l'écho se retrouve dans les Livres Sibyllins 2 . Des légendes ont dû
bientôt se développer dans le peuple autour de la fermeture de
cette bouche du monde souterrain. La version des païens a dis-
paru; mais, à travers celle des chrétiens, on croit pouvoir en
retrouver quelques traits.
Cette version nous est conservée dans les Actes apocryphes de
Philippe 3 . On remarquera que cet apôtre de la Phrygie, dont on
faisait un disciple de saint Jean, passait pour né à Hiérapolis, où
l'on vénérait sa tombe et celle de son père du temps d'Eusèbe. La
façon dont est rapportée la destruction du temple de l'Échidna
montre une exacte connaissance des lieux et des coutumes locales :
ainsi, avant que la malédiction de l'apôtre supplicié ne précipite le
temple dans le gouffre qui se referme au-dessus, on voit les prêtres
se plaindre de ce que la seule présence de l'apôtre dans le temple
a fait périr l'Échidna et les petits serpents, ses fils. Que devien-
dront-ils, maintenant qu'est vide l'autel sur lequel on posait le vin
sacré qui assoupissait l'Échidna? Joignez à cette plainte si précise
l'existence d'un vin renommé à Hiérapolis A et mettez en regard
que l'hôte de Philippe s'appelle Stachys — l'épi ou la grappe — et
que de son sang naît une vigne dont tous les nouveaux convertis
doivent boire le vin, — et n'entrevoit-on pas un second élément
païen venir s'associer à celui qu'indique le nom même du saint?
Comme le nom de Philippos a pu recouvrir le culte de Lairbênos,
le héros cavalier, la légende de la vigne née de son sang fait
penser à l'amandier qui naît du sang d'Attis. En tout cas, une
i. La fusion peut avoir été ancienne. Il suffit de rappeler un fait qui montre la
popularité de l'Apollon Pythien dans le royaume de ce Crésus qui lui avait envoyé de
si riches présents: le richissime Lydien qui donne, à Kélainai, l'hospitalité à Xerxès
s'appelle Pythios, fils d'Atys. Cf. Pythios, fils de Crésus. C'est donc dès cette époque que
Mên-Attis commence à se fondre avec Apollon, et sa mère Létô avec Cybèle.
2. Eusèbe, Hist. eccl., III, 31, 4; Orose, VII, 7; Syncelle, p. 636.
3. Publiés dans les Acta Apostolorum Apocrypha de A. Lipsius et M. Bonnet, II, 2,
p. 41.
4. Vitruve, VIII, 3, et les nombreuses monnaies d'Hiérapolis au type de Dionysos.
Comme saint Philippe a dû se substituer à une divinité aux sources chaudes d'Hiéra-
polis, l'évêque Aberkios d'Hiéropolis y est devenu le saint guérisseur des sources
chaudes locales (Piamsay, Ciliés, p. 713J.
NOÉ SANGARIOU 9
légende locale d'inondation, liée à des mouvements sismiques ',
paraît attestée pour Hiérapolis comme pour sa voisine Laodicée :
« Malheureuse Laodicée, s'écrie la Sibylle, un tremblement de
terre te ruinera 2 . *
La légende des eaux dévastatrices s'est perpétuée dans cette
région. Ainsi, elle a contribué au culte de saint Michel de Khônai,
si florissant au ix e siècle que Khônai devint archevêché et métro-
pole, bien que la ville fût réduite à une place forte qui, d'un épe-
ron du Kadmos, dominait l'entrée de la gorge du Lykos et les
ruines de Kolossai et de Laodicée 3 . L'église de Saint-Michel se
trouvait sur la rive Nord de la rivière, au-dessus de la gorge. On
racontait qu'en ce lieu, dit Kérétapa 4 , les apôtres Jean et Philippe,
venant d'Hiérapolis, avaient fait sourdre une fontaine guérisseuse;
les païens essayent de détruire Yayasma en y jetant les eaux du
Chrysès 5 ; mais la rivière, pour éviter le sacrilège, se divise en
deux bras; alors les païens canalisent vers la fontaine sainte le
Lykokapros et le Kouphos ; Yayasma allait être atteint et tout le
pays inondé quand saint Michel, du tranchant de son épée, lui
ouvrit son passage actuel avec un bruit de tremblement de terre.
On comprend la légende quand on a traversé la gorge, qui s'al-
longe sur environ 7 kilomètres, dominée par des roches à pic de 50
à 60 pieds qui, parfois, ne laissent aux trois cours d'eau qui y unissent
leurs eaux qu'un lit de trois pieds de large. L'un de ces cours
d'eau, l'Ak-Sou, a des eaux calcinantes comme celles d'Hiérapolis;
elles forment des stalagmites, et, à un endroit, le Lykos passe
ainsi sous une arche naturelle. Ce phénomène, ajouté aux tremble-
ments de terre, a pu fort bien menacer une fois de boucher la
gorge et d'inonder la vallée de Kolossai. D'ailleurs, la légende, que
nous ne possédons que sous sa forme chrétienne, peut être très
ancienne : Hérodote 6 montre le Lykos, après Kolossai, s'engouf-
1. Pour les tremblements de terre en Asie, les théories savantes et les croyances
populaires qui s'y rattachent, voir W. Capelle, Neue Jahrbûcher, 1908, 603-33.
2. Cf. Renan, V Antéchrist, p. 328.
3. Cf. Bonnet, Navratio de Miraculo Chonis patrato (Paris, 1890). Je ne connais
cette publication que par W. Ramsay, The church in the roman Empire before 170
(6° éd. 1900, ch. xix).
4. Les formes varient : KepsT&Tra, KoctperaTOx (l'archange aurait salué le lieu du
miracle : Xaïpe, -zôizt). La forme primitive était sans doute Karataba ; ce me paraîtrait
un nom de lieu très vraisemblable dans cette région où l'on connaît d'un côté Karoura,
de l'autre Tabai [taba signifierait pierre en carien, Stéph. Byz., s. v. ; FHG, IV, 311, 9)»
5. Ramsay a rapproché ce Chrysès du Chrysorrhoas, nom du cours d'eau sacré
d'Hiérapolis sur les monnaies. Les ruines de l'église de Saint-Michel seraient effective-
ment entourées par deux bras d'un cours d'eau, dont l'un artificiel.
6. Hérodote, Vil, 30.
10 REVUE DES ETUDES JUIVES
frantdans une faille pour reparaître cinq stades plus loin ; Strabon
parle de son cours « à plusieurs reprises souterrain qui prouve à
quel point le terrain y est perforé et propice aux tremblements de
terre 1 », et Khonai semble précisément signifier les tunnels 2 .
L'idée d'une gorge ouverte par l'arme d'un dieu pour laisser
s'écouler les eaux d'un déluge menaçant est connue dans la ver-
sion lliessalienne du déluge de Deukalion. Poséidon aurait frayé
un chemin aux eaux en ouvrant la vallée de Tempe d'un coup de
son trident; nous retrouverons, en Arménie, Jason ouvrant de
même la voie à l'Araxe.
#*#
De toutes les villes de la région, aucune n'était mieux prédes-
tinée par la nature que Kélainai à voir se former une légende dilu-
vienne. Dans sa plaine cinq rivières prennent leur source : le
Méandre et ses quatre premiers affluents, Marsyas, Obrimas, Orgas
et Therma. Le Méandre et le Marsyas paraissent tenir leurs eaux
du lac Aulokrène ou Aurokrène ; elles y disparaissent dans deux
duden que les anciens semblent avoir appelés le Pleureur et le
Rieur, pour reparaître, le Méandre dans un étang du plateau où
s'étendait le « Paradis » des rois de Perse, le Marsyas au pied
1. Strabon, XII, 8, 16. Weber a contesté Je témoignage d'Hérodote (Ath. Milt., 1891,
j). 195) et Ramsay, Cities and Bishoprics, p. 210, en se ralliant à son opinion, a
proposé d'interpréter le texte de Strabon de façon à ce qu'il s'applique, non à la gorge
du Lykos, mais à sa résurgence. Une croyance encore générale dans la région voudrait
que le Lykos naquit du lac Hadji-Tuz-Geul (remarquer ce nom qui signifie: saint lac
salé et voir p. 12.), le Lacns Sanaus de Pline. Son nom lui vient de T'Avaua d'Hérodote,
Sanaos des listes épiscopales (La forme correcte est sans doute Anava, composé de
l'Ana d'Anaïa-Anaitis et du digamma phrygien ; son évèque se dit, en effet, parfois
Sanabensis). Le Lykos disparaîtrait au sortir du lac pour reparaître, de 10 à 15 km.
plus loin, dans un lagon (le duden de Kodja-Bash). Mais un pareil phénomène, qui, au
reste, paraît se reproduire pour les sources du Méandre (on sait d'ailleurs que
le Lykos fut appelé, plus tard, Petit-Méandre), n'est guère de nature à frapper assez
Timagination pour qu'il soit venu aux oreilles d'Hérodote et qu'une légende en soit née;
il fallait aussi que cette «perte» du Lykos eût atteint une véritable célébrité pour que
Pline, II, 225, le cite comme l'un des trois fleuves connus par ce phénomène ; il cite
également la rivière pétrifiante de Kolossai, XXXI, 20.
2. Hamilton (Asia Minor, I, 1842, p. 512) a relevé une expression de l'historien
byzantin Curopalatès (p. 652) : parlant de la gorge du Lykos, il ajoute èv omep
oi 7cappéovT&; 7toTa|xoi iv.ùaz xwv£u6^.evot. 11 en résulte : 1° que, au X e siècle, le
lit que le Lykos s'était frayé a travers la gorge n'était pas encore partout à ciel ouvert ;
2° que le nom de Khônai n'a été attribué à la forteresse dominant l'entrée de la gorge
que parce que c'était le nom donné, à l'époque byzantine, à l'Eglise de Saint-Michel des
Tunnels et à l'agglomération qui l'entourait, dont le nom est resté Chonos.
NOÉ SANGARIOU 41
de l'Acropole, d'où il se précipite avec une force telle qu'elle
lui a valu le nom de Katarrhaktès ; le Méandre est rejoint, avant
le Marsyas, par l'Orgas, dont le cours paisible s'oppose à l'impé-
tuosité du Marsyas, et par l'Obrimas, plus torrentueux ; après
le Marsyas, par les eaux chaudes qui ont donné leur nom au
Therma. Autour de ces cours d'eau, on entrevoit que légendes et
cultes se pressaient : sacrifices faits au Méandre et au Marsyas en
jetant des offrandes dans le gouffre commun où ils s'enfoncent à la
sortie de l'Aulokrène; ce lac même, dont le nom indigène d'Aurokra
devint AùW.p7)V7J pour en faire le théâtre du concours d'Apollon et
de Marsyas et dont les roseaux émettaient un son mélodieux; le
platane où Marsyas avait été écorché ; la peau de Marsyas con-
servée dans la grotte d'où s'élançait le torrent de ce nom et fré-
missant au son de la double flûte ; les légendes d'Olympos, fils de
Marsyas, et des deux fils de Midas, Lityersès et Anchouros ; les
deux sources du Klaiôn et du Gélôn, dont les noms étaient sans
doute en rapport avec la légende de Marsyas et où les indigènes
voient toujours la vraie origine du Méandre. Aujourd'hui encore,
une source voisine de celle du Marsyas, qui fournit l'eau potable
aux habitants, a été appelée en reconnaissance « Hudaverdi »,
dieu-donnée 4 .
Tous ces cours d'eau étaient si réputés que Dion Chrysostome,
parlant à Apamée, félicite ses habitants de ce que « les plus grands
et les plus abondants des fleuves y ont leurs sources 2 ».
Le caractère particulier de ces fleuves, les grottes d'où ils sour-
dent, les pertes où ils s'enfoncent sous terre, la chaleur de cer-
tains, la fraîcheur des autres, — tout cela était de nature à les faire
mettre en communication avec le monde souterrain. S'il n'y a pas
eu à Apamée de Gharônion tel que celui qu'on a vu à Hiérapolis et
comme les anciens en montraient d'autres dans la même région,
près de Nysa du Méandre et à Karoura près de Laodicée, il est pro-
bable que Kélainai a eu aussi sa faille profonde qui passait pour
une bouche des enfers. La nature volcanique de la région, qui a
amené les Grecs à interpréter Kélainai par sombre et à placer à
tort la ville dans la Phrygie noire — on a retrouvé cette confusion
dans les vers de la Sibylle —, cette nature ne s'était que trop
violemment manifestée à eux pour ne pas devenir objet de légendes
1. Pour tous ces faits, voir Ramsay, op. cit., p. 397-415 et 450-53. Je signale un
texte oublié par Ramsay, où la chute du Marsyas dans le Méandre est comparée à une
des cataractes du Nil : Philostr., Vita Apoll., vi, 26.
2. Dion Chrys., Or. 35 (H, p. 68 Reiske) : tôW uoTocfjuov oî [iiyioToi xoù itohjuye-
Xéstoctoi ty)v àp/riv evÔevoe i^ovctv.
42 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
et de cultes. C'est le tremblement de terre du temps d'Alexandre
qui ruina assez la ville pour qu'Antiochos I er pût la reconstruire
sous le nom d'Apamée ; c'est encore celui pour lequel Mithridate
avait donné cent talents à la ville 4 . Combien ce dernier cataclysme
avait frappé les imaginations, c'est ce qu'on voit par la description
qu'en donne Nicolas de Damas : « Des lacs apparurent là où il n'y
en avait jamais eu, des fleuves et des sources furent ouverts par
l'ébranlement, d'autres, en nombre, disparurent et tant d'eau,
si salée et amère, inonda le pays, qu'il fut tout couvert d'huîtres
et de tous les poissons qui sont propres à la mer 2 . » Puisque,
à quarante ans de distance à peine, la légende s'est déjà
emparée de l'histoire — car on reconnaît ici le thème de la
vague d'eau de mer qu'on rencontre aux temples de Mylasa et
d'Hiérapolis 3 — à plus forte raison la légende a-t-elle pu
s'emparer des inondations anciennes pour en faire un déluge.
Dans les nombreux passages où les Livres Sibyllins décrivent « la
terre secouée par la main de l'Éternel », on sent l'influence de la
terreur que de pareilles secousses sismiques ont inspirée aux Juifs
de Phrygie. Peut-être est-ce à la perte du Méandre et au cataclysme
d'Apamée que pense la Sibylle quand elle prophétise : « Les villes
des Cariens qui dressent leurs superbes citatelles au bord des eaux
du Méandre périront par la famine, quand le Méandre cachera
sous terre son eau profonde 5 . »
Une ville où les eaux jaillissantes et les tremblements de terre
jouaient un pareil rôle devait avoir sa légende du déluge. Nous
pourrions la supposer. Mais nous n'y sommes pas réduits. Un
texte, qui n'aurait pas dû échapper à nos prédécesseurs, nous
en a conservé un souvenir très net 5 . Midas régnait à Kélainai
1. Strabon, XII, 8, 18.
2. Nicolas de Damas (cité par Athénée, VIII, p. 332), FHG, III, 416. Strabon et Nicolas
ont pour source Posidonios, contemporain du cataclysme.
3. Sur la légende de la vague d'eau infernale, cf. Gruppe, Archiv fur Religions-
geschichte, 1911. Pour Mylasa, cf. plus haut, p. 3 ; pour Hiérapolis de Syrie, plus
bas, p. 36.
4. Peut-être s'agit-il de la famine que Galien (VII, 739 K.) décrit au début du
règne de Marc Aurèle. Cf. Keil-Premerstein, Reise in Lydien, II, p. 16.
5. Ce récit est emprunté au livre II des Métamorphoses de Kallisthénès (sans doute
Kallisthénès de Sybaris, auteur de Galatika, dont un fr. relatif à la bataille livrée à
Boosképhales entre Attalos II et Prusias II fixe l'époque et porte à croire qu'il a tra-
vaillé a Pergame ; il fut une des sources de Timagène). 11 est donné comme tel par
Plutarque, Parall. Min., 5, p. 377 Didot, et par Stobée, Floril., VU, 69 (ce passage
est reproduit comme fr. 45 de Kallisthénès dans les Scriptores Alexandri Magni de
Didot).
NOÉ SANGARIOU 13
quand Zeus Idaios 1 y ouvrit un abîme plein d'eau bouillonnante
où s'engouffrèrent la plupart des maisons avec leurs habitants. Un
oracle révéla au roi que l'abîme se comblerait s'il y précipitait ce
qu'il y avait de plus précieux pour l'homme. On eut beau y jeter
de l'or, de l'argent et des bijoux, l'abîme restait béant. C'est alors
qu'Anchouros 2 , fils de Midas, résolut de s'y précipiter, ayant
compris l'oracle : nul bien plus précieux pour l'homme que la vie.
Aussi, après avoir embrassé son père et sa femme Timothéa 3 , il se
jeta à cheval, d'un bond, dans l'abîme. La terre, aussitôt, se referma.
Midas fit dresser au-dessus un autel à Zeus, autel qui, tou-
ché de sa main, se transforma en or. — Toute mutilée que la
tradition nous soit parvenue dans ce récit, on peut y reconnaître
plusieurs éléments. Deux éléments légendaires :
1° La légende du déluge sous le type approprié aux pays volca-
niques : la faille qui s'ouvre et d'où les eaux destructrices sortent
pour y rentrer quand la divinité a été propitiée.
2 a Une autre légende, probablement en partie iconologique : le
héros cavalier, fils de dieu, se sacrifiant pour sauver les siens. On
sait que le héros cavalier est souvent appelé Théos Sozon « dieu
sauveur », en Phrygie, et on pense d'une part au sacrifice de Cur-
tius, d'autre part à l'engloutissement d'Amphiaraos. On pourrait
voir un indice du culte du héros cavalier à Kélainai dans les nom-
breuses monnaies de la ville qu'ornent des pilei surmontés de
1. C'est le dieu de l'Ida phrygien, figurant ici comme parèdre de la Mater Idsea.
On sait qu'on faisait de celle-ci la mère de Midas (Plut., Caes., 1) ; cf. la n. 3.
2. 'Ayxoùpo;, nom très important à relever qui fournit la transition entre les deux
noms dont j'ai signalé ailleurs la similitude (Rev. arch., 1910, I, 41) : d'une part,
le roi des Philistins de Gath, "Ayic, ou mieux 'Ay^ouç (les Philistins sont, on le sait
parents et voisins des Tchakara-Teukriens), qui se retrouve dans une liste de noms
keftlou sur une tahlette de la XIX e dynastie sous la forme : A-ka-sou (on peut
rapprocher aussi Akiamos, nom d'un roi lydien) ; d'autre part, 'Ayxicrrçç, Anc/iises, le père
d'Enée, le héros des Teukriens et Dardaniens, vieille divinité locale de l'Ida, où il appa-
raît comme le parèdre de la Magna Mater. — Ayxoùpo;, fils de Midas, — en vérité, on le
voit, nom du héros cavalier de Kélainai, — ne fournit pas seulement le lien entre
ces deux formes du même nom ; il suggère la véritable raison de l'attribution à
Midas de Yinventio ancorœ ainsi que du nom des deux Ancyre de Phrygie et de
Galatie, que les anciens cherchaient à expliquer par des ancres trouvées ou conquises
(Stéph. Byz., s. v.): un des rois divinisés des Phrygiens a dû s'appeler Anchur (cf.
l'Anxur étrusque représenté en Jupiter imberbe) et donner son nom à ces villes (Voir
plus bas, p. 17).
3. Le nom de TifxoOsa donné à l'épouse du héros Anchouros ne saurait l'avoir été
sans motif. Il ne serait pas étonnant que ce soit une nymphe des eaux comme Amphi-
théa, Hémithéa ou Leukothéa (surtout Hémithéa, qui aurait été exposée dans un coffre
aux flots et qui avait un culte à Ténédos et sur la Ghersonèse Carienne) ; on sait
qu'on appelait la mère de Midas MtSaôeô; ; elle paraît avoir été une forme hermaphro-
dite de la Mater Idala (Cf. Dieterich, Kleine Schriften : Die Gœttin Mise).
14 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
L'étoile des Dioscures et dans les monnaies, plus rares, qui mon-
trent Mon cavalier l .
Deux éléments cultuels :
3° Un rite consistant à jeter des objets précieux, et même des
victimes humaines, dans un gouffre pour apaiser la divinité des
eaux qui y bouillonnent.
4° Un autel de pierre dressé au bord du gouffre — ou au-dessus
quand celui-ci est censé refermé, — comme on le voit aux deux
Hiérapolis de Phrygie et de Syrie. S'il se transforme en or, c'est
que telle est la propriété caractéristique de Midas: c'est précisément
à Kélainai que, pour sauver son armée de la soif, il aurait fait
sourdre une fontaine d'or, que Dionysos, invoqué par lui, changea
en cette eau impétueuse qui fut depuis le Marsyas 2 .
Kélainai a donc eu sa légende locale d'inondation. Si la version
qui nous en est parvenue n'est due qu'à un écrivain qui travaillait
en Asie au début du ne siècle av. J.-C, on voit qu'elle conserve des
traits assez primitifs et des détails assez précis pour qu'on puisse
y voir l'écho des traditions locales. Il en ressort qu'on devait mon-
trer à Kélainai l'autel élevé à Zeus par Midas. Or, les monnaies de
Kélainai font voir et nomment un Zeus Kélaineus 3 ; à sa place,
on trouve parfois un Dionysos, également surnommé Kélaineus ou
Kéléneus, un Poséidon, un Hadès, enfin le héros Kélainos *. Si
1. B. M. C. : Phrygia, n° 193: Bronze de Volusien : cavalier à bonnet phrygien et
manteau flottant s'uvançant sur la droite ; derrière ses épaules, le croissant.
2. Ps. Piutarque, De fluviis, X, 1, d'après les Phrygiaca d'Alexandre Polyhistor, et
Eustathe à Denys le Périégète, v. 321. La légende d'Anchouros donne l'impression d'une
contamination entre deux versions : dans l'une, l'autel se transformait de pierre en or
au seul contact de la main de Midas; dans une autre, l'autel, en pierre à l'état ordi-
naire, parait servir comme de pierre de touche pour les mouvements sismiques : il se
transmuait en or à l'approche des tremblements de terre.
3. Le surnom de Kélaineus se trouve donné à Zeus [I. G. B. M., 652 a et monnaies),
à Dionysos (monnaies), à Attis (Martial, v, 42, 2), à Marsyas (ibid. t vin, 62, 9). Si
le grand dieu de Kélainai — Mèn ou Attis sans doute pour les Phrygiens, — est
devenu Zeus, il est possible que le culte de l'aigle attaché au sien y ait contribué. Les
monnaies d'Apamée montrent souvent l'aigle soit isolé, soit volant entre les pilei que
sépare un méandre ; au-dessus des pilei et de l'aigle, une étoile. Le méandre étant
une allusion manifeste au fleuve de ce nom, je croirais volontiers que l'aigle entre les
pilei se rapporte au culte d'un dieu du ciel, père de un ou deux héros cavaliers : notre
Anchouros aurait été assimilé par les Grecs à un Dioscure. D'ailleurs, l'aigle divin — qui
joue un rôle dans les légendes de Tantale, Ganymède et Gordios, — a pu être trouvé
par les Phrygiens dans l'héritage des Hétéens.
4. Pour ces monnaies, voir Brit. Mus. Cal.: Phrygia (1906), s. v. Apamea. La chèvre
occupe seule les revers dans certaines pièces, B. M. C: Phrygia, p. 300. Pour Zeus Aséis
et le bouc, voir plus bas. Peut-être la nymphe nourricière était-elle plutôt nommée
en Phrygie Adrastéia, ce nom y étant un vocable, — puis une hypostase — de la Grande
déesse (Elle paraît aussi avoir été vénérée à Apamée sous le vocable d"AvYÔi(mç). J'ai
NOÉ SANGARIOU 15
l'on admet que Zeus et Dionysos, Poséidon et Hadès sont ici autant
de différenciations, dues aux influences gréco-romaines, d'une seule
et même divinité indigène, on devra en conclure à un culte qui
s'adressait surtout au maître des eaux fécondantes du ciel et de la
terre. Quelques indices peuvent encore être groupés à l'appui de
cette conjecture : une monnaie de la ville montre Zeus nourri par
une nymphe en qui la chèvre qui l'accoste permet de voir Amal-
theia; ce Zeus nourri par une chèvre rappelle le Zeus de Laodicée
qui a une chèvre à son côté; Midas semble porter une corne de
bouc sur les monnaies dePrymnessos, et les traits dérivés de l'âne
et du bouc se mêlent dans sa légende comme dans celle de Mar-
syas ; il en est de même de Lityersès, cet autre fils de Midas qui,
jeté par Hercule dans le Méandre, avait laissé son nom au chant des
moissonneurs de la région de Kélainai. Autour de Marsyas, il faut
grouper Hyagnis, son père, et Olympos, son fils, qui aurait appris
de lui, ou de Pan, l'aulétique *.
C'est au compte de ces trois personnages et de Mariandynos,
qui serait le maître d'Hyagnis, que les traditions phrygiennes met-
taient l'invention de la musique particulière au culte de Gybèle,
musique thrénétique ou extatique dont la flûte accompagnait les
lamentations. Le lien établi entre ces quatre musiciens légendaires,
qui sont en même temps des dévots de la Grande Mère phrygienne,
est évidemment factice et destiné à concilier quatre traditions dif-
férentes. Il est probable que ces personnages sont nés de la per-
sonnification des chants qui portaient les mêmes noms. Or, pour
Hyagnis, dont l'invention paraît avoir été placée à Kélainai 2 , on
essayé d'établir l'existence d'un dieu bouc en Phrygie dans la Rev. d. Et. Grecques,
1913. n° 3. Rappelons ici que, sur des monnaies de Laodicée, est figuré un dieu barbu,
portant dans le bras gauche un dieu enfant; il tend la droite vers une chèvre ; sur
d'autres pièces, les Kurètes dansent autour de Zeus, porté dans les bras d'Atnalthée ;
sur une monnaie de ce type, à Tralles, la légende est Aïo; yovat ; comme le sommet de
l'Ida, celui du Tmolos passait pour le théâtre de la naissance de Zeus. Zeus a ici rem-
placé Attis, qui passait pour nourri par un bouc (Paus., III, 17, 9; Arnob., V, 6) et
dont le nom a été rapproché (Vatlagos, bouc en phrygien. (Cf. p. 3, n. 2).
1. La différence des noms paraît due autant à des divergeuces régionales qu'à celles
que les chants pouvaient présenter entre eux : ainsi, si Marsyas et Lityersès sont propre-
ment Phrygiens, Olympos paraît être Mysien et Mariandynos Bithynien, comme Hylas
etBormos. Le caractère agraire de ces chants a été établi par Mannhardt et par Frazer.
Ils n'ont pas noté que les Lydiens connaissaient encore d'autres chants dits Torrliébia,
dont le caractère devait être semblable (fr. 22 de Nicolas de Damas). On a proposé de
rapprocher élegos de mots arméniens qui désignent la flûte de roseau {elegn), Perrot,
Histoire de l'Art, V, p. 29. Sur les influences phrygiennes en Arménie, voir plus
bas, p. 35.
2. Marbre de Paros, I, 19 : Tayvtç ô <I>pù£ àuXoùç upàkoç rjvpev èy KeXatvaT? irp
<I>puy'aç. Sur cette restitution et tout ce qui concerne Hyagnis, cf. Félix Jacoby, Dus
Marmor Parium (1904), p. 47-54.
16 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
oe saurait s'empêcher de rapprocher son nom du cri Hyès Attès,
refrain des lamentations d'Attis, de 'Teuç, vocable de Sabazios, de
'Tac, vocable de Dionysos, et, surtout, de la glose d'Hésychius .
'Ttjç* Zsùç "OaSpioç, rapprochée de ce sommet du ïmolos où Ton
plaçait rovaî A-.bç Ye-cfou '. Ne doit-on pas voir ici une confirmation
nouvelle du culte à Kélainai d'un dieu des eaux fécondantes,
Hyès ou Hyagnis 2 , parèdre naturel de notre Noé?
Les images de sa grande déesse, que montrent les monnaies
dApamée, la font rentrer dans le groupe des déesses chthoniennes
de Phrygie. La figure qui revient le plus fréquemment est une idole
du type de l'Artémis d'Ephèse à mains étendues que soutiennent
des supports accostés chacun d'une biche ; elle est coiffée du haut
polos d'où tombe un voile ou d'une coiffure naophore; parfois, elle
semble tenir un flambeau dans chaque main ; parfois, ce caractère
lampadophore s'accentue pour donner la triple Hécate qui porte
le nom de Sôteira; le type le plus intéressant pour nous est
peut-être ce grand bronze de Sévère dont le revers montre Athéna
assise sur un rocher se mirant dans le lac Aulokrène, à l'étonne-
ment de Marsyas 3 . Si l'histoire d'Athéna et de Marsyas n'est pas
une pure invention grecque, il faut admettre qu' Athéna a remplacé
une déesse associée à Marsyas sur les bords de ce lac, donc une
déesse des eaux. Nous avons vu Athéna se substituer de même, au
bord du lac Gygée, à une déesse indigène apparentée à Gybèle.
Après avoir examiné ce que les dieux d'Apamée peuvent nous
apprendre pour notre recherche, voyons quelle lumière peut
rejaillir des deux noms antiques qui sont attachés à la ville, Kélainai
et Kibôtos. Le nom même de Kélainai a été mis en rapport avec
les dieux de la cité. Les Grecs l'avaient expliqué par Kélainos,
héros éponyme. Après avoir rappelé les tremblements de terre
qui avaient ruiné la ville au temps d'Alexandre et au temps de
Milhridate, Strabon remarque : « Aussi comprend-on que Poséi-
don y soit vénéré et qu'on explique le nom de la ville ou par
son éponyme Kélainos, fils de Poséidon et de Kélainô, l'une des
Danaïdes, ou par la noirceur de ses roches, due à l'action du
1. La pluie diluvienne envoyée par Zeus est dite Oeto; chez Apollodore, I, 7, 2, 1.
2. Tous les textes sont cités par Stoll, art. Hyes, Hyetios du Lexikon de Roscher.
La forme Hyamos est probablement anatolienne (cf. sur ces noms en « amos » comme
M en Tiamou,G. Meyer, Karier dans lieilr. z. Kunde d. indogerm. Sprache, X, p. 182).
.]« trouve que Klausen a déjà écrit: « Hyagnis ist vermutlich vom Regen genannt, wie
i i ii Hyakinthos dièse Bedeutung von Welckcr nachgewiesen ist» (Aetieas und die
Penalen, 1839, p. 121).
3. Pour toutes ces monnaies voir Barclay Head, Ç. B, M. Plirygia, s. Apameia.
NOÉ SANGARIOU 17
feu 1 . » Hamilton et Ramsay ont affirmé que les environs de
Kôlainai ne présentaient nulle part les roches sombres que sup-
pose cette dernière étymologie (de xeXaivd;, noir, sombre) que nous
avons vue adoptée par la Sibylle. Quant au héros Kélainos, il
n'est pas nécessairement une invention grecque, car l'existence
de héros éponymes des villes semble un des traits de la religion
phrygienne : Tabos, iUabandos, Akmon, Otreus, Dorylaos,
Téménos, Kibyras, peuvent être cités à côté de tous ces noms de
villes dont la forme même montre qu'ils ont été tirés du nom
d'un fondateur : Midaeion, Gordieion, Dorylaion, Daskylion,
Nakoleion, Tyriaion. Donc Kélainos — ou Kéléneus, si l'on adopte
l'orthographe que les monnaies et une inscription donnent du
vocable du Zeus local 2 , — peut avoir été un héros phrygien.
L'apport des Grecs, c'a été de lui assigner Kélainô pour
mère, bien qu'en choisissant une Danaïde ou une Pléiade ou
Hyade, symbole elle-même des eaux pluvieuses et connue surtout
pour ses amours avec Poséidon, on ait sans doute eu conscience
de l'importance des divinités des eaux dans les cultes de la ville.
Parmi les enfants qu'on donnait à Kélainô, trois, Lykos, Chimaireus
et Tragasia, — celle-ci mère, par Milètos, de Kaunos et de Byblis,
— la rattachaient à l'A.sie. Deux traits sont à noter ici: Chimaireus
et Tragasia sont les éponymes de deux localités lyciennes, toutes
deux célèbres par des phénomènes neptuniens, Tragasai par ses
sources salines, Chimaira par les solfatares et fumerolles qui y
ont donné naissance à la légende de la Chimère ; quant à Byblis,
éponymede Byblos, elle se rattache à la tradition que nous retrou-
verons avec Mopsos à Hiérapolis, l'antique contamination des
légendes phrygiennes avec les légendes syriennes 3 .
Plus intéressante encore pour nous est la tradition que rapporte
Pausanias 4 , qui connaissait personnellement la Phrygie. 11 appelle
Kélainô la fille de Hyamos que d'autres sources nomment Mélanis;
le nom de Hyamos paraît rentrer dans la même série qu'Hyagnis.
On faisait de lui l'époux de Mélantheia, la fille de Deukalion, et,
après le déluge de Deukalion, il aurait fondé Hya, plus tard Hyam-
polis. Un autre éponyme de cette ville, Hyas, passait pour avoir
1. Strabon, XII, 8, 19.
2. S. Reinach, Rev. Num/sm., 1888, p. 222.
,3. Voir les textes aux articles visés du Lexcion de Rosclier.
4. Paas., X, 6, 2. On expliquait aussi par Hyamos ou par ses doublets Hyas et
Hyapos, les villes de Hyampolis et Hyanteia en Locride, de Hyapeia en Phocide, la
roche Hyampeia à Delphes. Sur ces noms et le peuple des Hyantes, les « pluvieux »,
cf. Wilamowitz, Hermès, 1883, p. 430.
T. LXVI, n» 131. 2
18 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
rétabli alors les hommes sur la terre 1 . Mélanis-Mélantheia sont
des doublets — mi -traduction, mi-transcription — de Kélainô, qui
insistent sur le caractère sombre — parce que volcanique — de la
région; Hyas-Hyamos paraît donc bien avoir été un dieu phrygien
des eaux devenu à Apamée héros du déluge. Ainsi, non seulement
Apamée passait pour avoir subi les ravages d'une inondation sur-
naturelle, mais c'est là aussi que l'humanité aurait reparu. On
commence à voira quel point les légendes locales étaient faites
pour y fixer la tradition biblique du déluge.
Quoi qu'il en soit, l'étymologie véritable de Kélainai n'est pas
nécessairement grecque 2 . Ramsay pense que la racine est kelen
— et rapproche Klannouda en Lydie 3 . Kélendéris en Gilicie offre
un rapprochement plus satisfaisant ?, et, si l'on s'étend aux topo-
nymesanatoliens en A'#/(Kalynda, Kalanda, Kalykadnos) et en kol,
(Koloé, Kolossai', la série des noms semble indiquer une racine
asianique dont le sens reste incertain.
Il en est de même, je crois, du surnom de Kibôtos que Kélainai
reçut pour la distinguer des autres Apamée, lorsqu'elle fut refondée
par Antiochos I er en l'honneur de sa mère Apama. On a générale-
ment voulu voir dans ce Kibôtos une allusion à l'arche qui, d'après
les monnaies et les oracles Sibyllins, se serait arrêtée à Apamée.
Mais il est invraisemblable que la légende biblique ait pu se fixer à
Apamée dès l'époque d'Antiochos I er . On a vu que notre plus ancien
témoignage, les vers de la Sibylle, ne remontent probablement
pas au-delà du début du 11 e siècle avant.
Plus récemment, Barclay Head :i a proposé de reconnaître dans
ce surnom une conséquence des nombreux emballages qu'on
devait faire dans ce grand centre de commerce. On croirait à une
plaisanterie, si le savant numismate ne s'était appuyé surdesmon-
1. Schol Hom. II., I, 250. Je me demande si cette mise en rapport de Hyas-Hya-
pos avec le déluge n'avait pas pour but de permettre de l'assimiler avec Japetos-Japhet.
On sait qu'une version faisait de Japetos et d'Asia les parents de Prométhée, père de
Deukalion. Ce sont manifestement là des combinaison de Grecs judaïsants de Phrygie.
2. La forme plurale de Kélainai indique peut-être une agglomération de villages.
Pour conclure, il faudrait examiner toute cette série de toponymes lydo-phrygiens :
Peltai, Grimeno et Téménothyrai, Kadoi et Aizanoi, Sardeis et Hyrgaleis etc. Le nom
de Kélainai resta en usage à côté de la désignation officielle d'Apameia et paraît être
redevenue en vogue au n« siècle. Dion Chrysostome parle de KéXoctvat tïj; «Êpvytaç
(Oral., XXXV) ainsi que Maxime de Tyr et Pausanias. Peut-être la Me)aivat que Sté-
phane place en Lycie s'appelait-elle eu réalité KéXouvou.
3. Op. cit., p. 435.
4. Le village moderne de Kelendrès, près d'Otrous, serait-il un antique Kélendéris de
Phrygie ?
5. Op. cil., p. xxxii.
NOÉ SANGARIOU 19
naies de l'époque d'Hadrien qui montrent Marsyas étendu dans sa
grotte au-dessus de laquelle sont placés deux, trois ou cinq cof-
frets monnaies dout certaines portent en exergue 'Aira^scov Map-
duaç KiêwToï. Mais, si môme ce sont bien là des xtêcoxot — ce dont
je doute pour ma part ' — , il est évident que le symbole moné-
taire n'a été inventé que pour fournir à la curiosité grecque une
explication du nom de Kibôtos. Les pièces en question ayant été
frappées sous Hadrien, on pourrait en conclure que l'explication
par l'arche n'avait pas encore été adoptée à cette date. Une expli-
cation semblable paraît avoir été en vogue pour le nom de Kibyra,
si l'on en croit le panier ou la corbeille en osier qui est placé sur
la plupart de ces monnaies comme une armoirie parlante.
En réalité, Kibôtos doit rentrer dans la même série de noms
indigènes que Kibyra et que Kibyza en Bithynie, dont Kibôtos
paraît une forme hellénisée, que Kybistra, en Cappadoce, et que
Kybéla, localité ou montagne d'où l'on faisait venir le culte de
Gybèle 2 . Il y a lieu de croire que la Kibyza de Bithynie a été égale-
ment appelée Kibôtos 3 . Kibôtos serait donc la forme hellénisée
du nom d'une localité phrygienne qui se fusionna avec Kélainai
lors de la fondation d'Apamée. La racine commune à ces noms
paraît avoir désigné une faille ou entonnoir et Ton en vient aussi-
tôt à se demander si cette faille, comme Yêrechthèis thalassa à
l'Acropole d'Athènes, ne serait pas celle où, sur l'Acropole d'Apa-
mée, Anchouros se serait précipité et où Midas aurait dressé son
autel.
.J'y vois plutôt des blocs de pierre figurant la grotte à stalactites d'où sourd le
Marsyas.
2 La racine de Kibôtos ne s'explique pas par le grec. On peut en rapprocher xiëêa,
xî6uatç, xuëia-iç, termes asianiques hellénisés qui signifient sac ou besace ; la célèbre
Kybisis, passée par Hermès à Persée, est donnée par Hésychius comme une glose chy-
priote ; Hésychius fait aussi connaître xuëa; au sens de coffre funéraire, sarcophage.
On a voulu expliquer ces mots par l'hébreu tèbah, dont ou avait rapproché égale-
ment Thèbes et Tabai, ou pnr l'assyrien kuppa, qui signifierait boîte, récipient. Pour
ma part, si la racine est indo-européenne, tous ces noms géographiques me semble-
raient s'expliquer aisément comme des creux, des concavités ou des entonnoirs, en les
rapprochant de cupa, de xvtieX).ov, de xu[x6oç et de yvizr\. xotXoofxa yïfc (Hes.). Les Korykos
de Cilicie et d'Ionie, avec leurs grottes sacrées, devraient pareillement leur nom à leur
ressemblance avec un entonnoir ou une besace, s'il faut les expliquer par le grec xcopuxoç.
Il y avait une colonie juive à Korykos, cf. R. E. J., X, 76, et Oehler, n° 85. Si le port
intérieur d'Alexandrie s'appelle Kiêwxo;, c'est évidemment à cause de la forme de coffre
carré qu'on lui a donnée. — KtSwxo; est très usité à l'époque hellénistique au sens
financier où nous disons « la caisse » (Wilcken, Ostraha, I, p, 7, 19).
3. Sur Kibyza-Kibôtos, cf. Ramsay, Historical Geography of Asia Minor, p. 186.
Les exemples d'assimilation de ce genre ne sont pas rares en Anatolie: ainsi Souagéla
«tombe du roi » en carien devient Théaggéla; le phrygien Kawania devient EUôvtov;
le cappadocien Tyana devient Thoana (ville de Thoas).
20 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
De toute façon, le nom dut permettre à la légende juive de faire
fortune à Apamée. Depuis la traduction des Septante, c'est, en
effet, sous le nom de xi&otôç qu'on désignait l'arche de Noé * ;
c'est le même nom 2 que les Grecs employaient, concurremment
avec Xapva; et nfor?i, pour désigner le coffre dans lequel Deukalion
et Pyrrha ou d'autres héros exposés en coffre à la mer s'étaient
sauvés des flots dévastateurs.
Même si Kibôtos a eu pour les Phrygiens la signification que son
nom a pour les Grecs, ce nom a pu s'appliquer à une hauteur présen-
tant l'aspect d'un coffre. Qu'on pense à la ville allemande de Laden-
bourg. On peut se demander si ce nom de Kibôtos n'était pas celui
qui désignait l'Acropole; Kélainai, la ville basse, aurait disparu
par suite du tremblement de terre contemporain d'Alexandre ;
Ramsay a montré que la ville a dû être reconstruite au bas de son
Acropole 3 ; ne serait-il pas naturel qu'elle ait pris son nom : Apa-
meia Kibôtos? On s'expliquerait ainsi que KIBQTOS figure en
exergue des monnaies représentant Marsyas dans sa grotte ; on
sait déjà par Xénophon que la grotte d'où sourdait le Marsyas
s'ouvrait au pied de l'Acropole, plus exactement dans un vallon
qui sépare l'Acropole proprement dite (dont le théâtre ornait le
flanc qui regardait la nouvelle Apamée) d'une hauteur plus élevée;
la ville est à 900 mètres d'altitude, le premier sommet de l'Acro-
pole à 1.000, le deuxième à 1.150. Bien que ce deuxième sommet
ne semble pas avoir été habité à l'époque impériale, il porte les
restes d'une église que certains détails architecturaux permettent
de faire remonter au m e siècle 4 . Pour qu'une église ait été élevée
à cette date dans une pareille situation, il a fallu une raison spé-
ciale : aussi a-ton supposé que c'était le sanctuaire de l'arche. Sa
forme apporte un précieux argument à cette manière de voir :
l'église consiste en un naos qui forme un carré presque parfait de
15 mètres de côté, avec narthex à la face antérieure, petite abside
1. Voir, parmi les écrivains chrétiens, Épiphane, Ancoratus (Patr. Gr., XLIII, col.
189) ; pour l'usage populaire, voir une peinture de la nécropole égyptienne d'El-Bag-
houàt reproduite dans Gabrol-Leclercq, Dict. d'Arch. chrétienne, art. Arche, fig. 906.
2. Je n'en ai pas trouvé d'exemple pour Deukalion, pour qui le terme >àpva£
paraît consacré (on prétendait même expliquer comme une déformation de Larnassos
le nom du Parnassos où son arche se serait arrêtée); mais on le rencontre dans les
histoires d'enfants mis dans des caisses confiées aux flots; cf. Usener, Die Sintflut
sagen, p. 106 (Bonn, 1899). Pour la question du déluge en Grèce, G. Gerland, Der
Mythus von der Sintflut (Bonn, 1912), n'ajoute rien à Usener (rien non plus pour les
autres peuples à B. Andrée, Die F/utsagen, 1891).
3. Op. cit., p. 390.
4. La description la plus complète de ces ruines se trouve dans G. Weber, Dinair,
Célènes, Apamée Cibotos (Besançon, 1892).
NOE SANGARIOU 21
à la face postérieure. « Cette forme carrée doit nous retenir, écrit
Dom Leclercq. parce que nous savons que, dans le symbolisme pri-
mitif, l'arche, représentée comme un coffre carré, était la figure de
l'Église. L'accord des plus anciens monuments, fresques, gemmes
sarcophages, ne varie pas, et l'arche qu'ils nous font voir est dans
un rapport constant de dimensions avec le « sanctuaire de l'arche »
à Célènes 1 . »
#**
Si la communauté chrétienne, qu'on verra florissante à Apamée
dès le 11 e siècle, a pu, vers la fin du 111 e , faire élever cette église, et
si cette montagne de l'arche est bien, comme le veut la Sibylle,
celle au pied de laquelle sourd le Marsyas, j'ai cependant peine à
croire que ce soit à ce sommet, qui domine à peine de 250 mètres
la plaine avoisinante, qu'on ait transféré le nom glorieux d'Ararat.
Pour arrêter l'arche, ne fallait-il pas une cîme assez élevée pour
qu'on pût croire qu'elle avait émergé la première des flots ? Or, le
Samsoun-Dagh, « Mont du Soleil » 2 , qui s'allonge à Test d'Apamée,
culmine au sud à 1.765 mètres avec l'Aï-Dogmush-Dagh, « Mont de
la Lune » et, au nord, à 2.500 mètres, dans l'Ak-Dagh, « Mont
Blanc ». Ce dernier sommet, couronné de neiges, dominant toute
la Phrygie centrale du Salbakos au Dindymos et surplombant les
plaines fluviales qui se succèdent d'Apamée à Euméneia, ne serait-il
pas l'Ararat phrygien? Il n'est séparé que par les ravins du
Glaukos du haut plateau où les Montanistes plaçaient la Jérusalem
céleste.
Pour le caractère sacré des montagnes qui dominent Apamée,
il existe un texte important qui semble ne pas avoir été mis en
lumière. C'est, dans le chapitre du De Fhiviis consacré au
Marsyas, le paragraphe 4 3 : « Il y a une montagne là auprès
1. H. Leclercq, Dictionnaire d'Archéologie chrétienne, p. 2907.
2. C'est le sens que le nom évoque aujourd'hui pour les Turco-arabes ; en
réalité, il dérive sans doute du nom de Samsadon que porte une localité du voisinage
d'Apamée. Je ne crois pas qu'on puisse tirer parti du texte de Pline dans son chapitre
sur les tremblements de terre : terra devoravit Cybotum allissimum montent, cum
oppido Curite (11, 93); sans doute il faut corriger Durite et penser à la fameuse catas-
trophe de Boura en Achaie ; en ce cas, il faudrait apparemment écrire Sybotum.
3. C'est le seul paragraphe où aucune source ne soit indiquée. Il faut sans doute
l'attribuer, ainsi que le suivant, aux Phrygiaka d'Agatarchide ; ce § 5 parle de la
pierre nommée machaira qu'on recueille dans le Marsyas. semblable à du fer ; il
suffit de la trouver au cours des mystères de la déesse pour être possédé (et, devait
jouter l'histoire, pour se couper les genitalia dans la fureur sacrée). Ces mystères de
•2-1 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
appelée Berecynthe, lequel nom lui est demeuré à cause de
Berecynthus, qui avoit esté le premier prebstre de la Mère des
Dieux » (Amyot). Il semble avoir été admis par les anciens que
Cybèle devait son surnom de Berecynthia à un Mont Berecyn-
the ', taudis qu aujourd'hui on y voit plutôt un vocable tiré de la
tribu phrygienne des Berekyntes, dont le tracius Berecyntius con-
serverait le nom 2 . Or, cette région semble placée par Pline 3 à la
frontière delà Phrygie et de la Pisidie ; c'est précisément celle
d'Apamée. D'autre part, Festus puise chez Agathoklès de Cyzique,
qui écrivait vers 200 av., la tradition qu'il résume ainsi : Aeneam
sepultum in urbe Berecynthia proxime flumen Nolon\ Ne
pourrait-on pas tirer parti de ce renseignement, inutilisable sous
cette forme évidemment corrompue?Il suffirait de corriger: in monte
Berecynthio proxime flumen (ou urbem) Noricon. On s'appuie-
rait sur cet extrait des Phrygiaka d'Euéméridas de Cnide, que 1 on
trouve encore dans le De Fluviis, pour expliquer le nom du Mar-
syas : « La peau de Marsyas consumée par le temps et tombée par
terre fut poussée en la fontaine de Midas, et peu à peu fut trans-
portée auprès d'un pêcheur; et, suivant le commandement de
l'oracle, Pisistratus Lacedaemonien bastit une ville auprès du
monument du Satyre, pour cet accident et rencontre, et la nomma
Noricum, duquel nom les Phrygiens en leur langage commun
appellent un outre 5 ».
Cybèle devaient avoir le Bérékynthos pour théâtre. — Ce fr. est attribué par C. Muller à
Agatarcbide de Samos, parce que c'est cet auteur que le de Fluviis cite à propos d'une
autre pierre consacrée à Cybèle qu'on trouve dans le Méandre (FHG, III, 198). Mais il
y a lieu de rapporter plutôt ces fr. à Agatarchide de Cnide, qui a écrit dans la
deuxième moitié du 11 e siècle av. J.-C.
1. Outre l'ôpoç BcpexuvOiov cité (Ps.-Plutarque, De Fluviis, X, 4, et Ps.-Arist., De
mir. Ausc. 173), un nions Berecynthus est nommé par Vibius Seq., De mont., p. 155
Rjese, dasjuga Berecyntia par Claudien, In Eutr., II, 300. Une autre localité de Bere-
eyntus est citée sur le Sangarios, Serv. ad Aen., VI, 785 ; Acr. in Hor., III, 19, 15 ;
Vib Seq., De/lum.,p. 151 R.
2. Par l'intermédiaire de Phorkys on voudrait même faire de Berekys = Brekys une
forme de Phrygios ; on sait que les Bpiyeç sont les Phrygiens restés en Macédoine, où
la Brygi a primitive (littoral de l'Émathie) est connue par les jardins de roses de Midas
et la légende du Silène surpris par lui.
3. Pline, V, 108; cette contrée était pleine de buis, XVI, 71. Stésimbrote dans
Strabon, X, 472, parle d'un mont Kabeiros èv ty] Bepexuvriç {FHG, II, 58, 14); mais
son texte ne permet aucune identification ; le passage se trouve dans sa discussion sur
la provenance des Korybantes et les deux Ida de Phrygie et de Crète. Il y a aussi un
mont Berekynthos en Crète : Diod., V, 64, 5. Il ne paraît pas douteux que le second
élément du nom est un terme préhellénique désignant une hauteur; cf. pour la forme
simple: Kynthos, le Cynthe de Délos, comme composés : Zakynthos, Arakynthos, etc.
4. Festus, p. 269 éd. Muller ; F H G, IV, 290, 8.
5. De Fluv., X, 2; F H G, III, 408. Le texte ne parle pas de monument du Satyre
Tiaç-a /styava toù Eoctupou se rapporte à l'endroit où la peau de Marsyas s'arrêta.
NOÉ SANGARIOU 23
La môme notice se trouve dans les commentaires d'Eustathe au
vers de Denys le Périégète où le Norique est mentionné *.
Ce n'est pas le lieu d expliquer le rôle prêté au Lacédémonien
Pisistratos 2 ; mais il importe de comprendre comment on a pu
localiser près d'Apamée le tombeau d'Enée. Nous avons vu que le
lac Askania était proche de la ville et qu'on y montrait l'endroit
où le héros Anchouros s'était jeté dans le gouffre. Qu'on se rap-
pelle l'importance de la colonie romaine à Apamée dès le milieu du
11 e siècle 3 ; n'est-il pas vraisemblable que la flatterie intéressée
des Grecs aura voulu lui montrer Ascagne à l'Askania, Anchise
dans Anchouros, et la tombe d'Enée dans le Bérécynthe? Le
Bérécynthe serait notre Ak-Dagh, et rAï-Dogmush qui lui fait pen-
dant à l'extrémité Sud du Samsoun-Dagh, le « Mont de la Lune »,
devrait son nom au culte du dieu qui, pour les Phrygiens, person-
nifiait cette planète : Mon. En raison de la proximité du lac Askania,
on peut supposer que ce Mên avait pour vocable Askaénos ; il
aurait été un frère aîné du Mên Askaénos dont on visitait le
temple avec tant de ferveur au-dessus d'Antioche de Pisidie.
Ascagne, aimé d'Aphrodite et père d'Enée, n'est-ce pas la transpo-
sition grecque d'une trinité phrygienne : Mên Askaénos et Rhéa-
Cybèle, parents d'Aineias-Attis 5 ?
Que vwpixov ait voulu dire àaxoç en phrygien, non seulement cela
nous explique l'outre que portait Marsyas 5 sur la fameuse statue du
Forum et cela permet de se demander si cette statue n'est pas
venue a Rome d'Apamée en même temps que la légende d'Anchou-
rosqui y aurait été nationalisée sous les traits de Mettus Curtius;
mais nôrikon doit manifestement son sens d'outre à ce que la
racine nô désigne l'eau, — on a vu toute la chaîne des formes qui
relient Noé à Norique. N'est ce pas une raison de plus de croire
qu'un nom comme Noé a pu être porté par la grande déesse
1. Eust. ad Dion. Per., v. 381 (Geogr. gr. Min., II, p. 274). La source n'est pas
citée, mais les termes employés sont si semblables à ceux du De FLuviis que la source
doit être la même. On ne possède que ce fr. d*EOr,[X£ptôaç KvîSioç; probablement
n'était-il connu qu'à travers son concitoyen Agatharchide de Cnide. Cf. p. 21, n. 3.
2. On pourrait y voir un indice que la première colonie grecque d'Apamée est venue
des villes doriennes de Carie ou de Pamphylie, dont beaucoup se vantaient d'œkistes
Lacédémoniens.
3. Cf. Ramsay, op. cit., p. 424-6.
4. J'ai repris toute cette question d'Ascagne et d'Enée à Apamée et du transfert de
la statue de Marsyas, que j'attribue à Manlius Vulso en 189, dans mon mémoire :
L'origine du Marsyas du Forum qui est sous presse dans Klio.
5. On a rappelé que S. Reinach. dans son étude sur Marsyas (Cultes et Mythes,
t. IV), a voulu expliquer son nom et l'outre qu'il porte par (xapcuiroç, mot asianique
adopté par le grec et signifiant sac (d'où marsupiaux).
24 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'Apamée, et la colonie judéo-chrétienne n'a-t-elle pas dû y trou-
ver un nouvel argument pour placer l'Ararat de Noéau Bérécynlhe
qui dominait Apamée-Nôrikon ' ?
#*#
On connaît maintenant les quatre éléments locaux qu'Apamée
put offrir pour lajfixation de la légende de Noé : 1° l'histoire d'un
déluge dont les eaux avaient disparu dans le gouffre qui s'ouvrait
sous le sanctuaire du grand dieu de la cité, histoire à laquelle la
surabondance des eaux courantes et leur disparition dans les
fissures d'un terrain volcanique prêtaient plus de vraisemblance ;
2° le culte de toute une série de dieux fluviaux culminant en celui
d'un couple divin dispensateur des eaux fécondantes qui, pour les
indigènes, avaient peut-être conservé les noms de Hyès et de Noé,
forme locale du couple Attis-Cybèle ; 3° le nom de kibotôs,où l'ima-
gination grecque ne pouvait pas ne point voir une arche ou un
coffret; 4 J ce nom appliqué à une Acropole, contrefort d'une chaîne
qui culmine dans un des sommets dominants de la Phrygie, aujour-
d'hui « Mont Blanc » et « Mont de la Lune », peut-être jadis Béré-
cynthe, sommet où Cybèle demeurait avec Mên, le cavalier
lunaire ; 5° le nom de Nôrikon donné au quartier d'Apamée avoisi-
nant le Marsyas, parce qu'il aurait été celui de l'outre du dieu, nom
qui devait aider les judaïsants d'Apamée à inventer leur Noria, fille
de Noé.
Nous pouvons maintenant faire un pas de plus. Demandons-
nous si, avant toute influence judaïsante, une légende de l'arche
n'a pas existé en Phrygie. Plusieurs indices portent à le croire.
La mise en rapport du surnom d'Apamée avec une des
légendes grecques où un kibôtos jouait un rôle n'a-t-elle pas dû
se présenter d'elle-même aux Grecs d'Apamée 2 ? On sait le rôle
i. Voir p. 1G. Le nom serait à rapprocher de Kwpuxôç, qui présente une forme
et un sens semblables. Nôrikon ou Nôrykos a pu désigner le quartier d'Apamée qui
se trouvait au pied de la grotte de Marsyas. Je crois, comme S. Reinach, op. cit.,
que ce qu'on conservait dans la grotte de Marsyas, c'était une peau d'àne empaillée.
Ce caractère asinin de Marsyas et de Midas a pu être un élément de syncrétisme judéo-
phrygien, s'il faut voir un àne dans le Silène dont Pausanias dit « on voit le tom-
beau rie Silène au pays des Hébreux et un autre au pays des Pergaméniens », Paus.,
VI, 24, 8. Cf. la tombe de la nourrice de Dionysos à Scythopolis, Plin., V, 74. Mais
nous ne saurions rouvrir ici la question de l'âne de Balaam et du culte de l'âne en
Palestine.
2. Sur les coffres flottants, Usener a complété son travail Die Sintflutsagen (très
insuffisant de toutes façons) dans le Rltein. Muséum de 1901 ; mais il n'a fait que toucher
NOÉ SANGARIOU 25
que ce coffret confié aux flots jouait dans la légende de Persée et
la popularité de cette légende, non seulement sur les côtes de
Cilicie, mais, dans l'intérieur, à travers toute la Phrygie. La coif-
fure ailée de Persée est devenue un bonnet phrygien. Les monnaies
royales attestent la vénération dont le héros était l'objet aux cours
de Bithynie, de Cappadoce et, surtout, du Pont; celles des villes,
font connaître que sa légende avait pris racine en Cilicie à Tarse,
Iotapé, Ànémourion, Mopsouhestia et Aigai ; en Pisidie à Saga-
lassos; en Isaurie à Koropissos; en Cappadoce à Tyane; en Phrygie
à Ikonion, Hiérocésarée, Daldeis, Sébasté*. Sans doute, chacune
de ces villes avait sa légende propre; il ne nous est resté de ces
traditions que de rares fragments épars qui mettent Persée en
connexion avec Proitos de Lycie, lui font combattre les Gorgones
en Lycaonie, laisser l'empreinte de son pied à Tarse et la tête de
Méduse à Ikonion; le kétos 2 qu'il tue a été mis en rapport avec les
Kétéens de Cilicie et sa harpe, qu'on retrouve comme attribut
d'Attis, est une arme nationale en Lycie et en Isaurie Dans ces
conditions, on peut se demander si une légende n'a pas expliqué
par l'arrivée du coffret contenant Persée et sa mère le nom de
Patara en Lycie : Alexandre Polyhistor 3 voyait dans ce nom un
équivalent de xi'ctt) (cf. paiera) et le montrait dû. à un coffre que
les flots y avaient poussé. Sans rechercher ici les autres traces de
la légende d'un Persée-Deukalion en Lycie 4 , rappelons que le
à la question qui nous occupe ici. Pour le coffre, le bateau et le sac comme moyens
d'exposition ou de remise à la justice divine, voir le chap. consacré à cette question par
G. Glotz dans VOrdalie dans la Grèce primitive. (1904). Sa remarque (p. 25) sur l'influ-
ence de la ciste mystique transformant en corbeille le primitif coffre quadrangulaire
est bonne à rappeler pour expliquer la forme que prennent les Kibôtoi sur les monnaies
de Kibyra (cf. p. 20). Au pays des cistophores, cette transformation devait être plus
naturelle qu"ailleurs : il est d'autant plus caractéristique que la Kibôlos de Noé y ait
résisté à Apamée.
1. Voir pour les références aux textes l'article Perseus du Lexicon de Roscher ;
pour les monnaies dans le C. B. M. aux villes citées ; pour Persée dans les royaumes
gréco-macédoniens d'Asie, mou mémoire du Journal intern. d'arc h. num., 1913.
2. Généralement localisé à Joppé, ville plus ancienne que le déluge, dit Pline, V, 69.
Il n'aurait sans doute pas caractérisé ainsi la ville si elle n'avait joué un rôle dans une
tradition diluvienne de Syrie.
3. Fr. conservé par Stéphane de Byzance, s. v., FHG, 111, 235. 11 explique autrement
l'origine du coffret, mais la présence à Patara d'une Tr^éçou xpr)VY) (Stéph. Byz.) peut
être un indice en faveur de notre hypotbèse, Téléphos passant, comme Persée, pour
avoir été jeté à l'eau dans un coffret. Il en était de même de Hémithéa, qui avait un
temple célèbre sur la môme côte, dans la Pérée rhodienne [cf. p. 13, n. 3.
4. Rappelons seulement que Persée passait pour être parti, comme Deukalion, du
mont Apésas (du départ) près d'Argos (fr. d'Arrien, dans FHG, III, 591). On pourrait
voir l'indice d'une confusion entre Persée et Deukalion dans le fait que Stéphane de
Byzance donne Kandybos, fils de Deukalion, comme éponyme à Kandyba en Lycie (notice
26 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
IV e chant Sibyllin mentionne le cataclysme, une sorte de raz-de-
marée qui aurait détruit «le peuple impie de Patara» 1 .
Nous avons vu la légende de l'exposition sur les eaux en rapport
avec un héros indigène en Phrygie. Il s'y agissait du fils de Nanas-
Noé, Àttis, dont Persée semble avoir souvent usurpé la harpe en
Asie. Attis Agditis ou sa mère Kyba-Cybèle paraissent avoir été
souvent adorés sous la forme d'une pierre : la pierre noire de Pessi-
nonte est célèbre. Or, ces pierres sacrées furent mises en rapport,
elles aussi, avec la légende diluvienne. Ce serait sur le Mont Agdos,
au-dessus de Pessinonte, que Deukalion et Pyrrha auraient jeté les
pierres dont serait sortie la race nouvelle des hommes-. C'est donc
qu'une légende faisait aborder Deukalion sur cette montagne.
Il nous est parvenu une trace plus nette d'une légende de l'arche
dans cette région. Nous avons rappelé déjà, à propos de Mên-
Anchouros, le fils du dieu Midas, que son nom permettait de
mieux s'expliquer Yinventio ancorœ attribuée à Midas. Cette ancre
était encore conservée du temps de Pausanias dans le temple de
Zeus, à Ancyre 3 . Or, qui a vu Ancyre sait combien, sur son
éperon rocheux, elle domine le vaste cirque de vallées où coulent
paresseusement les eaux qui vont rejoindre celles de Pessinonte
dans la plaine de Gordion, pour y former le Sangarios. Aussi,
l'endroit où l'on conservait l'ancre était-il probablement celui où
elle passait pour avoir été trouvée, et c'est à cette hauteur détachée
des grandes montagnes de la Galatie pontique que s'applique le
vers d'Ovide :
Et vêtus inventa est in montibus ancora summis 4 .
que Meineke reporte à Hécatée) ; on s'attendrait à voir intervenir plutôt Persée comme
œkiste légendaire sur cette côte.
1. Patara est impie à cause du fameux oracle d'Apollon qu'on estimait opibus et
oraculi ficle Delphico similis (Mêla, I, 15) et peut-être à cause du rite signalé par
Hérodote, I, 181.
2. Paus., I, 4, 5. On pourrait peut-être justifier par cette légende le texte de
Strabon (IX, 437) qui appelle AeuxàXXia une carrière de marbre en Phrygie (sur les
corrections à ce texte, cf. Ramsay, op. cil., I, p. 125).
3. La théorie rappelée ici a été mise en avant par S. Reinach, Cultes et Mythes,
II, p. 250. Je ne diffère de lui que sur ces deux points : 1° il s'agit d'Ancyre en Galatie
et non d'Ancyre en Phrygie, ville beaucoup moins importante; 2° ces deux "Ayxupa
comme 'AyxooY] aux bouches du Sangarios, la future Nikaia, comme 'Ayxvptov près de
Nicomédie, comme le cap 'Ayxvpaîov sur la côte asiatique au sortir du Bosphore (on
expliquait aussi son nom par l'ancre de pierre des Argonautes: Dion. Byz., fr. 54;
Geogr. gr. mm., II, 69), peut-être aussi comme 'A/upouovç,tous ces homonymes dérivent
d'un nom d'homme ou de dieu, sans doute Anchur, Anxur (en grec v AyS&vp), le
Jupiter imberbe d'Anxur.
4. Mélam., XV, 265.
NOÉ SANGARIOU 27
Une ancre suppose un bateau. Un bateau qui laisse une ancre
« au plus haut des monts » ne peut guère être que l'arche qui
sauve l'humanité pendant le déluge. On ne saurait croire que des
influences juives se soient exercées sur Ovide l . Au temps du
credat Judaeus Apella, elles n'étaient pas encore assez en vogue à
Rome. Le passage où se trouve le vers cité est un grand discours
de Pythagore sur les révolutions du globe et les destinées du monde.
Pythagore a subi l'influence de l'Orphisme, qui, lui-même, paraît
avoir de profondes attaches dans les mystères de Sabazios et
d'Attis. Cette ancre est donc à réunir avec le coffret flottant de
Persée et de Téléphos et avec l'outre qui servit à faire flotter
Dardanos de Samothrace en Troade, comme autant d indices
qu'une des traditions phrygiennes du Déluge montrait l'espèce
humaine sauvée dans un objet flottant, qui a pu être une barque
aussi bien qu'un coffre ou qu'une outre.
#*#
Un souvenir de cette légende peut se retrouver dans une autre
ville toute proche d'Apamée, dont le nom même paraît avoir été
interprété comme signifiant : la barque. « Il y a, au-dessus de la
Minyade,une grande montagne en contre-bas de l'Arménie, appelée
Baris. C'est là, dit la tradition, que se réfugièrent et furent sauvés
ceux qui purent échapper au déluge et qu'un homme aborda à son
sommet avec une arche ; on a longtemps conservé les restes de ses
bois. Cet homme semble avoir été celui dont a écrit Moïse, le légis-
lateur des Juifs 2 . » Secrétaire du roi Hérode, Nicolas de Damas,
dont Josèphe nous a conservé ce fragment, ne pouvait ignorer
la tradition biblique où l'arche s'arrêtait aux monts d'Ararat; il
connaissait, sans doute, également la tradition chaldéenne telle
que Bérose l'avait consignée à l'usage des Grecs; il la connaissait
au moins à travers l'abrégé d'Alexandre Polyhistor.
1. On pourrait objecter, il est vrai, que la tradition de l'ancre trouvée par Midas
n'existait pas encore vers 200 av. J.-C, puisque, vers cette date, Apollonios d'Aphrodisias
croyait pouvoir expliquer le nom d'Ancyre par les ancres enlevées par les Galates à des
vaisseaux égyptiens. Mais je crois avoir montré ailleurs que ce texte, s'il était utilisable,
devait s'appliquer à l'Ancyre pbrygien du Makestos. Si on a dû l'inventer pour cette
Ancyre, c'est que la légende de Yinventio ancorae était déjà monopolisée par Ancyre
de Galatie.
2. Fr. 76 des FHG, chez Josèphe, Ant.jud., I, 3, 6, § 95 : "Egtiv uTrsp t9)v MivuàSa
fiiya ôpoç xaxà ty)v 'Ap[xeviav, Bàptç ),£y6|ji£vov etç ô Tzolloiic, cufxcpuyovxa; èîà toù
xaTaxXvc|AoO )6yo; ëjret 7repiaco6rjvou, xai tivcc stù Xapvaxo; ô^oûo-evou é-rcl tyjv àxpcôpeiaç
ôxsîXai, xai ta Xei^ava tûv £ûXu)v Ètù ttoXù crco6y,vat. Fsvùito 6'àv ovto; ôvTiva xai Mcoucryj,
àveypa^sv 6 'IovSatcov vo(jLo0éxy]ç.
28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
La façon dont Nicolas s'exprime incline à croire que ce fragment
est extrait d'un passage où il comparaît le déluge chaldéen au
déluge hébraïque et en concluait, — par une anticipation sur
l'exégèse moderne qui suppose une source grecque — que le Noé
de la Genèse était copié sur leXisouthros chaldéen. En tous cas, il
n'y a pas de raison valable de corriger son texte comme le voulait
Vossius : il changeait MivuaBa en MtXuàBa et supprimait xaxà ttjv
Acasviav comme une glose, s'appuyant sur le texte de Pline :
Attingit Galatia... Milyas qui circa Barim snnt *. On sait que Baris
est le chef-lieu de la Milyas en Pisidie, ville qui, sous le nom à
peine modifié d'Isbarta, a conservé son importance comme entrepôt
entre Apamée-Dineir, tête de la vallée du Méandre, et Attaleia-
Adalia, port du golfe de Pamphylie. La Milyas dépendait d'Apamée 2 .
Si Ton acceptait cette correction, « il faudrait voir dans le texte de
Nicolas une nouvelle allusion à la tradition « apaméenne » du
déluge, dont la fusion avec les traditions bibliques est attestée par
les monnaies au type de l'arche et à la légende NQE » 3 . Mais on
va voir que le texte ne doit subir aucune correction 4 .
La tradition biblique faisait arrêter l'arche aux « montagnes
d'Ararat ». Il ne s'agit pas du sommet arménien qu'on appelle
aujourd'hui l'Ararat b ; il s'agit des montagnes de l'Arménie en
général, ou plutôt de cette partie centrale de l'Arménie qui va du
lac Van à l'Araxe et qu'on connaissait dans l'Orient sémitique
sous le nom d Ourartou (d'où Ararat). Remarquons que la mention
1. Pline, VI, 32, 147, Une confusion voulue entre les Milyens et les Minyens a été
faite dès l'antiquité. D'après Eust., ad II. vi, 184, les Solymes seraient identiques aux
MiXuat qui sont des Mtvuai àTrôMivuoç ou Mivwo;. Cf. Treuber, Gesch. der Lykier,p. 24.
2. Strabon, XII, p. 539. Dans la paix de 188, la Milyas fut donnée au royaume de
Pergame, cf. Gardinali, Il regno di Pergamo, p. 76 ; Klio, X, p. 251. Une autre
localité dite i\ Bâpi; (sur l'Aisèpos en Troade) nous a été révélée par une inscription
de Alilet, Haussoullier, Eludes sur Milet, p. 103.
3. Tb. Reinach dans Textes grecs relatifs au Judaïsme (1895), p. 82.
4. Je ne saurais prétendre — et ce ne serait pas ici le lieu — à donner une étude
d'ensemble sur les traditions sémitiques relatives au déluge. Je ne rappellerai que ce qui
est nécessaire pour faire comprendre le syncrétisme qui s'est produit en Phrygie. Je
ne donnerai également que les références indispensables à mon argumentation, ren-
voyant, pour la bibliograpbie générale, aux articles consacrés à la question du Déluge
dans le Dictionnaire de la Bible de Vigouroux, le Dictionary ofthe Bible de Cheyne,
Y Encyclopœdia Biblica et la Encyclopœdia of Beligions de Hastings, la Catholic
Encyclopœdia et la Jewish Encyclopœdia.
5. Il semble en avoir été de même à l'époque hellénistique. L'Ararat n'est pas cité
comme montagne isolée par les auteurs grecs ; il désigne la province centrale de l'Ar-
ménie au temps des Arsacides, cf. St. Martin, Recherches sur V Arménie (1818), I,
p. 260. Depuis la découverte des inscriptions vanuiques, on a abandonné l'explication
d'Ararat par l'iranien Airyaratha, «pays des Aryens», pour le rapprocher de l'assyrien
Ourartou, Oura-Ourtou, «les hauts pays».
NOE SANGARIOU 29
de l'Ara rat se trouve dans un passage de la Genèse dû à VElohiste
ou au Code sacerdotal : il a donc été rédigé entre 650 et 450, à une
époque où les Hébreux connaissaient bien l'Arménie. Ce n'est
guère qu'en Babylonie qu'ils ont pu adopter une pareille locali-
sation, et en Babylonie môme, on n'a guère dû y songer avant que
la conquête assyrienne n'ait fait rentrer l'Arménie dans l'horizon
babylonien (vers 1200). En effet, le déluge chaldéen ne paraît pas
avoir mentionné l'Ararat.
On sait que la légende chaldéenne du déluge nous est parvenue
sous deux formes :
1) L'une est contenue dans la onzième des douze tablettes racon-
tant l'épopée de Gilgamès qu'on a retrouvées dans la Bibliothèque
d'Assourbanipal (668-26) à Ninive * : le héros du déluge y est
appelé Oum-napishtim 2 , et le dieu qui le protège, Ea, le dieu-
poisson ; le point de départ de l'arche est Shourippak en Ghaldée,
le point d'arrivée, le mont Nisir.
Nisir, en assyrien, veut dire salut; comme cette montagne paraît
être l'éperon que le Zagros projette vers Arbèle et Ninive 3 , c'est
probablement dans la légende ninivite qu'il sera devenu le Mont de
l'Arche.
2) Dans cette même Bibliothèque d'Assourbanipal, on a recueilli
plusieurs fragments d'un récit semblable où le dieu est Ea, mais
le héros Atrachasis, « le très sage » 4 ; à la même version
appartient le fragment dit « fragment Scheil », de mille ans au
moins plus ancien 5 : il a été trouvé à Sippar. Ce récit mutilé
devait être semblable au récit conservé dans les versions grecque
(l'abrégé du Syncelle) et arménienne d'Eusèbe, empruntées, l'une
à Alexandre Polyhistor, contemporain de Cicéron, l'autre à
Abydénos, contemporain des Antonins 6 , auteurs qui puisent tous
1. Ce fameux texte, découvert par George Smith en 1872, a été fréquemment tra-
duit ou analysé. Je ne cite ici que les publications très accessibles de Muss-Arnolt,
Assyrian and Babylonian Literature (New-York, 1902), p. 350, de O. Weber, Die
Literatur der Babylonier und Assyrer (Leipzig, 1907), p. 82, et de G. Bezold,
Schôpfung und Sintflut (1911).
2. On a écrit aussi son nom Shamash-Napishtim (Maspero), Nuh-napishtim (Hom-
mel) etc. La dernière lecture proposée est, je crois, Uta-napishtim, « le soleil est ma
vie» (Thureau-Dangin, Lettres et contrats de la 1 re dyn. babylonienne, 1910).
3. Sur le Nisir, cf. Muss-Arnolt, Concise Dict. of the Assyrian, p. 710.
4. Notamment la pièce 26 dans O. Weber, op. cit.
5. La pièce (27 de Weber) a été publiée par Scheil, Rec. de Trav., XX, p. 55 59.
Elle est datée du règne d'Ammizadouga, un des derniers rois de la première dynastie
babylonienne (v. 1800). Scheil lit : Pi-ir-napishtim, le nom du héros du déluge sur la
tablette 7, Atrakhasis sur la tablette 8.
6. Voir dans l'Eusèbe de Schoene, I, p. 19-24 ; pour la version de Polyhistor (texte
30 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
duex chez Bérose, qui rédigea sous Antiochos I er , une histoire de
la Chaldée à l'usage des Grecs'. Dans cette rédaction grecque,
Ea est traduit par Kronos, et Alra-Ghasis, ou Chasis atra, est
assimilé en Xisouthros ou Sisythrès. L'arche part de Sippar et
s'arrête sur les montagnes des Gordyens, où on recherchait encore,
du temps de Bérose, comme amulette ou talisman, le bitume raclé
sur ses débris 2 .
Gette dernière indication 3 pourrait permettre de ramener autour
do la même région le point d'abordage de l'arche dans les deux
versions.
En effet, on a soutenu que le nom d'Ourartou-Ararat s'était
appliqué d'abord au Kurdistan et le Mont Nisir semble, on l'a vu,
être ce contrefort du Zagros, qu'on appelle aussi le Mont des
Gordyens (Kurdes), qui s'avance entre le Grand Zab et le Tigre
et qu'on rencontre en allant de Ninive en Médie 4 . Or, c'est dans
cette région queStrabon et Quinte-Curce 5 placent les plus fameuses
fontaines de bitume, et il est probable que ce qu'on montrait aux
dévots comme des planches poissées de l'arche, n'était que des
bois enduits de bitume. Quinte Curce nomme dans le voisinage la
ville de Mennis, aujourd'hui Kerkouh. On pourrait y chercher la
Minyas, si on identifiait la Baris au Nisir.
Mais, une fois que Ion garde MiWç dans notre texte, il faut
aussi tenir compte du xaxà ttjv 'Apjxeviav. Or, d'une part, le
du Syncelle et texte arménien traduit en latin), F II G. II, 501, p. 31-2 ; pour celle
d'Abydénos (arménien traduit en latin), F H G, IV, p. 281. — Eusèbe, Praep. ev., IX, 19,
donne un fr. d'Apollonos Molon conservé par Polyhistor (F H G, 111, 2, 13) : il y est
question de l'«homme qui avait survécu au déluge partant d'Arménie avec ses fils pour
se rendre en Syrie »
1. Josèphe n'hésite pas à dire que Bérose parlait de Noé sauvé sur les montagnes
d'Arménie, C. Ap., I, 19, § 130.
2. Le Talmud montrait Sanhérib, le roi d'Assyrie, trouvant une planche de l'arche
de Noé en Arménie; l'empereur Héraclius aurait cherché à en voir les restes.
3. Ce détail est donné par Polyhistor, dont le texte grec parle de uipoç xi êv xoïs Kop-
Svaitov 5pe(H tyjç 'Af.jj.svta;; la traduction latine d'Abydénos dit seulement : navis aidera
in Armenia sislebat, lignogue suo salut arem medelam regionis ejus incolis exhi-
bebat. Tous ces témoignages insistent surtout sur l'Arménie, ce qui ne permet pas de
les rapporter au Nisir.
4. M. Belck, ZeUschrift fur Ethnologie, 1899, p. 113.
5. Strabon, XVII, 1, 4 : r) xoO vàç6a iir\\r\ xoù xà uupà xai xà xrjç 'Avéaç iep'îv (Anaia-
Anaïtis) ; selon Quinle-Curre, V, 1, 16, Alexandre y parvient d'Arbèles en quatre
marches sur le chemin de Babylone. Déjà le patési Goudéa faisait la guerre au pays
de L'asphalte, dit Madpa (Cf. Herzfeld, Unters. ilber die Topographie der Land-
schaft oui. Tigris dans Memnon, I (1907), p. 129), Il est vrai que l'arche, comme tous
les bateaux mésopotamiens, étant calfatée de bitume ou d'asphalte (cf. Suess, La Face
de la Terre, I, p. 38-42), on ne devait rien voir de singulier à ce que les débris de
ses bois en fussent enduits.
NOE SANGARIOU 31
Nisir est beaucoup trop éloigné de l'Arménie pour qu'une pareille
désignation ait jamais pu lui être appliquée ; d'autre part,
l'Ararat, ni au sens large, où il désigne le district montagneux
entre le Van et l'Araxe, ni au sens restreint, où il désigne le
sommet dominant du massif, ne saurait être dit « en contre-bas
de l'Arménie », puisqu'il en forme le cœur môme 1 . Il faut chercher
la Baris au sud de l'Arménie proprement dite.
Les documents permettent d'hésiter entre les monts de Gordyène,
— Masios ou Taurus prolongé des anciens, au Sud-Ouest, — et les
monts d'Atropatène, notre Elbourz, au Sud-Est.
Voyons d'abord ce que l'on peut arguer en faveur de la locali-
sation de Baris en Gordyène.
Tandis que l'identification de l'Ararat avec le sommet qui porte
aujourd'hui ce nom paraît relativement récente et due à la seule
influence du récit biblique 2 , les monts de Gordyène (Kurdistan
actuel) ont été généralement considérés comme ceux où s'était
arrêtée l'arche. Telle était la version chaldéenne d'après lesexcerp-
teurs grecs de Bérose, telle la version juive du temps de Josèphe,
qui parle du lieu que les Arméniens appellent « débarcadère de
l'arche » et où ils en montraient les débris 3 ; telle la version des
1. Pour les traditions arméniennes relatives à l'Ararat, voir Sayce, art. Ararat du
Dici. of the Bible, Alischan, Arjarat (Venise, 1890), et Fr. Murad, Ararat und Masis
(Heidelberg, 1900) ; pour une description récente, Seiglaz, Ascension du Mont Ararat
(dans Le Tour du Monde, 1911, p. 397-408). Une des principales difficultés de la
question vient de ce que les Arméniens (déjà Faustus de Byzance au vi e s.) appellent
Masios l'Ararat proprement dit, tandis que les écrivains classiques semblent donner ce
nom aux monts du N. de la Gordyène, qu'ils considéraient comme reliant le Taurus
au Zagros. Masis signifiant élevé, haut en arménien, on comprend que le nom se
retrouve un peu partout dans leurs montagnes. On verra qu'il en est de même de
Baris, qui a le môme sens en iranien.
2. Si la tradition arménienne, qui hésite entre Masios et Ararat, s'est décidée à
l'époque moderne pour l'Ararat, c'est probablement par l'action de l'importante colonie
juive qu'on sait avoir été établie au iv e s. à Nakhidchevan, la Naxuana de Ptolémée
au pied de l'Ararat, sur la rive N. de l'Araxe ; les Arméniens interpréteraient le nom
de cette place par « première descente », et le district voisin d'Arhnoïodon comme
« auprès du pied de Noé » (cf. St. Martin, op. cit., I, p. 266). Persans et Turcs ont
adopté cette identification, les Persans appelant l'Ararat Kofi-i-Nouh (Mont de Noé),
les Turcs ayant fait de leur premier nom Agri-dagh (mont escarpé) Argki-dagh
(Mont de l'arche). Ces faits aident à comprendre l'action qu'a pu avoir la colonie
juive d'Apamée. 11 faut ajouter que le fait que l'Ararat est la cime la plus haute de
l'Arménie (5.400 m.) et la plus saisissante par ses escarpements volcaniques (dernière
grande éruption en 1840), a dû contribuer à en faire la montagne de l'arche. Des
écoulements de bitume ont pu s'y trouver ; eu tout cas, dès le temps de l'empereur
Héraclius, on cherchait sur l'Ararat des vestiges de l'arche.
3. Jos., Ant. Jud., loc. cit.: àrcoëaTYipiov (passage auquel se réfère Zonaras).
32 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Targums et de la Peshilo ', telle encore la tradition, sans doute
syriaque, dont saint Epiphane est l'écho- ; telle la tradition arabe :
à l'en croire, la tnontagQe de l'Arche serait le Djebel Djoudi dans
le massif des Kurdes, au Nord-Est de Mossoul, et le village de
Themanin, qui se trouve à son pied, devrait son nom aux huit
(ou aux quatre-v^igts) compagnons de Noé 3 . Mais on ne trouve
point de sommet du nom de Baris dans cette chaîne. Aussi
a-t-on proposé de remonter tout au Nord des monts de Gordyène,
entre les sources du Tigre et le lac Van, où un mont Varaz existe
en Bagrandavène, l'un des vingt districts formant la province
d'Ararat. Cette identification aurait l'avantage de pouvoir se concilier
à la fois avec tous nos textes, tant ceux qui placent l'arrêt de l'arche
dans les monts des Gordyens que ceux qui parlent des monts
d'Ararat ou de l'Arménie. A moins d'étendre jusqu'au Tigre le pays
de Mani dont il va être question, il faudrait seulement corriger
Mivuâ; en MtXuà; pour y voir, non la Milyade de Pisidie, mais le
Milid des Assyriens, la Mélitène classique 4 .
Cependant, il faut chercher si une autre identification ne pour-
rait pas dispenser de toute correction au texte de Nicolas de Damas
tout en s'accordant avec les deux autres textes dont une solution
complète doit rendre compte : le texte de Strabon sur la Baris
confronté avec celui de saint Epiphane sur le Loubar.
Celui de saint Epiphane peut suggérer une autre identification
de Baris. Dans un passage obscur, il semble désigner, comme
montagne de l'arche, un mont qui s'élève entre le pays des Kurdes
et celui des Arméniens, qu'il appelle Loubar 3 . Plusieurs auteurs,
1. Neubauer, Géographie du Talmud, p 379, à compléter par l'article Flood de
la Jewish Encyclopaedia.
2. Épipbaue, A lu. lier. XVIII, 3 (col. 239 t. XLI de Migue) : xà Xetyava xyjç
xoù NàSe ).àpvaxoç ôeixvuxai ev Tig xùiv Kapôuswv x w P?- C'est probablement à ces mon-
tagnes que pense s. Jean Chrysostome, son contemporain, lorsqu'il parle des ôpy] xyjç
'ApfJ-Svtaç évOa i\ xtêwxô; iopuôr) ovyi xaï xà Xeî^ava àvxr) ew; vùv èxeï <ja>Çexai. (De Per-
fecta Caritate, p. 287 du t. VI de l'éd. de Chrysostome dans la Patrologie de Migne).
3. Déjà dans Maçoudi, les Prairies d'Or, I, 74 (éd. de Paris, 1861). Huit ou quatre-
vingts compagnons selon la vocalisation de Themanin.
4. Cette conjecture très simple n'a pas été formulée, à ma connaissance. On s'est
généralement contenté de reprendre l'idée de St. Martin (op. cit., I, p. 49 et 265), qui
pense au pays des Manavazéans, qui serait au sud du Pakrevant (Bagrandavène).
5. Adv. lier.. I, 4 (c. 181, Migne) : tvjç Xàpvaxoç xoO Nwe ev xoï; ôpgffi xoîç 'Apapàx,
àvà [ii?ov 'Ap(J.evia>v xai KapSuswv êv tw Aouêàp ôpet xaXoupivw. Il indique ensuite
que l<: Loubar dominait la plaine de Sinéar. Si ce n'est pas là une simple inférence
tirée du texte biblique (les fils de Noé descendus de l'arche se répandent dans les
pays de Sinéar), il faut placer la montagne au-dessus de l'Assyrie, généralement iden-
tifiée au Sinéar. IJien entendu, il ne saurait être question de l'Elbrouz, comme certains
auteurs l'écrivent, sans doute par lapsus. Si cette cime est la plus baute de l'Arménie
NOÉ SANGARIOU 33
à la suite de Delitzsch, ont voulu identifier le Loubar à l'Elbourz.
Mais cette identification ne peut s'accorder avec le contexte
d'Épiphane. La question est compliquée par le passage où
Strabon nomme une Baris, passage qu'on n'a pas manqué de
rapprocher de celui de Nicolas de Damas, mais sans avoir réussi
à l'élucider. Déjà, les éditeurs du xvi e siècle proposaient de
corriger Bioiç en Aouêapcç ou Aouêàp en Bàptç. Je crois pouvoir
proposer une identification plus satisfaisante grâce au texte de
Strabon.
Strabon mentionne un BxptSoç veoSç^ au pied de l'Abos sur la
route qui conduit à Ecbatane. Les deux indications ne se laissent
pas facilement mettre d'accord. Strabon vient de parler de l'Araxe ;
il passe ensuite aux Sarapares, Gouraniens et Mèdes ; cette route
d'Ecbatane est donc bien celle qui s'allonge entre la Caspienne et le
lac d'Ourmiah. Mais, plus haut, Strabon fait de l'Abos et du Nibaros
(ou Imbaros) des parties du Taurus. On sait que les anciens prolon-
geaient le Taurus jusqu'au Masios, chaîne de Gordyène transversale
au Zagros 2 ; le prolongement de l'Antitaurus devenait alors le
Niphatès (Nibaros ?), et l'Abos venait s'allonger entre les deux
branches supérieures de l'Euphrate et l'Araxe, qui, tous deux,
y prenaient leur source au Nord-Ouest du lac de Van. Cette
localisation de l'Abos se prêterait à l'identification de Baris avec
Varaz ; mais on ne saurait hésiter à sacrifier ces combinaisons
incertaines au renseignement si précis que fournit le texte de
Strabon : le temple de la Baris se trouve sur la route d'Ecbatane.
On a cru en tenir compte en proposant d'identifier la Baris
comme le Loubar avec l'Elbrouz, et en rappelant que le nom
iranien de cette chaîne était Haraberezaïti, ou, plus brièvement,
Berezat ou Berekat 3 . Mais il suffit de lire le texte de Strabon
pour voir qu'il s'agit d'une localité précise et non de cette
vaste chaîne qui, d'ailleurs, reste fort à l'Est de la route
d'Ecbatane; il faut ajouter que Beres signifiant haut en iranien,
russe (5.640 m ), il n'a jamais pu venir à l'idée d'un ancien de dire qu'elle se trou-
vait entre l'Arménie et la Gordyène ; il faudrait corriger sans motif KapSuéwv en Kao-
7ué(ov. Je rappelle qu'Épiphane a écrit ce passage en Palestine, vers 375.
1. Stiabon, XI, 14, 14: ô "Aêo; èyyù? iaxi xrj; ôooO r/jc zlç Exêaxàva çs^outyi; :rapà
xov xrjç BàpiSo; vewv. Cf. XI, 12, 3, etc.
2. Il faut rappeler que Masios est sans doute la forme grecque de Mâshou, la
montagne, porte du Couchant, par où Gilgamès passe pour aller consulter Outna-
pishtim sur la mer occidentale. La montagne jouait donc déjà un rôle dans la légende
chaldéenne du Déluge ; d'après A. T. Clay (Amuvru, Ihe home of the northern
Sernites, 1909), Mash serait le nom du dieu amorite du Soleil.
3. Notamment par F. Lenormant, qui rapproche Berezat de Bérécynthe.
T. LXVI, n° 131. 3
34 KEVUE DES ÉTUDES JUIVES
les montagnes de ce nom — ou dans le nom desquelles cet élément
rentrait — ne devaient pas être rares, Une identification bien
préférable nous est, je crois, fournie par Strabon '. En décri-
vant la Médie Atropatène, il signale que sa capitale d'hiver est
Ouepa lv cppoupûo âpu(j.và> ; Antoine l'assiégea dans sa campagne
contre les Parthes où il était guidé par le roi d'Arménie Arta-
vasde. D'après Dellius, lieutenant d'Antoine et historiographe
de l'expédition, Ouera 2 se trouve à 2.400 stades de l'Araxe
qui séparait l'Atropatène de l'Arménie Ce renseignement et les
autres textes qui nous font connaître la campagne d'Antoine
rendent hautement vraisemblable que Ouera devait dominer le
croisement de la route de Ninive-Arbèles aux Portes Caspiennes 3
avec la route de Suse en Arménie par Ecbatane.
Ce n'est pas le moindre avantage de cette localisation de la
Baris que de permettre une identification de la Minyas conforme
à ce que l'on sait de la géographie de cette région à l'époque assy-
rienne, qui est celle où les Juifs ont constitué leur tradition du
Déluge. Les Manna des Annales assyriennes, les Mana des ins-
criptions vanniques forment, du début du vu- siècle au milieu du
vi e , un des états de montagne que les rois d'Assyrie s'efforcent de
soumettre en même temps que le Biaina (pays de Van), les Mèdes,
les Mouski, Toubal, Gimirri et Ashkouz. A la veille de la chute de
Babylone (v. 550), Jérémie'' exhorte « les rois d'Ararat, Minni et
Ashkenaz » à se joindre contre elle au roi des Mèdes. Quelle que
soit la provenance exacte des Ashkenaz — ou Ashkouz, —
comme la Bible en fait des fils de Gomer, éponyme des Cimmé-
riens, on y voit généralement des bandes scythes — , les Minniens,
eux, se trouvent bien localisés entre le lac d'Ourmiah et la
Caspienne, formant une partie de l'Azerbeidjan (Atropatène).
1. Strabon, XI, 13, 3.
2. Je transcris provisoirement ainsi ; mais on verra que, identifiant cette ville à
Baris, je préconiserai d'écrire Véra on Béra. Si ce nom ne se rencontre plus après Stra-
bon, c'est que la ville a reçu celui de Phraaspa ou Pliràata, d'un de ses souverains,
peut-être le grand roi des Parthes, contemporain d'Antoine et d'Auguste, Phraatès IV.
Plutarque et Dion Cassius auraient, par anachronisme, appelé Phraata la ville qui,
appartenant encore au roi de Médie-Atropatène, s'appelait Véra.
3. Strabon compte 80.000 stades de Zeugma sur TEuphrate aux frontières de l'Atro-
patène, XI, 13, 4. Il y avait donc également là une route publique.
4. Jérémie, n, 27-8 ; cf. A. Sayce, The Cuneiform Inscriptions of Van (J. of
royal Anatic Soc, 1882), p. 310, 391 ; The Higher Cinlicism and the Monuments, p.
131. On pourrait admettre que le pays des Manni s'étendait jusqu'à Mennis, c'est-à-dire
dans la partie du Zagros comprise entre le Grand Zab et le lac d'Ourmiah. D'autre
part, il faut remarquer que les traductions chaldaïque et syriaque rendent le Minni
de Jérémie par Hourmini ou Armenia
NOÉ SANGARIOU 35
Quand les écrivains hellénistiques eurent développé la légende
de Médée, éponyme desMèdes, et qu'ils furent allés jusqu'à appeler
Jasonion la partie de l'Elbrouz qui domine les portes Caspiennes \
il n'y a rien que de naturel à ce qu'ils aient transformé le pays de
Minni en pays des Minyens.
Nous pouvons maintenant nous demander ce qu'est le vswç r^ç
BxptBoç. Car je ne vois aucune raison de corriger le texte en
'A^àotSoç comme ou l'a/proposé 2 ; jamais le magicien hyperboréen
Abaris n'a eu de temple en Atropatène. Ce nom n'a, d'ailleurs,
rien détonnant en pays iranien, puisqu'on a vu que baves signi-
fiait élevé dans sa langue. Nous l'avons rencontré dans le nom
antique de l'Elbourz, Berezat, et il faut sans doute aussi le voir
dans YImbaros. De plus, on doit aussi rappeler que mh désigne
l'eau en sanscrit.
Je ne crois pas qu'on puisse, comme on l'a fait 3 , conclure de ce
seul texte à l'existence d'une déesse Baris. Ce temple était évi-
demment un des plus importants de l'Atropatène, refuge du pur
Mazdéisme. On sait l'importance que le culte des eaux courantes y
avait revêtu. Il suffit de rappeler les chevaux jetés à l'Euphrate
par les Arméniens, qui interprétaient l'avenir dans ses vagues ou
son écume'', et la source puissante adorée au pied d'une mon-
tagne de Khorasmie dont le sommet était occupé par un temple
d'Ahoura Mazda et d'Anaïtis 5 . Ce culte des eaux, indépendamment
des yazatas spéciaux, — comme Apâm Napât, dont le nom doit sans
doute se retrouver dans le Niphatès, « montagne des neiges », où
Strabon place la source du Tigre, - ce culte paraît avoir été rattaché
à celui d'Anaïtis. Quelle que soit la mesure où ont pu se fondre
en elle l'Anahîta de l'Avesta, la Nané élamite, la Nana babylo-
nienne, peut-être l'Anaia dont on a vu Strabon mentionner le temple
aux fontaines de bitume de Mennis 6 , elle est essentiellement la
déesse des eaux fécondantes et purifiantes. L'Avesta 7 en fait la
personnification d'une fontaine céleste où tous les fleuves pren-
1. Strabon, XI, 13, 10.
2. On a aussi proposé Zàpiç; ou "AÇapiç parce que Strabon appellerait Azava ou
Zaré/.is, la grande déesse de l'Elymaïde, XVI, 1, 18. Pour Bocpi;, au lieu de Màpu,
cf. Roscher, art. Polyxena, p. 2743.
3. Aux art. Baris du Lexikon de Roscher et du Pauly-Wissowa.
4. Tac, Ann., VI, 37.
5. C'est ce qui semble résulter du récit hagiograph 205.
3. On a proposé de voir des étapes intermédiaires dans T'Appiviov oupoç, où l'Halys
prend sa source, et dans 'Apjjtivrj, port de Sinope. Mais il faut remarquer que Hésychius
donne 'Apuivyi comme un des noms d'Éphèse, sans doute celui que Pline écrit
Haemonion. — Le Thermodou près de Sinope s'appelait aussi 'Apà^y];, comme le fleuve
arménien d'après la scholie à Apollonios de Rhodes, XX, 972.
4. Justin, XLII, 2-3 ; Pline, VI, 38 ; Tacite, Ann., VI, 38; Timônax, Skythi/ca, dans
Schol.. Apoll. Rhod., IV, 1217 (F II G, III, 522).
NOÉ SANGAKIOU 41
combinaison et qui semble l'accepter, ne cite pas l'Atropatène ;
pourtant, non seulement elle était la province mère de ces Mèdes
issus de Médios\ fils de Jason et de Médée, mais il résulte de
deux faits précis que Strabon allègue qu'elle devait être comprise
dans celte colonisation : immédiatement avant de parler de Baris,
il mentionne le pays (ïOuitia, dont il prête la colonisation aux
Ainianes, à cause de la similitude du nom avec l'Oita, la chaîne
qu'ils habitent au sud de la Thessalie*; un peu plus haut, en
parlant de l'Araxe, il raconte qu'il doit son nom au Pénée ; le grand
fleuve de Thessalie se serait d'abord appelé Araxes et, comme lui,
son homonyme d'Arménie menaçait de noyer le pays, quand, de
môme que Zeus ou son fils Deukalion auraient ouvert aux eaux du
Pénée la vallée de Tempe, Jason fraya à l'Araxe les gorges qui le
mènent à la Caspienne.
Une pareille légende ne saurait être importée. On doit en
conclure que les Arméniens avaient un mythe semblable à celui
de leurs lointains cousins de Thessalie: le fleuve qui fait la richesse
de leurs plus belles plaines va les inonder quand un héros secou-
rable ou un dieu protecteur lui ouvre un chemin à la mer. La
légende peut être fondée sur un fait naturel : à la lin des temps
géologiques, tout le district de l'Ararat paraît, en effet, avoir été un
lac qui s'écoula quand s'ouvrit la faille par où l'Araxe gagne la
mer 3 . Or, Strabon parle à trois reprises de xà Tacrôvia V^toa 4 ou
de xà 'Iaaovta qui, dans l'intérieur de l'Arménie, et jusqu'aux portes
Gaspiennes, attesteraient les exploits de Jason. D'après Justin,
1. Selon Justin, XLI1, 3, Médios aurait fondé une ville de Médéa.
2. Strabon, XI, 4, 8 et 13, 13. En vérité, l'OOxta ou 'lïtrivr, doit être la région d'Outi
ou de Gouti déjà connue au Sud de l'Arméuie par les Assyriens. Il invoque aussi a
l'appui ce fait que les Arméniens portent la même tunique et le même manteau que
les Thessaliens ; mais il diminue la valeur de son rapprochement en observant que ce
"Sont des vêtements partout adaptés à des pays froids. Il ne faut pas oublier que Tune
des raisons qui ont amené des travailleurs aussi sérieux que Strabon à admettre
la possibilité de pareilles migrations, est ce fait que les noms d'Acbéens, Ibères,
Albans, Sigynes, se retrouvaient au Caucase. Les flatteurs de Pompée n avaient-ils pas
même vu dans les Albans des descendants des Albains emmenés par Hercule ?
3. Cf. K. B. Lynch, Armenia (1901), I, p. 317 ; II, p. 404.
4. Strabon, XI, 13, 10; cf. le fr. de Timonax cité p. préc, n. 4; on y voit que le
Jasonion d'Aia en Golchide consistait en jardins (peut-être jardins suspendus).
5. Strabon, XI, 14, 12 et I, 3, 39.
5. Justin, XLIl, 3. Ce texte permettrait de justifier la leçon des ms. xaré^xa^av
(qu'on a corrigée en xa-cecrxsûaaav) dans le passage de Strabon (XI, 14, 12) où il parle
de Jasonia construits (ou détruits ?) par les dynastes, comme le temple de Jason à Ab-
dère le fut par Parménion. Alexandre n'ayant reçu la soumission de l'Arménie qu'après
la mort de Parménion, le fait ne saurait être exact (à moins de supposer qu'on ait
transposé ainsi la destruction du sanctuaire d'Asklépios à Ecbatane qu'Alexandre aurait
42 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Parméoion les aurait fait abattre « pour qu'aucun nom ne fût, en
Orient, plus révéré que celui d'Alexandre » \
Deux faits ont pu concourir à ces confusions: l'Araxe a été
souvent confondu, depuis Xénoplion jusqu'aux historiens byzantins,
avec le Phase, le fleuve de Golchide, aux bouches duquel on mon-
trait l'ancre de l'Argô '. Le nom du fleuve en arménien, arag, arags
pouvait rappeler l'Argô a des oreilles grecques. En réalité, Jason a
dû être substitué à un héros indigène dont le nom lui ressemblait;
les Jasonia ont dû être les temples d'un des grands yazatas armé-
niens, peut-être de Vahagn, l'Héraklès Mazdéen. Quelque soit son
nom, ce qui nous est dit de l'Araxe implique qu'il y a eu un héros
arménien du déluge. Que cette légende ait été influencée par celle
de Deukalion ou par celle de Xisouthros, ou même, on l'a vu, par
la légende phrygienne, elle a pu comporter une arche. Ne serait-ce
pas ses débris qu'on aurait montrés àBaris-Véra comme kïapoba-
té rion de l'Ararat?
Les Juifs, qui ont été de bonne heure nombreux en Arménie 2 ,
et dont la religion a été embrassée par la famille royale voisine
d'Adiabène, n'ont-ils pu exercer quelque influence sur la légende
de Jason? Le nom même devait être rapproché par eux de celui de
Josué, rapprochement dont on a de nombreux exemples 3 ; or,
Josué, dans la tradition populaire, sinon dans l'histoire officielle 4 ,
paraît avoir été une sorte de dieu-poisson à la façon du Dagon
syrien ou de l'Ea babylonien' ; une légende montrait Jason avalé
ordonnée pour punir de la mort d'Héphestion le dieu iranien de la santé que recouvre
Asklépios, cf. Arrien, VII, 14 ; en ce cas, Jasonion aurait désigné un temple du type iranien
comme Memnonion désigne un palais perse). Il s'agit peut-être des temples détruits dans
une réaction contre le Mazdéisme. Parméniou est peut-être devenu un personnage semi-
légendaire comme l'architecte Parméoion qui aurait construit pour Alexandre le Séra-
péion d'après le Pseudo-Callisthène, 33.
1. Rappelons que le nom d'Argô parait avoir été donné aussi à l'arche de Deuka-
lion, Etijm. Magn.: 'Acpécrio;. Peut-être est-ce l'effet d'un jeu de mots: argô-arca?
A Cyzique un temple d'Athéna Jasonia se serait élevé à l'endroit où les Argonautes
auraient laissé leur ancre (Schol. Apoll. Rhod., 1, 933).
2. Sur les Juifs en Arménie, cf. Ritter, Erd/cunde, X, p. 386. Rappelons que Jus-
tin cite en même temps que la Sibylle un écrit nommé Hystaspes, où l'on a reconnu
un arrangement des doctrines mazdéennes conformément aux espérances juives. Cf.
Schuerer, op. cit., lll (1909), p. 594.
3. En dehors du Jason de Gyrène et du grand-prêtre Jason, je rappelle le Nix^toc;
'Idtffovo; 'I&fiOToXuijixYi? d'iasos, R. E. J , X, p. 76.
4. Voir le chapitre sur Josué ben Noun dans Les Ilébraso-Phéniciens de N. Slouschz
(1908;. Bien entendu, je n'approuve pas toutes ses fantaisies, ainsi que celles de
Drews sur Jason-Josué-Jésus. Mais il est certain que le nom de Josué a souvent été
écrit de façon a eu faire 'I^toO;, celui de son père Nàv/j.
5. Sur le singulier vase attique du v 6 s. où l'on voit Jason englouti par le dragon
NOÉ SANGARIOU 43
par le dragon, comme Jonas rétait par la baleine 1 . Ainsi, des
Juifs alexandrins ont pu se sentir en pays de connaissance auprès
des Jasonia et de la Baris. L'identification du mont de l'Arche
avec l'Ararat ne s'était pas encore imposée ; d'autres conservaient
leurs partisans; si le Nisir élail sans doule oublié, en dehors des
monts de Gordyène, qui ralliaient apparemment la majorité,
certains cherchaient encore au temps de Josèphe les débris de
l'arche en Osrhoène, près de Harran 2 . Quand la diaspora les a
amenés en Phrygie, ces Juifs de Babylonie ont pu tout naturelle-
ment chercher à localiser le mont de l'Arche au milieu de leur
nouvelle patrie. On a vu combien, par ses légendes et par ses
cultes, par son surnom de Kibôtos, par la haute cîme du Béré-
cynthe qui la dominait et, peut-être aussi, par sa voisine, Baris
de Milyas, Apamée se prêtait à devenir la ville de Noé.
(A suivre). Adolphe Reinacu.
en présence d'Athéna (reproduit à l'art. Jason du Koscher, col. 86, et à l'art. Jason
du Saglio, fig. 4147), voir, outre Gerhard, Jason des Drachen Beute (Berlin 1835),
0. Gruppe, Philologus, 1889, 794, et G. Robert, Hermès, 1909, p. 375.
1. Sur la popularité de la légende chez les Juifs de Babylonie et ses éléments chal-
déens, Jonas - Oanès, voir H. S. Schmidt , Jona (9e fuse, des Forschungen zur Relig.
d. A. und N. Test.) avec les remarques de G. Husing, Memnon, I, p. 79, et ajoutez
qu'Héraklès passait également, en lunie, pour avoir été avalé, puis rendu par le
monstre à qui il disputait Hésione. - L'attraction qu'a pu exercer ce nom biblique
a laissé une marque curieuse dans un autre domaine : le nom d'Iona sous lequel
est célèbre la maison-mère des moines irlandais est une déformation voulue de lova
adjectif tiré de//?/, le nom primitif de l'île.
2. Jos. Ant., XX, 24, 2.
LA RÉORGANISATION DU DOCTORAT EN PALESTINE
AU TROISIÈME SIÈCLE
Plusieurs définitions qui précisent la qualité de talmid-hakham
datent du troisième siècle. On se demande qui est un talmid-
hakham, qui peut porter ce titre, qui doit être appelé de ce nom
et bénéficier des privilèges qui y sont attachés. Ces questions
montrent par elles-mêmes que la chose était discutée aussi bien
dans les cercles des docteurs que dans le public. 11 faut donc
qu'une réforme ait été entreprise dans l'enseignement ou que le
titre ait donné lieu à des abus, des individus indignes s'en étant
emparés. Pour savoir quelles ont pu être les raisons de ce mouve-
ment, il est nécessaire d'abord d'examiner les opinions relatives à
la question, puis de connaître les différents degrés de docteurs,
enfin de se faire une idée, d'après les jugements de l'époque, de
l'état des études et des méthodes d'enseignement. L'ensemble de
ces recherches permettra d'atteindre aux causes profondes du
mouvement.
I
Des textes qui nous intéressent, le plus important se trouve
dans le ïalmud de Palestine 1 . Un contemporain du patriarche
R. Juda II, Hizkia, auquel nous devons le recueil appelé Mechilta
de R. Simon 2 , dit: «Un talmid-hakham doit avoir étudié les
halachot et encore la Tora 3 ». « Encore la Tora » doit signifier
qu'il ne suffit pas de connaître les dispositions législatives, qu'on
1. j. Moed Katan, m, 7, 83 6, 1. lo-21.
2. V. I. Lewy, Ein Wort ilber die Mechilta des R. Simon, p. 4-5; I). Hoffmann,
Zur EinliiLung in die hal. Midraschim, p. 45-51 ; Ginzberg, Festschvift Israël
Lewy, p. 413.
3. min mn msbn naata b'a tûn mniTn, v - Kiddouschin, 49 a.
LA RÉORGANISATION DU DOCTORAT EN PALESTINE 45
doit savoir aussi pourquoi une chose est pure ou impure, permise
ou défendue, pourquoi un individu est coupable ou innocent, et
qu'on doit pouvoir dériver ces décisions de l'Écriture, probable-
ment à l'aide des règles d'interprétation connues. R. Yosé
(b. Zimra?), peut-être de la même époque \ ajoute : « C'était
ainsi autrefois ; aujourd'hui il suffit de connaître les halachot 2 . » —
R. Abbahou rapporte au nom de R. Johanan : Est talmid-hakham
« quiconque néglige ses affaires pour ses études 3 ». Il est sin-
gulier que R. Johanan demande un signe tout à fait extérieur pour
un titre qui est avant tout d'ordre scientifique, en second lieu que
R. Johanan donne ailleurs cette règle dans un contexte différent 4 ,
enfin qu'il ait recours, comme nous le verrons, à un tout autre
critérium. Une baraïta anonyme fournit la troisième définition:
est talmid-hakham « quiconque répond à la question qui lui est
posée 5 ». R. Hoschaya, probablement le second de ce nom, donc
un contemporain de R. Abbahou et de R. Yosé, glose cette phrase
en disant: « Par exemple nous, qui sommes observés par les
rabbins et qui répondons 6 ». --La quatrième réponse est d'un
collègue, R. Abba bar Memel ; d'après lui, le talmid-hakham doit
savoir au moins « expliquer la Mischna 7 ». Mais il ajoute modes-
tement: « Quanta nous, même nos plus grands ne sont pas en
état d'expliquer correctement la Mischna 8 ». Si nous laissons
de côtéR. Johanan, pour les raisons indiquées, nous pouvons dire
que la quantité de science exigée est d'autant moins grande que le
rabbin est plus jeune. D'autre part, il est question dans tous les
cas des halachot qui formaient la partie essentielle de l'enseigne-
ment et qui étaient d'une importance majeure pour la pratique.
Sans la connaissance des halachot, le docteur ne pouvait ni se
prononcer dans des cas de conscience, ni remplir convenablement
ses fonctions de juge et de maître.
Le second texte qui importe à notre étude est dans le Talmud de
Babylone 9 . La règle, déjà citée, de R. Abbahou au nom de
R. Johanan se présente ici sous la forme suivante : « Qui sont les
1. On ne doit sans doute pas penser à R. Yosé b. Hanina. On pourrait aussi songer à
R. Asi=Yosé.
•2. mDbn ib->DN tiddj ^3N naiiBK-D n?3N nwsn &in
3. *inD;z:?û 13SJ3 vpoy bcaaTS NimD bD- Cf. Midrasch Kohélet r., vu, 7.
4. Sabbat, 114 a et plus loin.
5. T»1Z3» Nim imN VON11Z31D 53 Mn.
6. "paitoE pîo irb* "pmœa fa'WH "pe* "pas N"»3>u;-ir: i"n.
7. -maia» -isab jtp tfinu; sa btt?2 nn ni n"«.
8. imanja mau» "pwDn «b pmm '"<sn "pai.
9. Sabbat, 114 a.
46 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
trfcoa constructeurs)? R. Johanan dit: ce sont les talmid-hakham,
qui s'occupent toute leur vie de la construction du monde { ».
Peut-être cette phrase a-t-elle laissé un vague souvenir à
R. Abbahou ou bien il a interprété comme on l'a vu le dire de
R. Johanan. Nous verrons que R. Johanan n'a pu assez exhorter ses
élèves et collègues à s'appliquer dans leurs études et qu'il a sou-
vent critiqué leur manque de zèle et d'ardeur. C'est ce qui donne
une importance particulière aux définitions du talmid-hakham que
leTalmud rapporte en son nom. Il indique quatre types de talmid-
hakham. Le premier, à qui on restitue un objet perdu, sur sa
simple inspection, est celui qui y regarde à changer de vête-
ment 2 . Le deuxième, qui est apte à exercer la dignité de
parnès, doit pouvoir répondre à toute question qui lui est posée,
même dans le traité de Kalla 3 . Le troisième, qui a le droit de
demander que ses concitoyens acquittent à sa place ses charges
communales, est celui qui voue tout son temps à l'étude 4 . Le
quatrième est tenu de pouvoir se prononcer sur toute question
halachique 5 .
En premier lieu R. Johanan veut parler sans doute du talmid-
hakham qui exerce des fonctions judiciaires. Dans les premiers
temps de l'époque des Tannaïm, les membres de la magistrature
subalterne, qui jugeaient les affaires civiles, se recrutaient parmi
les laïcs distingués 6 . Dans la Mechilta de R. Simon 7 , il apparaît
déjà que les chefs des docteurs voyaient avec déplaisir des igno-
rants occuper les postes judiciaires, même les plus infimes. Plus
1. ûbi? bia na^aa trpoi^u: n"n ibs i"n "i»n n*Nia ^n».
2. ipibn by TDpttn ht "p? manaaa rrraa "ib ■pnnrroiB n"n irmN
,iasnb
3. lai «im&i *pb&oii3TD rtT -na^atn by oa-io im» ya^Eia n"n nr«
nba '0723 '*>£& m 73 INI nabn, cf. Sabbat, 14 a; Kidd., 49 6, et mes Religions-
gesckichtliche Studien, II, 23, n. 4. — Sur la dignité de parnès, v. A. Biïchler, The
political and social leaders of the Jewish communily of Sepphoris in 'the second
and third centuries, Londres, 1908 (v. à l'Index, s. v. Parnas). Voir aussi le Targoum
sur Isaïe, xxn, 15, etZach., xi, 8; Taanit,9b;Eroubin,$3b; Berachot 55 a; Rosch ha-
Schana, 25 b; Kiddouschin, 70 a; Keloubot, 8 a ; Yebamot, 45 a ; j. Ber., n, 7.
4. pcnn issn rpa»ia ht iroNb» mwjb rnirra vn* *aaie n"n «inrK
5. ni731»1 Dip73 bai nabn imS "J-Ô^" 1 ^^ ba n"n inr». La différence qui
existe entre ce talmid-hakham et celui qui peut aspirer à la dignité de parnès est
déjà expliquée par le Talmud. Les commentateurs font en effet une distinction entre
d^nriKa et rPP3*in73 tt3^"Q. Nous devons admettre qu'il y avait à l'époque des
Tannaïm et des Amoraïm des parnassim locaux et des parnassim de district.
6. V. Sanh.,i, 1.
7. Ed. Hoffmann, p. 117 tPaob ûmasb CON l&O -I73N3 Nb :om3©5 D^fin lUJN
yiNH DJ3 m:i7373 ^"H Diana *pNlU "173573 "paiU ; cf. Ginzberg, l. c, 407.
LA RÉORGANISATION DU DOCTORAT EN PALESTINE 47
tard, on blâma les talmid-hakham qui instruisaient les juges laïques
dans des halachot intéressant la communauté 1 . A l'époque de
R. Johanan — c'était justement lorsque le patriarche, Il Juda II,
avait nommé juges des individus indignes, au caractère peu
relevé 2 , qui n'avaient d'autre prestige que leur argent 3 — on
dut prendre des mesures pour éviter le retour de ces faits. On
crut y arriver en demandant une certaine instruction, si faible
qu'elle fût ; de plus, R. Johanan voulut qu'on ne comptât point les
juges parmi les riches 5 . — Un degré plus élevé était atleint
par l'homme digne d'occuper le rang de parnès. On tenait sans
doute à réserver ce poste aux membres les plus estimables de la
communauté et à en éloigner les individus peu recommandantes
qui étaient certainement arrivés au pouvoir en plus d'un endroit 5 .
R. Johanan veut que ceux qui aspirent au poste de paimès puissent
répondre même aux questions dont il est parlé dans le traité de
Kalla 6 . Le plus grand honneur revenait au talmid-hakham qui
s'éloignait des agitations du monde, pour se consacrer exclusive-
ment à l'étude; celui-là avait même droit à ce que ses concitoyens
acquittassent ses impôts et remplissent ses obligations commu-
nales. Effectivement les docteurs étaient affranchis de ces charges,
du moins en partie; les autres habitants devaient assumer le
reste 7 . Au talmid-hakham ordinaire R. Johanan demande,
comme la baraïta déjà citée, de savoir répondre à toutes les
questions 8 .
Un amora babylonien, R. Hisda, s'est également occupé de la
question. Sa réponse tient plutôt compte de la pratique 9 .
En y regardant de plus près, nous pouvons distinguer trois points
de vue. On exige du talmid-hakham : i° lascience, 2° la pratique
et 3° l'application ou la poursuite des études. Les signes extérieurs
sont en tous cas d'ordre secondaire.
1. Sabbat, 139 a $TQ T-nb ni3iT ITObn D*H7:b7:\D n"n ibtf ; cf. M. Guttmann,
Zur Einleitung in die Halacha, Budapest, 1909, p. 24.
2. V. Revue des Etudes juives, LXIV (1912), 63 et suiv.
3. V. Bùchler, t. c. p. 25-30.
4. G'estpeut-ètre ainsi qu'il faut comprendre l'expression — autrement incompréhen-
sible — -DDn:> ipibn by "P2pttn.
5. On en trouvera aussi plus d'une preuve chez Bùchler, l. c, p. 30 et suiv.
6. Pour l'explication de ce passage, voir mes Heligionsgeschiclitliche Studien, II, p.
22, n. 4.
7. Voir les textes que j'ai réunis, Revue des Etudes juives, XLIV, 67.
8. Voir y. Moed Katon, 83 a.
9. Houllin, 44 6 : "UaitSÔ ïlD'na ntf"nn HT n"n "irTPN. Cf. Midr. Psaumes, éd.
Buber, p. 543.
KEVUE DES ETUDES JUIVES
II
C'est R. Jolianan que nous trouvons au centre de ce mouvement.
On ne saurait douter que lui et ses disciples n'aient été fort préoc-
cupés par ce problème. La part prise par R. Johanan à l'organisa-
tion du doctorat n'a pas été suffisamment remarquée. C'est lui qui
blâme vertement les talmid-hakham qui se montrent dans des
lieux publics avec des chaussures ou des sandales rapiécées '.
Ceux qui ont des tacbes sur leurs vêtements méritent la mort 2 .
R. Johanan déclare passible de la peine capitale celui qui
écoute la bénédiction d'un am-haareç, celui-ci fût-il grand-prêtre 3 .
Tous ces points sont énumérés dans un traité apocryphe, parmi
les actes qui déshonorent le talmid-hakham 4 . Ce traité, dont
il s'est conservé de nombreux manuscrits et fragments, est d'une
importance majeure en ce qui concerne la condition et l'atti-
tude du talmid-hakham 5 . Nous voyons, d'autre part, que
R. Johanan s'occupe des maîtres d'écoles de village, lesquels
étaient en même temps les chefs religieux des petites commu-
nautés, pour leur donner des instructions dans les matières tant
pédagogiques que cérémonielles 6 . Mais ses dires les plus impor-
tants sont ceux qui se rapportent à l'enseignement en général et
au personnel enseignant.
Comme on le voit par plusieurs de ses prédications, R. Johanan
1. Sabbat, Ma : pitf)3 Û"»Nbaian D^b?3ïï3 Nl^t) rf'nb Nin i«M.
2. Ibid. : nm» a^n "im b* 331 N£tt:u; n"n bo.
3. MeçjuMa, 28 a : nwa m->n n"n imN ri'y ï'i '*>dn "pssb '■pattE n"n ba.
4. Pirkê de R. ha-Kadosch, éd. Schônblum, D^nriDÎ Û-HDO tTC/lB, p. 64.
Notre citation est faite sur un fragment de la Gueniza conservé à Cambridge :
air ba .Dioiaw finnœa praa ar* Sx : rï'nb "ib wi cannai 't
.piraa rraJK n* nco"» ben .o^Nbiarn D-'bysttD Nir* bai .ï-rb^ba ^ytp
■p-ittia ttJ^i ©man mab m-nn» osa* bai ,n"3> bu: rrnana aïo"» b&o
n05 n^DS y^DD* Nb ÏÏN. Nous avons là une série de mesures sur le maintien
du talmid-hakham, qui s'expose à une mauvaise renommée en ne les obser-
vant pas.
5. J'ai copié environ 11 fragments de cet opuscule provenant de la Gueniza et conser-
vés à Cambridge, 2 à la Bodléienne. Un manuscrit m'en avait été prêté en 1906, à fin
de copie, par M. Abraham Epstein. que je remercie ici. Deux manuscrits anciens et
importants sont la propriété de M. E.-N. Adler, qui m'a autorisé à les utiliser pour
mon édition W 223).
6. Voir p. ex. Nombres rabba, ch. xxvi ; Midrasch des Psaumes, éd. Buber,
p. 398; Midrasch des Lamentations, éd. Buber, p. 64: ipC72 ÏTin "jm-P ,m \
2N3 '03 T"i»na T""> "p 3 Bf'ûb T"n33 Tirp «bi N^-isob.
LA KÉ0RGÀN1SÀT10N DU DOCTORAT EN PALESTINE 49
n'était pas satisfait de Fétat de choses existant et des académies de
son temps. On ne voulait pas étudier et R. Johanan appliquait à
ses contemporains ces mots des Proverbes (xxiv, 7) : « Trop
élevée, inaccessible est la sagesse pour le sot. » Cette allusion
brève et concise vise ceux dont les plaintes sont rapportées
dans les prédications de R. Hanan, de Seppboris, de R. Jannaï
et de R. Lévi. Voyons d'un peu plus près les récriminations que ces
prédicateurs critiquent. « Le sot dit : qui peut venir à bout de
l'étude de toute la Tora ? Nezikin a 30 chapitres, Kélim autant.
Au contraire, le sage dit: comment donc ont fait d'autres hommes?
J'étudierai deuxhalachot aujourd'hui, deux demain, jusqu'à ce que
j'aie achevé toute la Tora 1 . » Il semble que le gigantesque amas
des matières à étudier ait effrayé les gens. D'autres disaient :
« Comment puis-je apprendre ce que tel ou tel hakham a dans
l'esprit 2 ?, » ou bien : « A quoi sert d'apprendre, je l'oublierai sûre-
ment 3 ? » C'est à ces récriminations que semble répondre la prédi-
cation de R. Johanan dont nous avons conservé le texte. Les
sources nous permettent de reconnaître l'état moral des écoles ;
manque de profondeur, vanité, absence de discipline, tels parais-
sent avoir été les maux principaux.
C'est pour combattre l'étude superficielle et vaniteuse qu'on
donnait en exemple l'école de R. Johanan, laquelle existait proba-
blement encore. Voici ce texte intéressant: «Dans la tora de Dieu il
trouve son plaisir » (Psaumes, i, 2) ; c'est ainsi qu'il est dit :
« Assaille, pénètre pour la vérité, la piété et la justice » (Psaumes,
xlv, 5). Magnifique'', le talmid-hakham, lorsqu'il réunit des col-
lègues, non pour les flatter, mais pour la cause de la vérité, de la
modestie et de lajustice. Magnifique et digne d'éloges, l'enseignement
d'un R. Johanan ou d'un Resch Lakisch, qui enseignent et subti-
lisent 5 . » Gela revient à dire sans doute: il y a de nos jours des aca-
démies qui ne visent qu'à un savoir superficiel; tout autre est l'école
de R. Johanan, où domine la recherche de la vérité.
1. Lév. r., ch. xix; Midrasch Samuel, éd. Buber, p. 58: *pri"P '"l ~)73N
-3D iiTabb Tifcyb bnai ■»» ■— rais 'sca E^inu: ^73 .r-ii73Dn "miNr» m73ân
to D"nnN -paiN r-773 nps Nina ^73 *»pns 'b tpbs^pna jvibn Tp'na minn
-173b latwj iy -îrrab irobn "•nrai taT»n mDbi-j in« imb ^m min n»b
♦D^n Sra isbaïï min lyabb Sid*» V2 -i73ia in?2 osa ïtbia min
112b nns» anm -i73 in 1H73 nps ainœ to.
2. Ibid. : 1-173D 15313 *ltXQ IV , . . 1731b ^31Ï1.
3. Ibid. : ï-JrDlD731 min 173b "^NID ^J>173 ^:tf Ï-ÏB 17318 1H73 Ofifi
ima n"3pn ■iw -012 *6 -i7aiN 1:173 nps ain^ 173.
4. *]lin est dérivé ici de m*!™.
5. Midrasch Psaumes, éd. Buber, p. 15 : IJScn r 7\ mina Dtf ^D N"l.
T. LXVI, no 131.
50 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Un passage plus caractéristique encore esl celui où R. Johanan
blâme sévèrement la vanité de ses contemporains. « La louange
de Dieu, disait-il, vient plutôt de la géhenne que du paradis, car,
lorsqu'un homme est au-dessus d'un autre, il loue Dieu et dit:
« Quel bonheur que je sois au-dessus de mon collègue ! » comme
il est dit : « Le docteur 1 le couvre de bénédictions ». Que disent-ils
donc ? ajoutait R. Johanan : « Ton enseignement est bon, ta décision
est bonne, — mais nous ne l'avons pas entendu 2 . » Si Ton examine
attentivement ce passage, on remarquera d'abord que R. Johanan
n'a pu, même en plaisantant, porter un tel jugement que pour des
raisons très précises. On voit fort bien qui est visé ici : l'application
qui est faite du mot tma montre que c'est le talmid-hakham.
Enfin, il est clair que le prédicateur n'approuve pas l'enseignement
et les décisions de ceux qu'il vise. Ainsi R. Johanan trouvait beau-
coup à reprendre aux capacités et au caractère de ces docteurs
peu estimables.
Un mot encore sur le manque de discipline qui se faisait sentir
alors. Nous voyons comment un élève raille ouvertement la confé-
rence de R. Johanan 3 et comment R. Elazar se conduit à l'égard de
son maître 5 . Il est question aussi d'une discussion entre R. Johanan
et R. Joschiya, qui avait été calomnié auprès de son maîlre s .
V^p?^ Kirra n*©a aan Tttbn ni- -in h 'm aa-n nbs -j-nn i-i w e
&rn irrnn .pisi ï-nari na« n:n Sy êôn as">:nnb t>ôi onann
rbsbsai "pattJT \rw wpb œi-n )mv 'n Su) "jnjnaia nrmuian.
1. C'est le sens que R. Johanan donne ici à NT173.
2. Midrasch Psaumes, p. 371 ; Exode rabba, vu : "iDlbip ISïTr '"1 "l^N
i-prina nb*ab kxrw n a ^aia "py pa -inn narra' yn nbv n"apn bw
ba pi .Tinr fina Nirna ma nb*»b "awa n©« -îaïai rVaprib obpa
nar fnana as '3© i-pana înbjiab t<imD !-ï"3pnb obpa *fna*i intt
.ia*aiB «bi min nr« rvrab m^ d^mis jn na pnr 'n naa .rtnw
3. B. /?., 75 a; Sara/i., 100 a; Pesikta de R. Kahana, 134/; ; Mfdr. Psaumes,
p. 377. Dans le Midrasch ha-Héfeç, ms. du Brit Muséum Or. 2351, 34 a, j'ai
trouvé la receusion suivante de ce texte : TTI3> ia~m n^n 1 niîl 12JTP "1
.nnN rrbna b«î nrux pN vootjd "asîi Nin nman "i5>© m©*b r."apn
■pnm narra né B**arasttH Kn^'a "p-ina g]N -ia« ynvo "«a^a in !-iam
ram tra ^payb Tm ma^sa nypœi a^n ©n"s p nns .p -ia« t^aia
r-na btt n-iTan -i*s3 ht mas !-tt kih n» b"« .ia "pinnoa ia"rïa de
naNi r-ia>*i os ib n©3>an .n"»bjnn bc nna pN ■pttJsiSD *ai»i «m ©ipan
n:> «wa mm aa-ian »b ibsn pa-a nattb Sia-> rr&n ba Naa aaa i"na
mais* bo ba ntayai pnv 'i ia baron "na ,*]b waa^n.
4. j. /Je/\, 11, 6 (46); j. Schekalim, n, 7 (47a); j. Moea* Katan, m, 7 (83c);
Midrasch Samuel, p. 102. Voir plus loin.
5. j. Taanit, II, 1 (65 a) ; Midrasch des Lamentations, éd. Buber, p. 136.
•pim 'nb -fnb w anawa dtn ^aa sn» b^atoa.
LA RÉORGANISATION DU DOCTOKAT EN PALESTINE Si
III
Les textes que nous venons d'étudier nous ont permis d'aboutir
à deux conclusions. Il a été établi, en premier lieu, qu'on se posait
la question de savoir qui était un talmid-hakham, en second
lieu qu'à l'époque de R. Johanan la situation était assez sombre.
D'autre part, les conditions défavorables qui dominaient sous le
patriarche R. Juda II et qui renversaient Tordre établi ont dû,
comme nous l'avons montré dans cette Revue \ contribuer au
règlement de ces questions.
L'attitude de R. Johanan dans les questions qui se posèrent à
l'époque du patriarche R. Juda II ne paraît pas avoir été exposée
exactement par nos historiens. Graetz-, Frankel 3 et Weiss ''
donnent à entendre que R. Johanan dépendait matériellement du
patriarche; mais le biographe de Johanan, Jordan, le conteste avec
raison, en s'appuyant sur de fort bonnes raisons 3 . Si R. Johanan
n'a pas fait montre de plus d'énergie vis-à-vis du patriarche, c'est
peut-être parce qu'il n'avait pas un tempérament aussi ardent que
les autres champions de cette lutte.
Son attitude semble éclairée par un texte midraschique qui ne
manque pas d'intérêt. Il s'agit de la vie de David. Il est certain que
l'interprétation agadique des figures bibliques est un document
précieux pour l'histoire des idées à lépoque de l'agadiste ; il
faut seulement en extraire les faits cachés. On peut appli-
quer à l'Agada ce mot de Goethe : celui qui n'a rien à y mettre n'a
rien à y trouver. Le passage auquel nous pensons est celui-ci 6 .
R. Josué ben Idi dit : Que signifie le verset : Je parlerai de tes
témoignages devant les rois et je n'aurai pas honte (Psaumes,
exix, 46)? Nous avons appris que le nom du fils de Saûl n'était pas
rvonis», mais rnznttp», et qu'il a été appelé man^DE parce qu'il faisait
honte à David dans la halacha. Ce mérite a valu à David un fils,
nabD. R. Johanan dit : il ne s'appelait pas sabs, mais bewi, et s'il
s'est appelé aabD, c'est parce qu'il faisait honte à nun^tt dans la
1. LXIV, 59-67.
% Geschichle, IV, p. 258.
3. Dar/cé-ha-Michna, p. 40.
4. Dor dor wedorscliav, III, p. 113.
5. R. Jochanan bar Nappacha, p. 60.
6. Berachot, 4 a ; cf. Eroubin, 53 b : yyiriï "Jlb ^ÏÏN 'pSlt 1H13N 'l p^H
52 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
halacha. A lui se rapportent ces mots de Salomon: « Mon fils, si
ton cœur devient sage, je me réjouis aussi en mon cœur » (Prov.,
xxra, 15); « Sois sage, mon fils, et réjouis mon cœur, afin que je
puisse répliquer à celui qui m'outrage ». Evidemment, R. Johanan
ne voulait pas broder arbitrairement sur la biographie du roi
David, mais, suivant la méthode agadique, il transporte dans
l'exégèse les événements et les situations, les problèmes et les
préoccupations qui étaient d'actualité. Il suffit de mettre à la
place de David le patriarche contemporain: ce ne peut être que
R. Gamliel III ouR. Juda II. Il est probable qu'il pense plutôt au
premier, qui paraît, en effet, avoir été plus conduit que conduc-
teur et chez qui c'était certainement un mérite d'avoir pris à côté
de lui un homme qu'il pouvait consulter dans les questions contro-
versées et même dans les questions ordinaires *. Le fils qui assiste
son père pourrait avoir été Juda 2 . Nous trouverions ainsi des
rapports étroits entre R. Johanan et R. Juda II, lorsque le père de
celui-ci vivait encore ; ces bons rapports ne furent pas troublés
même quand R. Johanan désapprouva publiquement les menées
contre le patriarche et, probablement avec le consentement de ce
dernier, s'efforça de régler le régime des docteurs. Mais convaincu
qu'on ne pouvait rien faire que par la douceur, il exhorta toujours
à ménager la dignité du patriarcat 3 .
On peut trouver d'autres raisons de ces symptômes de déca-
dence dans la rédaction du Talmud. Mais tandis que, d'une
part, R. Johanan en amasse les matériaux'', il défend, de l'autre, de
mettre par écrit la halacha \ On s'est efforcé d'expliquer tout au-
trement cette défense, en l'attribuant à des tendances antichré-
tiennes 6 . Cette intention n'a-t elle pas inspiré la mesure prise par
R. Johanan? R Johanan recommande d'étudier et d'enseigner
TAgada dans un livre; une rédaction écrite était donc usuelle et
1. Voir ibidem l'interprétation de Lévi et de R. Isaac : Til2 *"^0 *7T3> î-Ôl
■nn j-jd" 1 rai moa^sE ib nEian ian niBrrona ^b»3 "ON !-nzn* ^nizj
T«313 Nbl TINHÙ HD"» TnïlH H3^ T^DT HD* 1 TO^TI Ï1SV Comp. les mots
déjà cités de R. Johanan : 13*73UJ «bl rmVI rîD"> TI31 nEP D"n731K "JH tV2"\
2. Sur les deux fils du patriarche, voir A. Buchler, Monalsschrift, 1905, p. 12 et
suivantes.
3. Mocd Katan, 27 6.11 y avait des gens qui ne voulaient plus se lever devant le
patriarche. Sur l'usage de se lever devant les docteurs, voir mes Religionsgesckicht-
liche Studieh, II, p. 48 et s. II est prouvé par j. Ber., 5 a, que même des non-
Juifs, des fonctionnaires du gouvernement faisaient cet honneur aux docteurs.
4. Sur R. Johanan envisagé comme rédacteur du Talmud palestinien, voir
Fraiikel, TObUTl^n N1D72, p. 6 et suivantes.
5. Temoura, 14 6; Guittin, GO a.
G. Voir les textes dans mes Religionsgescliichlliche Siudieh, 1, p. 11 et s.
LA RÉORGANISATION DU DOCTORAT EN PALESTINE 53
licite dans ce cas. Et quoiqu'il y ait eu une opposition contre la
mise par écrit des Agadot, R. Yohanan enseignait que celui qui
apprend l'Agada dans un livre ne l'oubliera pas de sitôt*.
Au même ordre d'idées on peut rapporter les efforts tentés par
R. Johanan pour faire de la synagogue le centre de la vie com-
munale. Les rabbins étaient pour la plupart des artisans, des mar-
chands, des journaliers, etc , ils ne pouvaientdonc passe consacrer
entièrement à l'étude de la loi. R. Johanan trouva la solution en
veillant, d'une part, à ce que les docteurs fussent affranchis des sou-
cis de la vie matérielle 2 , en leur assurant d'autre part un lieu où ils
pussent se livrer à l'étude à toute heure de la journée ou pendant
la nuit. Seul, celui qui étudie à la synagogue n'oubliera pas de sitôt
ce qu'il a appris 3 . L'histoire de la synagogue montre que jusque
dans les derniers temps de la période des Tannaïm, elle n'était
un lieu de prières que les jours de sabbat et de fête ; c'est en-
suite seulement que la synagogue devint le foyer de la vie juive
et qu'elle est désignée constamment par les sources comme bêt
ha-kenéset et bet Jia-midraschK Effectivement, R. Johanan ne pou-
vait prêcher assez instamment le zèle et l'application dans l'étude 3 .
Enfin, le Rabylonien, R. Nahman b. Jacob, gendre de l'exilarque,
nous apparaît comme un adversaire décidé de R. Johanan 6 , et
d'autres indices laissent à penser que celui-ci doit avoir eu beaucoup
d'antagonistes en Rabylonie. C'était l'époque de la fondation des
écoles babyloniennes. Gomme il arrive souvent dans les pays où la
science et l'étude sont encore dans l'enfance, l'autorisation était
confiée parfois à des individus peu doués ou peu dignes.
Il y a donc trois raisons qui peuvent avoir amené R. Johanan et
ses disciples à définir le titre du talmid-hakham : les tristes suites
de la situation qui s'était établie sous le patriarcat de R. Juda II, la
rédaction du Talmud de Jérusalem et le développement des écoles
babyloniennes, autant de faits qui ont eu leur importance alors
aussi bien que dans l'histoire postérieure.
A. Marmorstein
i. j. Ber., 9a : r^bi ^iDon ^pntt msN ittibtt t-on ï-im-o hna
2. Sur sou intervention, Rabbi obtint de l'empereur qu'il cédât des terres en
Gaulanitide pour l'entretien des disciples; voir j. Scheb., v, 1; Aboda zara, 10 6, cf.
Graetz, Geschichte, IV, 243.
3. j. Ber. y 9« : s^b r-ioasn i-naa •miobrQ wn r>rn ttm-D rma
rDUJ72 &on mrnaa.
4. Voir une autre explication chez Jordan, op. cit., p. 31, n. I2ï.
5. Voirj. Ber., 3 6 : ■ppD'iyia i:N I^D •WTTP *p ^IMTO fm \ Û03 ^rm '-»
la^OD» ab nbsnb ib^sN mina.
6. Houllin, 126 a.
UNE INSCRIPTION ROMAINE DE JUDÉE
Cette inscription a été trouvée en Judée par M. Chapira, qui a
bien voulu nous en permettre la publication.
M. Chapira l'a achetée à un Arabe prétendant l'avoir découverte
à Yarma, où elle appartenait à une tombe contenant le squelette
d'un homme de taille démesurée.
Comme on peut le voir par la photographie ci-jointe, c'est un
fragment assez court, comprenant sept lignes de quinze signes en
moyenne. La cassure l'entoure complètement, de sorte que nous
n'avons ni début ni fin de ligne, ce qui est toujours fort gênant
pour la lecture littérale, ni non plus le début ou la fin de l'inscrip-
tion, qui nous seraient fort utiles pour l'interprétation générale du
texte <'l la datation.
UNE INSCRIPTION ROMAINE DE JUDÉE 55
On reconnaît à première vue une inscription latine en cursive,
bien que l'aspect de cette cursive soit assez sensiblement différent
de celui, si connu, des graffiti de Pompéi. Les lettres semblent
bien séparées, ce qui paraîtrait devoir en faciliter la lecture ; par
contre, elles présentent une fort grande diversité, qui avait d'abord
éveillé nos inquiétudes; l'absence totale de séparation entre les
mots est une difficulté de plus pour la lecture.
Etant donné le caractère de l'inscription, nous sommes forcé
d'expliquer assez longuement notre lecture.
A la première ligne, composée de trois lettres seulement, seule
la dernière est lisible : c'est un a. Quant aux trois jambages qui
précèdent, il serait téméraire de vouloir deviner ce qu'ils représen-
tent. La deuxième ligne commence aussi par trois jambages. Mais
la suite en permet l'interprétation. Les lettres suivantes sont un s,
puis un f. Donc le jambage qui précède Y s est une voyelle : ce ne
peut être qu'un i. Quant aux deux autres, ils ne doivent former
qu'une lettre ; ce n'est pas un m, car dans tout le fragment, le jam-
bage médian de Vm descend très bas ; ce doit être un \[ retourné
semblable à celui du début de la ligne 6. L'/est suivi de deux let-
tres à première vue semblables ; mais si l'on y regarde de plus
près, on voit que le jambage final est courbe clans la première et
droit dans la seconde. La première est un a, l'autre un u. Cette
distinction de Va et de. Vu se reproduira dans tout le reste de l'ins-
cription. Suit un 0, puis un r. Cet r est identique à Ys. La confu-
sion persistera dans la suite du texte. Nous lisons ensuite un d
minuscule, un e de forme onciale, puis un b minuscule. Remar-
quons, en passant, combien le b et le d se ressemblent. Suit
un i, puis un jambage semi-circulaire, qui est la partie inférieure
d'un t.
Cette forme du t est, avec celle de Va, la plus constante de toute
l'inscription ; la barre droite, la queue arrondie, la taille peu élevée
de cette lettre se retrouvent ligne 3 (lettres 9, 12, 15, etc. . .). Enfin,
la dernière lettre de la ligne est un u.
La ligne 3, qui est la plus facile à lire, nous redonne des caractè-
res déjà vus. Les deux seuls signes nouveaux sont le cinquième, le
huitième et le dernier. Ils sont d'ailleurs facilement reconnaissa-
bles : ce sont un m, m\p et un q. Remarquons la forme de Vu qui
se trouve avant Vm. La courbe est complètement fermée, et elle
rejoint la baste au-dessous de son extrémité supérieure.
La ligne 4 présente des caractères nouveaux : tout au début on
distingue l'extrémité inférieure d'une haste ; la lettre qui suit et
qui est identique à la lettre 11 doit se lire /. Après le premier /, on
56 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
reconnaît un g, qui se retrouve plus incliné et plus simplifié, dans
la même ligne, lettre 13. Les autres lettres se lisent facilement.
La ligne 5 se déchiffrerait sans difficulté, si les lettres 13, 14 et 15
n'avaient été détériorées. Néanmoins, on reconnaît facilement, dans
la lettre 13 et dans la lettre 15, la forme de Vu que nous avons déjà
décrite plus haut. Quant à la lettre intermédiaire, qui se compose
d'une haste et d'une panse, ce ne peut être qu'un b. La dernière
lettre coupée par la cassure est le commencement d'un n.
La ligne 6 présente deux grosses difficultés : la lettre 8 et la
lettre 17. Gomme nous l'avons déjà remarqué, la courbe de Vu a
tendance à se fermer et la haste à s'allonger. Ici l'on croirait avoir
à faire à la moitié gauche d'un <ï> grec. Pour ce qui est du signe
17, nous ne le restituons que par conjecture : ce doit être un u ou
un b. Peut-être est ce plutôt un uAonl la panse serait angulaire, au
lieu d'être arrondie.
La dernière ligne commence par cinq lettres abîmées. Tout au
bord de la pierre, on reconnaît l'angle qui caractérise l'extrémité
supérieure droite d'un m ou d'un n. Etant donnée la lettre sui-
vante, nous avons à faire à un ^ retourné. La barre horizontale,
basse et droite qui suit, démontre, comme nous l'avons indiqué plus
haut, que nous avons affaire à un t.
Suit une haste simple qui ne peut être qu'un i, puis une haste ter-
minée, à sa partie inférieure, par une panse, qui indique soit un b
soit un d, ici plutôt un b. La lettre suivante se lit facilement u.
Sept lettres plus loin, nous avons la seule ligature de tout le frag-
ment, un double f. La dernière lettre de la ligne est illisible.
En résumé, nous proposons la lecture suivante :
? Ha 1
nis favor debitu[s) 2
l)ocorum antistitis q(ui. . . . 3
vu)lgus sactilegis mani{bus. . . 4
)us definitis subuen[it 5
in islam uir specta(v)ilis 6
)ntibas sibi offices ob re(?n 7
Quelques restitutions demandent un éclaircissement: je ne crois
pas qu'il y ait beaucoup de mots latins autres que vulgus pour se
terminer par Igus : d'autre part, les mois sacrilegis manibus indi-
quent qu'il s'agit d'une défense religieuse, défense qui s'applique
évidemment aux personnes non initiées : il n'est pas besoin de
texte pour indiquer ce sens spécial du mot vulgus en latin.
UNE INSCIUPTION ROMAINE DE JUDEE 57
La lecture littérale donne sactilegis, faute de texte évidente pour
sacrilegis, causée probablement par une fausse analogie avec
* sanctilegis.
Malgré le peu de mots qui nous restent de cette inscription, on
peut entrevoir de quoi il y est question; d'autre part, le hasard
favorable qui nous a conservé le terme de vir spcctabilis, nous per-
met, avec les données paléographiques, de dater, à peu près, l'ins-
cription.
Comme nous l'avons déjà dit, il s'agit probablement de choses
religieuses, ainsi que l'indiquent les termes de vulgus, sactilegis ;
on trouvera de même, dans de Vit, des emplois du mot favor dans
des textes où il s'agit de religion.
Cette hypothèse semble confirmée par les mots locorum antis-
titis. Ce titre ne nous est pas inconnu ; il se trouve au Corpus un
certain nombre d'inscriptions pour le contenir : on trouve des antis-
tites à Rome (C./.L., VI, 788), en Asie (III, 1095), en Gaule Narbo-
naise (XII, 703), etc.. ; on en trouve aussi aux diverses époques de
l'histoire romaine iCic, de do?no, 1, 2; Val. Max., 1,1,1; Tertull.,
cuit, fem., 1). Vantùte semble être un prêtre, car le titre est
généralement joint à ceux d'augure, d'aruspice, ou au nom d'une
divinité (Jupiter, VI, 316; Mars, VI, 2256 ; Magna Mater, VIII, 9401,
etc. . .). Cependant il ne faudrait pas croire, d'après cette énuméra-
tion de divinités romaines, que le terme fût réservé aux prêtres de
la religion officielle. Deux inscriptions au moins (X, 7533, et VIII,
8634) qui donnent le nom d'autistes sont des inscriptions chré-
tiennes. Leur condition sociale n'est pas mieux déterminée. Ils
sont tantôt des ingénia (III, 1114), tantôt des liberti (III, 1095;;
peut-être l'un d'entre eux est-il un esclave (IX, 2632).
En général, il semble que Yantistes soit l'administrateur, l'inten-
dant du temple : aussi rencontre- 1 on fréquemment les expressions
autistes templi (VI, 716, 2256) ou autistes loci (III, 1114, 1115;
VI, 716; XIV, 57, 58, 59). Le locorum autistes dont il s'agit est
donc l'administrateur, le directeur des hiens d'une divinité dont
nous ignorons le nom.
Nous avons insisté sur cette expression pour montrer le carac-
tère religieux de notre texte.
Cet autistes locorum est-il le même personnage, ou doit-il être
le même personnage que le vir spectabitis de la ligne 6 ? L'igno-
rance où nous sommes des dimensions de l'inscription totale nous
interdit de conclure.
La ligne 5 présente aussi une grande difficulté d'interprétation.
Faut-il lire definitis en un seul mot et le comprendre comme un
58 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
adjectif s'accordant avec le datif ou ablatif en us qui précède, ou
faut-il le couper en de finitis, finitis signifiant le territoire attenant
au temple ? Etant donné que finitum est un mot de très basse épo-
que (v. Du Gange), nous nous contenions de signaler l'hypothèse.
.... ni i bus de la ligne 7 est évidemment la terminaison d'un par-
ticipe ou d'un adjectif à l'ablatif (peut-être cette ligne est-elle le
débris d'un ablatif absolu). Nous n'hésiterions pas, d'autre part, à
rapporter sibiau. vir spectabilis, si nous connaissions la longueur
de la ligne, et à considérer of fiels comme la fonction qui lui est ou
lui doit être attribuée.
Deux choses seulement nous paraissent certaines : le caractère
religieux de cette inscription et sa date.
Il ne s'agit pas bien entendu de la dater d'une façon très pré-
cise. Cependant nous pouvons l'enfermer dans les limites, en somme
assez restreintes, de cinquante ans. Nous savons, en effet, que c'est
à l'époque de Dioclétien que le cursus a été transformé: la mention
de vir spectabilis reporte donc l'inscription après le 111 e siècle.
D'autre part, certaines particularités paléographiques nous prou-
vent qu'elle est antérieure au v e siècle et postérieure à Dioclétien.
Nous allons prendre les lettres une à une.
L'a a une forme franchement minuscule ; sa panse a une tendance
à se fermer complètement (dans antisiitis, sactilegis, istam).
Le b est tout à fait une lettre minuscule ; mais on sait que c'est
une des lettres qui le sont devenues le plus tôt (dès l'empereur
Claude). Il y a pourtant un fait important à remarquer. Si dans
débitas la haste tombe au milieu de la panse (dans la cursive
ancienne le b est tout à fait semblable à un d), dans sibi la panse
esta droite.
Le d a une forme très remarquable, que nous n'avons vue dans
aucun autre document de cursive ancienne et qui nous avait donné
des inquiétudes. C'est avec le g la lettre la plus curieuse du texte.
L7 est complètement minuscule ; mais il a cette forme dès l'em-
pereur Claude.
m et n se présentent sous les trois formes : capitale, onciale et
minuscule.
q, r, s et a sont minuscules
t a pris la forme décrite plus haut dès le premier siècle.
Enfin, e, c,oetp ont la forme onciale.
L'ensemble de ces caractères nous indique une capitale cursive
extrêmement évoluée, on pourrait même dire à sa décadence: l'on-
ciale elle-même y cède le pas à la minuscule. Pour résumer notre
UNE INSCRIPTION ROMAINE DE JUDÉE 59
impression, nous avons à faire à un alpbabet postérieur à celui de
l'édit de Dioclétien (voir Steflens, Lateinische Palœo graphie).
D'autre part, l'inscription est antérieure au v c siècle, car à cette
époque naît une minuscule où les lettres sont liées, ainsi qu'on peut
le voir dans une quittance de 398 qui se trouve dans la collection de
l'archiduc Rainer.
Nous avons donc probablement ici une inscription du milieu du
iv e siècle. •
Jean Martin.
DEUX LISTES COMMÉMORATIVES
DE LA GUENIZA
Les trouvailles de la Gueniza, qui se multiplient de jour en jour,
apportant sans cesse des lumières nouvelles et de nouvelles sur-
prises, confirment une fois de plus une vérité depuis longtemps
reconnue : c'est que, dans la science, on ne doit pas négliger le
moindre détail et que souvent des fragments isolés et insignifiants
en eux-mêmes permettent, s'ils sont intelligemment groupés et
convenablement interprétés, d'élever tout un édifice.
Parmi les fragments de cette nature, on doit compter les listes
telles qu'on en a trouvé çà et là dans les trésors de la Gueniza et
qui se composent de noms de défunts distingués. Formées sans
doute dans le but d'être récitées dans la prière pour le repos de l'âme
des disparus {haschkaba, hazkarat neschamot), elles commen-
cent d'habitude par les mots «ntasa ^rrsb na *p=n et le nom du défunt
le plus ancien mentionné en ligne ascendante est précédé de iy,
c'est-à-dire que la série remonte jusqu'à un tel. Si toutes les per-
sonnes ne sont pas énumérées nommément en ligne descendante,
elles sont englobées dans les mots nnsuîttn <naD3 bbai, ou dans les
mots analogues, ou tout simplement dans le mot bbs. Il va sans
dire que ces formules présentent des variantes et ne sont pas
constamment observées; néanmoins le caractère de la liste est
toujours reconnaissable.
Des listes de ce genre ont été publiées jusqu'à présent par
M. Gaster \ par moi 2 et en dernier lieu par M. Greenstone 3 ; les
plus importantes sont celles d'entre elles qui projettent de nou-
velles lumières sur l'histoire des Gueonim hors de Babylonie,
c'est-à-dire en Palestine d'abord, mais aussi en Egypte. J'en publie
1. Gedenkbuch Kaufmann, p. 241, n " xv-xvi (mais non n° xvn).
2. Revue des Etudes juives, LI, ii3.
3. Jew. Quart, liev., N. S., I, 43 et s.
DEUX LISTES COM MÉMO HATIVES DE LA GUENiZA 61
ici deux autres, provenant de la Bodléienne f ; il apparaîtra que la
première est d'un intérêt exceptionnel pour l'histoire des Gueonim
palestiniens.
1
C'est grâce à la Gueniza, on le sait, que nous connaissons l'exis-
tence de ces Gueonim et ce sont les trouvailles qu'on y a faites
qui ont mis en lumière d'autres notices auparavant négligées, ce
qui a permis de compléter le tableau. Les premiers renseigne-
ments nous ont été fournis par la Meguilla dite d'Ébiatar 2 , dont
M. Bâcher 3 a dit, avec raison, qu'elle nous ouvrait un chapitre
nouveau de l'histoire juive. Elle nous a appris qu'un personnage
qu'on connaissait déjà auparavant, Salomon b. Juda, dont on savait
qu'il avait été chef d'école à Jérusalem en 1046, ne s'était pas
contenté du titre de ïw©i tuai, mais qu'il avait pris celui de îuan
ap^ -psa ra-uai, qu'il avait à côté de lui un Ab-Bèt-Din et un Tiers
assesseur (-<urb;z5), enfin que cette dignité de fraîche date avait
même été, autant qu'il semble, confirmée officiellement par le gou-
vernement. On avait d'abord cru que Salomon n'avait porté le
titre de gaon qu'après la mort de Haï, c'est-à-dire après 1038,
considérant sa dignité comme une suite du gaonat babylonien
disparu. Mais on a reconnu qu'il s'appelait gaon dès avant 1029,
soit du vivant encore de Samuel ibn Hofni à Sora et de Haï à
Poumbedita 4 . Après lui fonctionna comme gaon un Salomon
ha-Cohen, b. Joseph Ab-Beth-Din, qui était un descendant d'Elazar
b. Azaria. Ce Salomon ha-Cohen laissa deux fils, Joseph et Élie ; le
premier devait être son successeur dans le gaonat ou le fut peut-
être effectivement — voir plus bas — mais en tout cas fort peu de
temps ;i .
Les fils de Salomon ha-Cohen b. Joseph furent évincés par le
1. Ms. 2874 23.26a. J'utilise une bonne reproduction photographique.
2. Scheohter, Saadi/ana, n° xxxvm.
3. J. Q. R., XV, 79-96.
4. Voir R. É. J., XLVIII, 154, n. 1.
5. Le Maçliah b. Salomon b. Elia b. Salomon qu'on nommera plus bas s'intitule *p3
\nz>n Epi" 1 *T3 apy "pî^ n^W ©fin pDH nnblD (c'est-à-dire arrière-petit -fils)
'iDl p12£ 1~Z! 1"H r~P3. Bâcher, suivi par moi et beaucoup d'autres, en concluait
que cet aïeul de Maçliah était identique avec Salomon b. Juda, que son père Juda, lequel
n'avait pas occupé de fonctions et qui n'est appelé que T"m "PDn, était omis et que
par Joseph on entendait le grand-père de Salomon b. Juda. Seul Epstein (M. G. W. J.,
XLV1I, 342) a contredit cette opinion, parce que Salomon b. Juda ne se donne jamais
la qualité de Cohen, et ce sentiment d'Epstein trouve ailleurs confirmation. Dans un
62 UIÎVUE DES ETUDES JUIVES
« prince » Daniel b Azaria, éinïgrê de Babylonic, et ce fut seule-
ment à la mort de ce dernier que le gaonat passa à Élie, qui avait
été ab-bêt-din sous Daniel (Josepli était mort dans l'intervalle, en
1053). Élie transporta le siège du gaonat, sans doute à la suite de
la prise de Jérusalem par les Seldjoukides en 1071, à ïyr. Il mou-
rut en Kislew 1305, de l'ère des Séleucides (nov.-déc. 1083) et fut
remplacé par son fils Ébiatar. Celui-ci eut pour ab-bH-din, confor-
mément au v instructions d'Élie en date de 1081, son frère Salomon,
tandis que son « Troisième » était Çadoo b. Josia, que nous retrou-
verons plus loin. Ébiatar fut poursuivi par un fils de Daniel, David,
qui était devenu exilarque en Egypte, il ne fut délivré des manœu-
vres de son rival qu'en 1094. A son tour il transféra, probablement
à la suite de la prise de ïyr par les croisés en 1109, le siège du
gaonat à ïraboulous. Son frère précité, Salomon, passa en Egypte,
où il transporta le titre de apy "pai radiai won; c'est là que nous
trouvons en 1127 son fils Maçliab, avec le même titre 4 . Les
membres de la famille des gueonim aaronides ont donc émigré en
Egypte, toujours à la suite des Croisades, à ce qu'il semble, et ont
exercé leurs fonctions dans ce pays.
Mais d'autres recherches ont établi que Salomon b. Juda n'était
pas le premier apy "p&c na^Tir ©ni en Palestine et que ce titre était
déjà porté dans ce pays près d'un siècle avant lui. En effet, Samuel
ha-Naguid b. David, auteur d'un commentaire du Pentateuque
(ms. Bodl. 277-278 et 2443), qui vivait en Egypte au xni° siècle,
indique ainsi la généalogie de sa famille 2 : 'na ann m '-ja bNi»tz)
'-ra \n ma a« •pn^, '-,a -nom bbn 'na aart- orna» 'na ann nabc
ama« 'ma •pi ma as irp»Bn 'ma m^n ©ni pna 'ma ann nmtt&o
pTn bbn 3>n îbTtpn iran *p D^iaan tdî apsn "piu na^ur ©Ni
apy wa rntbM "jban m p ba^a» p ïtbdc ^aa baaa nb^ie.
Or, comme le titre de ap^ "peu na-«iin tt&n n appartient, en dehors
de Babylonie, qu'aux cbefs d'écoles de Palestine, le Abraham de
cette liste fut sans aucun doute un gaon palestinien et nous appre-
poème d'un certain 'Ali (ms. Bodl. 2729 5 ) on trouve à la lin : Ï15abti3 13ST1N ""na
ÏTDia "pS fmrP ""aia : c'est sans aucun doute du Gaon Salomon b. Juda qu'il
s'agit, et nous apprenons là qu'il était un petit-fils de Jierecliia. Il faut donc traduire
plus haut JT3 par lils et si Maçliah a employé cette expression, c'était pour éviter la
répétition du mot p. Epstein croit, en outre, que ce Salomon lia-Cohen b. Joseph fut
gaon avant Salomon b. Juda, mais ceci me parait inadmissible, ainsi qu'il sera démontré
ailleurs. Mais le personnage du nom d'Ébiatar ba-Gohen, contemporain de Haï, cité par
Epstein, l. c, d'après le Se'fer ïïassidim, n'appartient pas à l'histoire ; il doit son ori-
gine au véritable Ebiatar, l'auteur de la Meguilla, qui a vécu plus tard.
i. Voir./. Q. li., XVIII, 14, et plus loin, p. 69, n. 4.
2. Voir li. E. ./., LVII, 266.
DEUX LISTES COMMEMORATIVES DE Là GUENIZà 63
nous de plus que le « Troisième» cité plus haut, Çadoc b. Josia, était
son descendant à la cinquième génération ; Abraham vivait donc
près de cent cinquante ans (trente ans par génération en moyenne)
avant lui, soit à peu près au milieu du x e siècle. Mais comme nous
connaissons, pour l'année 922, le chef d'école palestinien Ben
Méir, dont la querelle avec Saadia au sujet du calendrier est main -
tenant éclairée dans presque tous les détails et qui se donne
également pour un descendant de Rabbi, c'est-à-dire de Hillel, j'ai
émis l'hypothèse qu'Abraham était un fils de Ben Méir et qu'il fut
le premier à prendre le titre de apy "p&M na*^ Œtn f . C'est pour-
quoi la généalogie s'arrête à Abraham et ne remonte pas jusqu'à
Ben Méir. Quanta la raison qui détermine précisément Abraham à
cette initiative, elle est facile à expliquer. Après que la tentative
de Ben Méir de rétablir la suprématie de la Palestine en matière
de calendrier eut échoué, la tendance se fit sentir dans ce pays
non seulement de s'émanciper de la Babylonie, mais encore de
rivaliser avec elle. Une excellente occasion de s'engager dans cette
voie fut fournie par la mort de Saadia, après qui l'école de Sora
fut longtemps fermée ; Poumbadita aussi vit alors s'ouvrir des
temps difficiles, surtout au point de vue financier; le moment
était donc des plus opportuns. Le gaonat palestinien a donc été
fondé immédiatement ou peu après la mort de Saadia, c'est-à-
dire après 942.
Le même Abraham a été retrouvé depuis dans un fragment de
la Gueniza. Dans une des listes mémoriales édi tées par Greenstone,
on lit : arm-ia-^ t wx m n [burw* ianéw narb np^dd Trob aa 1-01] run
"12173 'pVa iy ■>"■» aya mn® iirt nm ûrrw ina (1. rnaao) ■jvtni
1^ Dinnron Tm?3n bbai apy^ "pan na*£i izîîo amas îsanK isa-n
nnei ba ba "pi t-va 38 p^-isn irpiDKi i3:vr« isa-n ma 'pVa
banc ba bia ["pn nia a«] pins îasTia [mam ba-.©*a] -nacr h©!-»]
nai. Ainsi la généalogie commence ici aussi par le premier gaon,
soit Abraham, et ici aussi il apparaît que Çadoc b. Josia était son
descendant.
M. Marx 2 accepte en gros mes conjectures. Il croit seulement
qu'entre Çadoc et Ben Méir il doit s'être écoulé plus de six généra-
tions; il verrait, quant à lui, en Abraham un petit-fils ou même
un arrière-petit-fils de Ben Méir. D'autre part, il signale une notice
trouvée par Harkavy à la fin d'un Midrasch manuscrit et qui est
1. Le titre de a^jlJUH 1DÎ, qui lui est accolé par Samuel ha-Naguid b. David,
signifie donc simplement : descendant de chefs d'académie.
2. ./. Q. R., N. S., I, 70.
64 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ainsi conçue : apy ym na^ar» ©an pan tp-p -îyvrvi •ote 'ip r na 'as
Vntoû '-n^i to^ïi ws prar '-n^n yi n ^a aa isria»'' '^itti laïa^n
:": \ir\i9 -ja. Le titre de apr> ^«a na^ »«ï aussi bien que celui
du « Troisième » nous ramènent nécessairement à la Palestine.
M. Marx identifie donc le ab-bêt-din Josia avec le fils d'Abraham
mentionné dans la généalogie précédente et il croit qu'Abraham
a été remplacé par ce Joseph ha-Cohen, qui a eu pour successeur
Aaron b. Josia, petit-fils d'Abraham, appelé dans notre généalogie
rta^n u)«i (mais non ap*" 1 "j-iéo na-^* 1 ©an) et ce serait ce dernier
seulement qui aurait été suivi de Salomon b. Juda. Mais il est fort
peu vraisemblable que les familles des Gueonim se soient ainsi
succédé alternativement; nous voyons, au contraire, par la
Meguilla d'Ébiatar, que le gaonat se transmettait autant que pos-
sible dans une môme famille. Une autre considération à faire
valoir est la suivante. En tête d'un exemplaire du Commentaire de
Saadia sur Isaïe, on lit 1 : '112 \ymvî\ nam rmww 'in 'pYa "irwp. . .
rwaa "rasyb naroEtt [yi*] ama (?) la iïto&t iran n^n nbi*»n 'pins
araan û^cba nyan» nais «n "•ait na-^ rwnpïi rrarçpa ^pairn H'dw
'nai rrr^b nnto n^tarn m«:o. Il n'est guère douteux que ce Josia b.
Aaron b. Josia ne soit identique avec l'arrière-petit-fils d'Abraham
et le père de Çadoc. Or, nous voyons qu'il fut nommé en 1031
haber de l'académie palestinienne, dont le chef était alors Salomon
b. Juda. Mais comme c'est seulement en 1084 que son fils Çadoc
avança du rang de « Quatrième » à celui de « Troisième », que
nous le trouvons encore dans cette dignité en 1094 et qu'il ne
devint ab-bêt-din que plus tard, il suit de là qu'il était le benjamin,
l'enfant de la vieillesse, de son père. En tout cas, l'intervalle entre
Josia b. Aaron et son arrière-grand-père Abraham se resserre
sensiblement et si celui-là devint haber en 1031, celui-ci pouvait
fort bien être gaon dès 945 environ : nouvelle réfutation de l'objec-
tion de M. Marx. Ce qui est singulier, c'est que le père de Josia,
Aaron, dont la généalogie de Samuel b. David fait un chef d'école,
n'est pas désigné comme tel dans la notice précitée et ne porte
que l'épithète de nbiJEtt, tandis que le grand-père, Josia, qui,
d'après la même généalogie, ne fut que ab-bêt-din, est qualifié ici
de irai. Il est vrai que Çadoc, le fils de Josia, est appelé 13m
aussi bien à l'époque où il était encore « Troisième » qu'à celle où
il était devenu ab-bêt-din 2 , mais là ce titre est donné également à
ceux qui le précédaient en dignité ou bien il est cité seul, sans
1. Saadyana, n° xxviii.
2. Voir M. G. W. ./., LU, 110.
DEUX LISTES C0MMÉM0KAT1VES DE LÀ GUENIZA 65
eux; mais l'attribution du titre de "irm à un ab-bêt-din, alors que
le chef d'école nommé en même temps ne le reçoit pas, reste sin-
gulière.
Toutes ces difficultés, toutes ces obscurités sont supprimées par
la première des deux nouvelles listes commémoratives, celle dont
je vais donner le texte : les descendants d'Abraham y sont énu-
mérés jusqu'à la neuvième génération. Écrite sur les deux faces
d'un long feuillet, elle est ainsi conçue :
Recto.
dm:m T»a maai Dïrorm ba-uzp ^33n
'p'a'a *iy matas ■ , "" ) dj>3 nmm nana iïîn
1331N3 1MYTS 1313-11 13"ntt mNSH m^SS mp">
'b's't mnm npy* 1 "pac nn^^ îa&n Dnias
i33ijo i:3i-in mNDn n-nss mp-> 'p'A'a naT s
m?3m 'b's't 3p3>i "pau na^ izjn-i "jnrrjs
rrpss nnp-* 'p'a'a naT ns-iab "p&w naT 'b'at'T
iï-pw nsanatt nsDiiN "iram im» n-iNcn
naT 'b's't m 73 m 'b'T 3p3>* *p&« nnitei îaan
iwn i3"n» m^sn n-pas mp"> 'p'a'a 10
banu^ ba btu "pi n ^ 2 Di * T™ i^n«
m^ss nnp^ 'p'a'a nat 'b's't marri 'b'T
irPW* Wn» 1^311 13^73 n-iNsn
'b'at't ininm 'b'T banur ba bia pT ma 3N
na">am ina mNBn nn^DS mp 1 » 'p'a'a "idt 15
ba bia pn ma dn p^atn pns 133-na
'p'j'a Diaans Tm»n ->3u:n 'b'T afin©' 1
nD?3 i3^am I3*n73 nnNDn nn^DS mp" 1
vnan niai bNiwa thkh mari
mp* 'p'a'a'i d^tû mnspa a^Bansn 20
133VJK irann 13^73 niNsn m^ss
rniïïn -no" 1 b«n ntma bbnnarî bbn
aan- Nbsi73n p^n rnaan bp»
vm73n ranm 'b'T pan "j-n ma nbiaran
wim ^rm '"hts mNsn m">BS nnp-> 'p'a'D 'ta&m 25
ttini 'b'T pan V" 1 r^a nbiJTan 'ann 'Binn p*nn
nian mw 'rm '"na p-indh nm&s nnp^ 'p'a'a
mpi 'p'a'a v»n«i 'b'T paam aann '0^3 Tnan
-ptan mars amas '-om '"'-173 m«Bn rimas
T. LXV1, n° 131. 5
66 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
rmrs mp^ 'p'ya vnfin 'b'T ■mnïi naion '-nzra 30
NDin- 'fintD^a -pn^n icn "irpttfiF '^n '1-173 mNon
n-nn -^a Ban D^arn d* maia ïi73a-i 'non 11120 mairn
«ai-in n^D^n t:h nTJba m |'-i73 'p'a/a minm 'b'T
*aa Dan r^n Da> maita n73ai '"non n?3a rraiyn
cpnan npTi mnan apan 'm '173 'p'a/a marn 'b'T rmn 35
'->am '1-173 mNsn m*»* n-ip-> 'p'a'a-i a^ara mnatpa
[naj^^n na» bwwa ■vfiRn nian ïitz37a iayii«
T»aû ibt 'b's'T m?:m 'b'T
mNsn n-pBS nnp" 1 'p'a'a
Verso.
bbrrnnn bbn... laanN wam 131-173.
bnan T»aan bsica -man ntan b«ri n&rpa
nwa n'aia>:-ï rrnrm btnuji y-ia t«m
aan ta^s^n aa> nmta iiTaai a^nan
nnNcn m^cat nnpi 'pVa vnao 'b'T rmn 13a 5
■paam 'anrs laaan niai! imm la^am 131173
'13m '1-1)3 nnsan n-psas nnpi 'p'a/a -phni 'b'T
'b'at'T paam aann naaan ntan rpasn
Puis, après un espace blanc de trois à quatre lignes, on lit :
mna> iTïfi
Daab» nawx an>N
rtmaasi
^73? INblfin
ce qui signifie : « C'est la famille du chef Abou-1 -Nadjam et de ses
frères et des enfants de son oncle. » Notre liste a donc été faite
pour ce Abou-1-Nadjam.
Après un nouveau blanc de sept lignes viennent ces notes mas
sorétiques, d'une autre main :
[n]imB is iniô.. "anpi an:73 panba n«n ba 'n
1 'nacri mia im
b im im \tm» Nina rraba 't'b
^aiTaian aiia im
4. Cette notice n'est pas très intelligible pour moi. Dans la parascha en question
le mot a"]pi ne se trouve pas du tout ; l'autre mot n'est pas clair non plus (il
n'y a pas place pour "iHOa^l, qui ne se trouve pas non plus du reste : on trouve seu-
lement ncn, Lévit., 11, 16). Le système d'accentuation est peut-être celui qu'on
trouve dans d'autres fragments de la Gueniza et qui diffère du système ordinaire (voir
/. Q. Ii., VII, 564 et s.).
DEUX LISTES C0MMEM0KAT1VES DE LA GUENIZA 67
Un nouveau blanc de cinq lignes est suivi de quatre lignes
d'écriture, dont la main est la même que celle de la liste. Mais
comme elles sont effacées, on ne peut lire que des mots isolés, tels
que cprars à la fin de la ligne 3, hxzm. . . 'pVa à la ligne 4, etc.
La succession des descendants d'Abraham jusqu'à Çadoc est
donc la suivante : Aaron, Josia, Aaron, Josia; les deux premiers
gueonim, les deux autres « pères » de l'académie. Il s'ensuit que
dans la généalogie de Samuel b. David un Aaron est tombé, que
les titres des deux Josia y ont été renversés et que le titre de
Aaron II est faux. Elle doit être corrigée et restituée comme suit :
(i. a») «en lin» '-p? "pn ma aN îrpw&r 'na v* 7 r^ 3 2 ^ prix...
ipsn pin» '-pa] (apy "psa mw* «an =) ann in" 1 ©»' 1 'va rrarçpn
'idt ap:*i in«a nniai ean ama« 'Ta [apan Tins na"^.
Examinons maintenant l'un après l'autre les différents noms
dont se compose la liste.
Abraham fut fondateur du gaonat. Il était, suivant ma conjec-
ture, fils de Ben Méir. Dans les fragments de la polémique avec
Saadia touchant le calendrier, il est question à plusieurs reprises
d'un fils de Ben Méir. Ainsi Saadia dit de son antagoniste ' : nbum
abia-iT Na*n îaboi a-^bun mwz narab ^ann snna lan n«. Il résulte
de là que l'école de Ben Méir était ailleurs qu'à Jérusalem. C'est
dans la ville sainte, par contre, qu'Abraham a dû instituer le
gaonat, ne fût-ce que pour rehausser son autorité. 11 devint ainsi
gaon, comme nous l'avons établi, vers 945. Combien de temps il
le fut, c'est ce qu'on ne sait pas. Ce fut jusqu'en 960, ce serait de
son temps que les Juifs des bords du Rhin (oim to») consultèrent
les docteurs de Palestine sur l'arrivée du Messie et sur jono
«a^Vr 2 . Mais il se peut que le gaon d'alors fût déjà le fils et succes-
seur d'Abraham,
Aaron. Ce nom était peut-être celui que portait Ben Méir 3 , et
il aurait ensuite été reporté sur son petit-fils. Nous ne savons
presque rien de cet Aaron. Nous sommes un peu mieux instruits
sur le compte de son fils et successeur,
Josia. Nous le trouvons d'abord nommé "psa na^*« iDao irpiûN"'
"Q-pa ap?i au commencement d'une lettre adressée à ns-i*. En
1. Voir R. É. /., LV11, 267.
2. Voir ibid., XLIV, 238; XLVUI, 151. Si la réponse du roi des Khazares à Hasdai
ion Schaprout est authentique, les mots b&nO"' V2DT1 bjn 13"TîbN 'T\ bx "ïj^y
baanta m^UTn biO a-'blDVpa'SJ na^" 1 pourraient se rapporter également à
l'époque d'Abraham et nous aurions la la preuve directe que son académie était à
Jérusalem.
3. Voir mon Schecklers Saadyana, p. 4.
4. Cf. Worman, J. Q. R., XIX, 731, n° x\x. Mais cette ville n'est pas, comme le
suppose Worman, Rilié en Egypte, mais Raphia sur la Méditerranée, c'est par ce mot
68 REVUE DES ETUDES JUIVES
outre, il est cité avec le titre de iran dans la notice précitée de
son petit-fils, écrite en L03I ; à cette époque il était déjà mort.
On s'explique ainsi que Salomon b. Juda fût déjà gaon alors.
Salomon avait été ab-bêt-din\ sans doute aux côtés de Josia ;
il lui succéda plus tard : c'était L'usage, semble-til, que le
« père » lut promu au rang de gaon. Ce que nous ignorons, c'est
comment il se fit que le gaonat passa à un membre d'une autre
famille; peut-être d'autres trouvailles élucideront-elles ce point.
Les rôles furent alors intervertis : les Hillélides eurent le titre de
ab-bH-din, sous la direction des autres gueonim. Ce fut déjà le
cas du fils de Josia,
Aaron, celui de la notice de 1031, où il est également désigné
comme défunt. Il doit donc être mort jeune et ce fut peut-être
pour cette raison que le gaonat passa à Salomon b. Juda. — Le fils
d' Aaron,
Josia, devint donc haber en 1031. Dans la notice publiée par
Harkavy, il est appelé ab-bH-din à côté de Joseph ha-Cohen, qui
était gaon, et de son frère Isaac qui avait le rang de « Troisième ».
Ce Joseph ne peut guère être que le fils de Salomon b. Joseph,
celui qui est nommé dans la Meguilla d'Ébiatar, qui fut supplanté par
Daniel b. Azaria et qui mourut de chagrin en 1053. C'est aussi le
seul endroit où Joseph est appelé en toutes lettres "paw n:yur> ©an
apjr II succéda donc, quoique pour peu de temps, à son père dans
le gaonat et il est singulier qu'il ne soit pas mentionné ailleurs
comme tel. Il est bien dit dans la Meguilla d'Ébiatar (p. 2, 1. 8) que
Daniel est venu tpaïaw ^tt Inan nrrbKi pian cpv wn, mais dans la
liste de Greenstone, il est qualifié seulement de ab-bêt-din 2 et,
dans la liste antérieurement éditée par moi, il ne figure pas du
qu'Onkelos traduit Û"n:£n dans Dcut., n, 23 (cf. Schurer, 11 4 -, 108 et les textes qu'il
y cite) et nous apprenons ici qu'il existait une communauté juive en cette ville aux
confins du X e et du xi e siècle. Nous voyons en même temps que déjà Josia avait l'habi-
tude, au lieu de donner le nom du père, d'écrire simplement "^-pn, ce qu'on trouve
aussi alors chez Salomon heu Juda [Saadyana, p. 113 ; J. Q. R., XIX, 725, 726.
728 ; ms. Bodl. 2873 3, 2874 ' «■■ '^, 2876 G "). — Dans la seconde moitié du xi e siècle, nous
trouvons au Caire le gaon Josia b. Azaria ha-Cohen, qui a aidé son cousin David h,
David à obtenir l'exilarcat (Meguilla d'Ébiatar, p. 3, 1. 6 et s.); seulement les gueonim
'■uvptiens ne se nommaient pas apy "pic mr^i 1Z)N~I, mais blZ) m">£i ïJNI
1. Voir./. Q. /;., XIX, 725, n" x : miT "aia na^TÎ 3N !l»bffi.
■i. ./. Q. r,., y s., i, 48 : d^w mari inan nrib© isrnN îrm I3"n«...
■pan ejoiït "nnai apa^ "pas na^a-> ta an pan imba Tpttm apan "pt«
np:?"> pw naicr xovn "jnars nmaa* mam bsntB"i ba bta "pi ma a«
'iai. Josepb est même nommé ici après son frère plus jeune Élie, justement à cause
de leurs rangs respectifs.
DEUX LISTES COMMÉMORATIVES DE LÀ GUEN1ZÀ 69
tout 1 . De môme, nous trouvons au bas d'un document daté de
Fostat 1092-, la signature : b"rr na^n ni* cpv '-pa )ïi3ïi rtobio et
ce signataire, qui ne peut guère être qu'un fils de notre Joseph,
ne donne aussi à son père que le titre de ab-bH-din. Quant à ce
Salomon, qui émigra en Egypte, c'est sans doute le môme que
celui qui écrivit dans ce pays, en 1071, une sorte de poème sur la
défaite des Turcomans au Caire ; ici aussi il se nomme simple-
ment : û^ièm p tpim fa pian ain rr^bus, sans aucun titre 3 . Ce
point a encore besoin d'être élucidé. — Le fils de Josia '' nous est
assez bien connu grâce à la Meguilla d'Ebiatar : c'est
Çadoc, qui, sous le gaonat d'Élie, fils de Salomon b. Joseph,
était « Quatrième » à l'académie et fut promu en 408:2 au rang de
« Troisième ». Pendant le gaonat d'Ebiatar, qui fut si cruellement
poursuivi par David b. Daniel, Çadoc prit la plus grande part c à la
chute de ce dernier. C'est peut-être pour cette raison qu'il est
nommé, avec le titre de Tran, dans un Kaddisch à côté du gaon
Ébiatar et de Yab-bêt-din Salomon, son frère 3 . Plus tard, ce fut
Çadoc qui fut promu au rang de ab-bH-din. Il mourut à Tyr, donc
avant le transfert du gaonat par Ébiatar à Taraboulous, soit avant
4109 ; une élégie composée par un Juif d'Alep lui décerne des
éloges dithyrambiques 6 . — Çadoc laissa deux fils ; l'un,
Moïse, signe un document en 1137 sous le nom de p*nx. mn iwa
lïTtûfir '-ra V't "pi ^i 2 ^ p^n (ms. Bodl. 2878 2 ). D'après notre
liste, il eut deux fils, qui moururent jeunes 7 . Un de ces fils, Josia,
1. R. É. J., LI, 53. Cf. Marx, J. Q. R., N. S., I, 73.
2. Saadyana, p. 81, n. 2.
3. Texte édité par Greenstone dans A. J. S. L., XXII (1906), 144 et s. Cf. mes
remarques, ibid., p. 247.
4. Un des témoins de la Ketouba de l'exilarque David b. Daniel de l'année 1082
(/. Q. R., XIII, 221) était (1. ri") 03) p"VJ3 3K 1ï-ptt3fiP "P3 rTHIÏT Cet Hodia
était sans doute un fils de notre Josia et était peut-être le premier des descendants des
gueonim billélites qui émigra en Egypte.
5. Cf. Gedenkbuck Kaufmann, partie hébraïque, p. 53.
6. Voir M. G. W. J., LU, 110. Que si Çadoc devint Eib-bêt-din encore du temps du
gaonat d'Ebiatar, alors qu'auparavant c'était son frère Salomon, désigné par leur père
Élie, il faut en conclure que Salomon s'est démis de sa charge, ce qui ne peut avoir
eu lieu que par ce qu'il émigra encore du vivant d'Ebiatar en Egypte, où il porta le
titre de ap?"* *pfrU na^O' 1 U3M") et où son fils Maçliah hérita ensuite de son titre. Le
signataire d'une lettre adressée à un certain Jacob b. Isaac, '-pa I2n~ "JïtDr; pO"P
'd'?3 HT^n 1Z3 N") n?3b;23 (/. Q. R., XIX, 724, u° vu), était peut-être un fils de
Salomon et un frère de Maçliah (ou bien serait-ce Joseph b. Salomon b. Joseph ?).
7. DTC3 HTI^pa D^DÛûrijrî ; dans les listes de Gaster [Gedenkbuck Kaufmann,
p. 241, n° xv) et de Greenstone (J. Q. R., N. S., I, 5, n. 6) : D^O ~)£lp3 HSaDjï"!
(cf. aussi au bas la deuxième liste, 1. 12 : rrnatpa "paam rin ÎTrT). Peut-être Le
verbe a^CLSnsn, doit-il signifier qu'ils sont morts soudainement.
10 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
est nommé dans la liste, éd. Greenslone (L c, p. 48-49) : iM-na
«ayn 'a-ra 'pVd "m^m . ..-maci -non nra . ..'pVa insm ...pins
m^n -ind naMïi -iran irna&r. Un Josia b. Moïse signe un document
conjointement avec Abraham b. Hillel nommé ci-après [Jews*
Collège Jubilee Volume, p. 108) et Marx l'identifie, non sans
raison peut-être, avec notre Josia. — Un second fils de Çadoc,
Hillel, était dayyan (juge). Nous trouvons sa signature au bas
de documents écrits en Egypte en 1155-64 l comme aussi d'un
document non daté (ms. Bodl. 2878 7G : j-h ma a» pvus ^aTa bbii
b"£T). — Hillel n'eut pas moins de cinq fils. L'aîné, appelé dans
notre liste
Nehoraï, c'est-à-dire Méir, fut également dayyân. Nous le trou-
vons en effet comme signataire d'un document daté de Fostât,
27 tammouz 1161 (ms. Bodl., 2878 78 : bi ma pris -rn bbïi "va -pN7:).
— Le second fils de Hillel s'appelait
Juda, c'est tout ce que nous savons de lui. — Le troisième
s'appelait
Abraham, sans doute l'auteur de la Meguilla de Zouta. Il signe
un document au Caire le 5 Kislew 1207 (ms. Bodl., 2876 * : D!Tdn
Si aa p-n£ n">a bbn Va) et a composé notamment une seliha (ibid.,
2852 5/l ). Son arrière-petit-fils fut Samuel ha-Naguid, cité plus
haut. — Le quatrième fils de Hillel,
Josia, était médecin. Il eut deux fils : Èlazar, qui fut également
médecin, et Jacob, qui, comme les fils de Moïse b. Çadoc, fut
enlevé dans sa jeunesse. — Enfin, le cinquième fils de Hillel se
nommait
Moïse et il reçoit le titre de na^ti n? 2 . Il eut trois fils : Hillel,
surnommé rmrm banu^ ■pa* tcû, ce qui est peut-être un titre
officiel 3 , Juda et Hanania, qui termine la liste.
1. Voir Marx, l. c, 74.
2. A ajouter aux différents qualificatifs formés arec ^a"^"', voir Z. f. H. B., X, 146.
'■'>. Un document de la Gueniza (Saadyana, éd. Scliechter, p 82, n. 4) est signé par
rmrm ïtinw* y-us Taa mn^nn ne b-narr -r:;:n mianb nmrwn maiy.
L'exilarque David b. Daniel de l'Egypte est nommé rmm 5NTtï5^ y~N N V »Z53
nblSn "^a ?a> BP&ftl (•/• Q- B-, XIII, 22'J). Et nous avons vu plus haut que Samuel,
l'auteur du commentaire du Pentateuque, est également appelé Naguid,
DEUX LISTES COMMÉMORATIVES DE LA GUEN1ZA 71
Nous pouvons ainsi dresser l'arbre généalogique suivant, qui
ne comprend pas moins de douze générations :
Ben Méir, nmu^ tûêti (922)
I
Abraham, apy "peu na^"» U3&n (945-960?)
I
Aaron, apan "pew na^z^ œan
Josia, ap?"> "pett na^ wi
Aaron, Ta»
Josia, "ian (1031), puis Y'aN Isaac, TO^tt
Çadoc, iDTia (1082), puis V'a« (après 1094) ; Hodia (1082)
Moïse (1137) Hillel (1155-64)
Josia x x
Nehoraï,c.-à-d.Méir(116l);Juda; Abraham (1207); Josia Moïse
Salomon Elazar; Jacob Hillel ; Juda ; Hanania
I
David
I
Samuel ha-Naguid
ïl
La deuxième liste commémorative éditée ici contient également
quelques données sur l'histoire des gueonim aaronides de Pales-
tine, mais les indications y relatives ne sont pas toujours claires.
Ses autres indications se rapportent à l'Egypte et un grand nombre
des noms qu'elles contient sont inconnus par ailleurs. Gomme
nous le verrons plus loin, cette liste date du temps d'Abraham
Maïmonide.
Elle est écrite sur un côté d'un feuillet, dont l'autre côté contient
une poésie *. Elle se compose de dix-huit lignes, mais des mots
sont ajoutés çà et là, en plus petits caractères, entre les lignes.
Elle est par endroits illisible. Voici ce qu'on en peut lire :
û^na 1
W 123&n
bbai mbsE 'ram 'an 'a 'tz^ 'n n^bra 'ai "pn n^a ax ûi-naa 'T^rt 'un -imaN 2
uan ^'25i ûmaN 'ai rrnï-p 'inn n 'm biona bbai rpvi mana 3
1. Voirie Catalogue de Neubauer-Cowley, II, col. 369, en haut.
72 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ontt? ai battra 73m ne** *todi mana -i^m ...72 'in nbra 'di mpn
nbiJ i73n
D-itt* TOSi -nnan '3t mna 'di nn» 1 » [ma]-ia bbai maia 173m s
173m anwiïTi 172m nann Nain bbai iT^bN -n-ram 6
apjm prnrn ûîma« vn^n nra-iio nia?3 173m snuîim 173m son 7
burw* T»b« ma bbai -nnan 173m nratt "173m ... amcim s
3T ... nmana wm wiïmd 173m 'b'T nbiia 'p'nnaoa nann ban»» 9
...wN-wH itzn "wi wonn -ipr-r -non iïtmti 'm '"173 'nid "i73n bban 10
ïman ^rai rDibnn iw i^th *aTi» m&rrç»n -it? banat» batt ai 11
bbai
-nnan 173m banara 173m 'on rran 'ai mnafcpa "pasm nn mm 12
Dibarw 'b'at'T aôia* 13
sp-p m
li73" , 73 m tp-n m pnar 173m rrnai* m ttîabtt 173m wav 14
bénin btwnïa mib
i73n ""aiai in^ai «j^rn barcrE 'b'T nu)73 ai 'b'T mil nan "^un 15
irraia 'Tan m aita mana
D^ban^ fabata ma na*»* ma ..ma niabw ma mbaro ma «on mai 16
? ?
aai m -imiTy 173m ""Tabwpn b-mn non ^anan -marn ara* n
bbai mnan a*nsa* m '3m 'nn wit* '73m 'am nn d^dn 73m 18
La division en prêtres, lévites et israélîtes rappelle le fragment
Gaster*. Au commencement (1. 2) il est dit que le chef d'école
Ébiatar a eu deux fils 2 . L'un d'eux est Élie qui émigra en Egypte
et pour qui fut copié là, en l'an 1112, la Mouschtamil (v. /. Q. R.,
XV, 95) ; le nom de l'autre est inconnu. Je ne sais quel est cet
Abraham ha-Cohen, Ab-bêt-din, et où il a fonctionné 3 . Salomon et
son fils Maçliah sont les deux personnages mentionnés plus haut,
le frère et le neveu d'Ébiatar. A la ligne 4, noter le nom de Tikwa,
rare dans la Bible, mais qui reparaît dans d'autres fragments de la
Gueniza ; ; à la ligne 3 et 5, le nom également rare de Berakhot,
dont j'ai parlé ailleurs s . Le nom de Oulla, écrit ttbw (entre les 1. 4
et 5), figure aussi dans d'autres fragments de la Gueniza 6 . — Dosa
et ses descendants jusqu'à la sixième génération (1. 6-8) se
retrouvent dans la liste commémoralive précédemment publiée
par moi. Ils formaient une famille distinguée en Egypte au
1. L. c, p. 242, n° xvn.
2. (TmTSn "Oiai =) 'l73n 'tûl. Dans le Catalogue, l. c, il y a "7 '3 3N au lieu
de imaN, mais le fac-similé que j'ai sous les yeux a clairement ce dernier nom.
3. On connaît un Abraham Ab-bèt-din dans les dernières années de Haï (v. îi. É. ./.,
LV, 52, n. 15).
4. Voir mon Schechfers Saadyana, p. 13, .s. v. Jefet b. Tikwa.
.'i. Il Nome Meborak, p. 17.
6. Voir mon Schechlers Saadyana, p. 17, s. v. Ulla.
DEUX LISTES C0MMÉM0RAT1VES DE LÀ GUEN1ZA 73
xn e siècle et c'est en l'honneur du premier ou du second Josué
b. Dosa que Juda ha-Lévi a composé un poème, commençant par
Jiairpa rm ï»t iaa '. Ici cette famille est qualifiée de b«TO T»b»
ma. — Samuel nbYWtt ■p-^moa "an (1. 9) est à ajouter aux porteurs
connus de ce titre 2 , et si ce titre n'a été décerné que par les
gueonim palestiniens, Samuel appartient au plus tard au premier
quart du xn e siècle. Au titre de son fils Schemaria, rmana ^œm,
on peut comparer celui de Samuel (rmana 1.) mana "^busn
(J. Q. R., XIX, 729, n° xxi) ; Salomon b. Tobia rmana ■rçpbœtt
(ms. Bodl. 2878 4 ) ; Élie ha- Cohen rmana ^a-itt, signataire
d'un document de 1045 à côté de gaon Salomon b. Juda [J. Q. /?.,
XIX, 728); le susmentionné Élie, fils d'Ébiatar Gaon. qui est
nommé rmana ^ann (/?. É. /., LI, 53, et /. Q. #., N. S. I, 50]
et Abraham b. Natan rmana (1. -ynaioïi) rwnatttt (J. Q. /?., XIX,
732, n° xxxvi). — Samuel, fils du médecin Hanania (1. 11), est le
naguid de ce nom, ne fût-ce qu'à cause de l'épithète \jytn Witt
naibttn ytjp, qui lui est encore appliquée ailleurs 3 . Nous appre-
nons ici qu'il avait deux fils : Jahya, qui mourut jeune, et Hana-
nia, qui eut à son tour un fils, Samuel. Voilà qui met fin défini-
tivement à la question controversée du nombre des fils de ce
naguid, et dans le poème de Juda ha-Lévi. (Diwàn, éd. Brody, I,
p. 110), il faut rapporter le premier vers nrabun rma rmn û-nwb
ïTYWEtt "Op à Samuel et à ses deux fils, malgré l'indication du
titre : via mabian t?mîi httynw 'nb '*.
La seconde série de noms énumère d'abord tous les ancêtres de
Maïmonide jusqu'à celui-ci, mais, chose singulière, sans épithète.
Le frère de Maïmonide, David, qui fit naufrage dans un voyage aux
Indes, est également mentionné. Moïse étant le dernier cité, la
liste pourrait avoir été composée du temps de son fils Abraham. —
Isaïe b. Mischaël ha Lévi (1. 15) est connu comme l'auteur d'une
dissertation en arabe sur l'âme, dont Hirschfeld a édité le début
d'après un fragment de la Gueniza (/. Q. R., XVII, 67; cf. mon
Zur jud.-arab. Litteratur, p. 22 j. — A la 1. 16 sont mentionnées
plusieurs familles considérées, parmi lesquelles reparaît celle de
Dosa. Entre les lignes 15 et 16, nous retrouvons un aaronide, ïob,
dont le nom n'a été signalé jusqu'à présent que chez un fils du
1. Voir R. E. J., LI, 53; mais il manque là le premier Dosa, le second Josué et les
deux Moïse.
2. Z. f. IU B., X, 146.
3. Voir M. G. W. J., XL1, 504, 1. 6.
4. Kaufmann (M. G. W. </., XL, 420) a donc raison contre Luzzatto (Virgo, 18) et
Brody (note sur ce passage, p. 186).
74 REVUE DES ETUDES JUIVES
gaon Çémah b. Paltoï (/. Q. 7?., XVIII, 402). — Le nom ara (1. 17)
peut être lu aussi bien à l'hébraïque, Job, qu'à l'arabe, Ayyoub '.
Le fils du précédent, Hasdaï, désigné ici comme « grand prince
Jérusalémite », est inconnu par ailleurs.
On voit que cette liste n'est pas non plus sans intérêt et qu'elle
peut contribuer à la solution de plus d'un problème d'histoire
littéraire.
Varsovie, le 18 mars 1913.
Samuel Poznanski.
1. Voir mon Schechters Saadyana, p. 13, s. v. Jacob b. I.job.
LES JUIFS
DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUGAIRlî
(fin 1 )
6. S. ibn Verga 2 rapporte qu'en 1195 plusieurs Juifs de Beaucaire
périrent au cours d'une persécution dirigée contre eux. Nous ne
possédons aucun document latin venant à l'appui de cette asser-
tion. Nous supposons qu'il y a une erreur de date dans le texte
d'ibn Verga et que la persécution dont il parle a eu lieu soit en
1216, époque à laquelle le jeune Raymond VII assiégeait le château
de Beaucaire, défendu par Lambert de Limoux, sénéchal de Simon
de Montfort, soit plutôt en 1294, au moment où Beaucaire était
livré aux excès des garnisaires (comestores), qui pillaient les biens
des habitants et où Philippe le Bel ordonnait à son sénéchal d'ame-
ner, à l'amiable, les Juifs à aemeurer près des murs de la ville 3 .
Quoi qu'il en soit, l'annexion du Bas-Languedoc à la couronne
royale eut les conséquences les plus funestes pour les Juifs. Non
seulement ils sont exclus, aux termes du traité de Paris de 1229,
des fonctions publiques, principalement de la bailie \ mais encore
il leur est défendu de contribuer, comme au temps des Raymonds,
aux dépenses de l'Université 5 . Le sénéchal, Pèlerin Latinier, pour
1. Voir Revue, t. LXV, p. 181.
2. Schéb. Je/i., 113. Cf. Graetz, Gesch. der Juden, VI, 104.
3. E. Martin-Chabot, Les Archives delà Cour des Comptes, Aides et Finances de
Montpellier, p. 26. — Cf. Dom Vaissète, Hist. gén. du Languedoc, X, p. 299 et 315,
et Ménard, Hist. de la ville de Nismes, \, p. 125.
4. « Instituemus etiam ballivos non judaeos sed catholicos in terra et nulla heresis
suspicione notatos, et taies prohibiti non possint admitti ad emendum redditus civi-
tatum, villarnm vel eastrorum vel pedagiorum, et, si forte aliquis talis iynoranter
institutus fuerit, expellemus eum et puniemus, cnm super hoc fuerimus certificati. »
Dom Vaissète, ouvr. cité, VIII, col. 885.
5. Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 481. « Item sit vobis (Inquisitoribus) notum
76 REVUE DES ETUDES JUIVES
lt^s avoir sous les mains et les pressurer à sa guise, détourna à son
profit, malgré les réclamations de la population chrétienne, la con-
tribution municipale qu'ils payaient jusqu'alors, et il ne fallut rien
moins que la présence de saint Louis à Beaucaire (10 juillet 1254)
pour donner satisfaction à ses habitants et décider qu'à l'avenir
seraient seuls exemptés de cette taxe les trois fonctionnaires sui-
vants : le viguier, le juge et le notaire ou greffier de la Cour '.
Le sénéchal ne s'arrêta pas en si bon chemin. Astruc, fils de
Bonjuif, possédait, à Beaucaire, un ouvroir, qu'il avait loué à Guil-
lem Ferrulus moyennant le prix de 40 sous de raimondins. Pèlerin
Latinier n'hésita pas à s'en emparer 2 . Son successeur, Pierre
d'Athies, n'eut point plus de scrupule. Il confisqua une partie
notable de l'indemnité qui était due à la juive Bonosa pour la
démolition de sa maison 3 et condamna, «sine sentencia, sine justa
ratione », Mossé, fils de Léon, à 75 livres de tournois pour avoir
proféré, en sa présence, des injures à l'adresse de son coreligion-
naire Abraham, bien que les deux parties se fussent réconciliées
avant le prononcé de la sentence 4 . Il n'agit pas autrement, d'ail-
leurs, envers Randon, seigneur de Château-Neuf (Lozère), auquel
il extorqua 5.000 sous de pougeoises * J , envers Salomon, «son
juif», auquel il prit 60 livres de tournois c , et envers Bernard Gon-
quod Judaei Bellicadri consueverunt conferre in expensis quas Universitas Bellicadri
faciebat, tempore quo cornes Tliolosae habebat terrain, et postea tempore illo quo domi-
nus Percgrinus erat senescallus consueverunt conferre. Et postea dictus dominus Pere-
grinus voluit habere Judaeos Bellicadri ad manum suam, extorquens ab eis quandam
summam pccuuiae quolibet anno, et a tempore illo citra dominus Peregrinus et alii
senescalli post eum non sustinuerunt quod Judaei dicti castri conferrent in expensis
dictae universitatis. Uude postulant praedicti sindici, nomine universitatis castri, ut
dicti Judaei teueantur conferre in fulurum secundum quod juris est secundum facul-
tatem patrimoniorum suorum, in expensis universitatis dicti castri. »
1. Dom Vaissète, ouvr. cité, VI, p. 835-836.
2. Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 488.
3. Voir Revue, t. LXV, p. 183.
4. Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 464. « Significat Mosse judaeus, filius
coodam Leonis, quod Petrus de Atiis, senescallus quondam Bellic, habuit ab ipso Mosse
judaeo LXXV libras turonensium, bac ratione videlicet quod dictus Mosse habuit verba
cum Abram judaeo, de quibus dictus Abram conquestus fuit coram dicto senescallo
sub forma injuriae. Et ante sentenciam causae dictus Abram fecit pacem et finem dicto
Mosse, ita quod non fuit sentenciatum contra dictum Mosse, nec venit ad sentenciam,
et oichilominus remansit quin dictus P. de Atiis sine sentencia haberet et habuit, vel
aliis pro <-o, ab ipso Mosse septuaginta et quinque libras turon. vel ab alio nomine
dicli Mosse. Et quia dictusjP. de Atiis sine justa ratione habuit dictas LXXV libras ab
ipso Mosse vel alio Domine suo, ideo postulat ab illustri domino rege Fraociae ut prae-
dictas LXXV libras faciat ei restitui a praedicto P. de Atiis. »
5. Monnaie de l'évêque du Puy (Haute-Loire).
6. Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 400.
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCAIRE 77
delenus, qu'il condamna à 5.000 sous de raimondins, sous le pré-
texte qu'il avait fait violence à une femme et dérobé quelques
deniers à un Juif 1 .
Ces exemples de cupidité furent suivis, d'une part, par Milat,
lieutenant d'Hugues d'Arcis, sénéchal de Béziers, qui intercepta
en sa faveur « unum anulum aureum cum smaragdo et unum
cultellum parvum argenteum totum et gaginam similiter argen-
team et unam zonam cericam de grana », objets que deux chré-
tiens avaient donnés en gages à Crescas, Juif de Montpellier 2 ;
et, d'autre part, par le sénéchal Guillaume d'Ormois, qui avait
trouvé un moyen commode d'augmenter ses émoluments en s'em-
parant : 1 J d'une maison qui avait appartenu au Juif Abram de na
Rossa et dont son coreligionnaire Davin,filsde Crescas, « capel-
lanus 3 », tuteur légal de Castellane, Mairone et Cima, filles d'Abram,
demanda la restitution aux Enquêteurs '', et 2° d'un four qui était
situé dans la Juiverie de Béziers et que son légitime propriétaire,
Dieulogar, fils de Bénédit, de Vias 5 , avait acheté de Mossé, fils
d'AbbaMari 6 .
A cette époque, d'ailleurs, sénéchaux, viguiers, châtelains ou
sergents s'entendaient à merveille pour extorquer de l'argent aux
habitants de la Sénéchaussée. Ils n'établissaient, sous ce rapport,
aucune distinction entre Juifs et Chrétiens et ne songeaient
nullement à favoriser les uns au détriment des autres ; ils étaient
préoccupés, avant tout, de leur intérêt personnel, du profit qu'ils
pouvaient retirer de leurs fonctions. « Amice, caram emi vicariam
et volo habere de vestro 7 . Ami, j'ai payé cher ma viguerie, je
veux avoir de votre argent », dit un jour Raoul de Saint-Quentin,
1. Ibid., p. 444.
2. Ibid., p. 326.
3. Capellan = ministre du culte, rabbin ou officiant.
4. Ibid. — « Significat vobis Inquisitoribus in partibus istis pro domino rege desti-
natis conquerendo Davi, judaeus de Biterri, filius quondam Crescas capellani tutor seu
administrator a judice Curiae Biterris domini régis Franciae datus infantibus quon-
dam Abraae de na Rossa judaei, videlicet Castellanae, Maironae, Cimae, sororibus, ad
res et personas ipsarum ministrandas et regendas, quod Guillelmus de Urmeio, senes-
callus Carcassonae et Biterris, tempore quo erat senescallus, injuste abstulit dicto
Abraae, patri dictarum infantum, unum mansum qui est infra Biterrim, quem ipse
Abraam construxerat et baedificaverat de suo proprio. Unde supplicat vobis quod
dictum mansum eisdem infantibus reddi atque restitui faciatis, prout vobis videbitur,
secundum Deum et justiciam faciendo. »
5. Canton d'Agde, Hérault.
6. Léopold Delisle, XXIV, p. 327. — Dieulogar est sans doute identique avec Diex-
lo-gar dont les biens furent confisqués, en 1306, à Narbonne. Saige, ouvr. cit., p. 282.
1. Ibid., p. 463.
HKVUE DES ETUDES JUIVES
viguier de Beaucaire, à un sujet du roi. Bonysac Nassi, Juif de
Beaucaire, ne tarda pas à éprouver, à ses dépens, les effets de cet
aveu cynique. Il possédait, sur la place du Marché, quatre élaux et
un ouvroir rapportant par an, les premiers 12 livres de raimondins
et le second 4 livres, et dans le bourg neuf, près du château, plu-
sieurs maisons dont le cens annuel s'élevait à 47 sous et 6 deniers.
Sous le fallacieux prétexte qu'il ne tenait pas ses comptes en règle,
le viguierle lit mettre aux fers et le contraignit, à force de menaces
de toute sorte, à lui céder ses biens pour le prix de 3.000 sous de
raimondins, au lieu de 7.000 qu'ils valaient réellement. C'est en
vain qu'au nom de ses enfants, Bonosa, femme de Bonysac Nassi,
demanda aux Enquêteurs, à charge pour elle de restituer à qui de
droit les sommes perçues jadis par son mari \ l'annulation de cette
vente illégale parce que, disait-elle, dictus Radulfus, cum esset
tune vicarius, de jure emere non potnerit.
Les successeurs du viguier Baoul de Saint-Quentin n'agissent
pas avec moins de caprice ni avec moins de violence. C'est, tantôt,
Raoul de Salenches qui condamne à une amende de 60 sous de rai-
mondins un chrétien pour en être venu aux mains avec Salvatus,
Juif de Beaucaire, au sujet d'une charge de bois dont il lui disputait
1. Ibid. — Siguificat Bonosa judaea, uxor condam Bonysac Naci, quod Radul-
fus de Sancto Quintino, tune vicarius Belliquadri, et Stepbanus Balianus, cupientes
liabere tabulas, operatorium et census infrascriptos, ceperunt dicturn Bonysac ex eo
quod non fecerat solucionem pelagii, cujus pelagii redditus dictus Bonysac cum qui-
busdarn aliis emerat a domino senescallo, et cum tenerctur captus dictus Bonysac,
compulsus a dicto RaduH'o vicario, veudidit ipsi Radulfo et dicto Stephano Balaiano
quatuor tabulas quae sunt in macello hujus castri Belliquadri, de quibus tabellis babe-
bat d. Bonysac singulis annis cum pertinences suis pro loquerio duodecim libras
ramundensium, et quoddam operatorium quod est juxta macellum, de quo babebat d.
Bonysac quolibet alio anno quatuor libras ramund., et quadraginta et septem solidos
et se* denarios ramundenses censuales quos percipiebat in quibusdam staribus quae
sunt in boc castro Belliquadri, in burgo novo, quas tabulas et operatorium et dicturn
censum voluerunt babere et habuerunt praedicti Radulfus et Balaianus pro tribus mili-
bus solidis ramund., quae tabulae et operatorium et diclus census appreciabantur tune
et valebant septem milia solidorum ramundensium et modo valent bene octo milia
solidorum et plus. Quas tabulas et operatorium et dicturn censum tenet et possidet
Raimunda, uxor condam et beres dicti St. Balaiani. Unde, cum dictus Bonysac, captus
et vi et metu inductus, praedictas tabulas et operatorium et censum vendiderit longe
miuori precio quam valerent, et dictus Radulfus, cum essset tune vicarius, de jure
emere non potnerit, postulat dicta Bonosa, Domine liberorum dicti Bonysac et suorum,
quorum est aministratrix, sibi restitui praedictas tabulas et operatorium et dicturn
cenfuim a praedicta Raimunda cum fructibus inde perceptis, protestans se paratam
restituere ad cogoitiooem vestram Baimundae, uxori condam et beredi dicti St.
Balaiani, praedicta tria milia solidorum ramundensium.
Juravit dicta Bonosa et post sacramentum dixit et asseruit omnia supra dicta esse
vera. Negavit Raimunda
LES JUIFS DE LA SENECHAUSSEE DE BEAUCAIHE 79
la possession ' ou qui extorque, « propria voluntate et sine judicis
cognitione », pareille somme au Juif Sùllam, qui s'était porté caution
pour un chrétien avec lequel il avait joué aux dés 2 , et 40 sous de
raimondins et une liée de poissons à un autre chrétien, Guillem de
la Tour, pour avoir joué avec un Juif 3 ; tantôt, Raymond de Fons
qui exige, sans le moindre scrupule «et sine judiciara cognicione »,
20 sous nîmois du Juif Josse, fils de Bending, pour avoir refusé de
se présenter devant lui, alors qu'étant « in ostagiis » à Tarascon, il
lui était de toute impossibilité de répondre à son appel sans l'au-
torisation de la Cour, et qui n'hésite pas, pour s'assurer le paiement
de cette amende arbitraire, à saisir les clefs de la maison de Josse
et « herbam ferraginis... quam dédit ad comedendum equis suis ! ».
C'est encore le même viguier qui, pour avoir acheté, en traversant
Beaucaire avec un de ses coreligionnaires, pour une obole de pain
« obolatam panis », et payé en monnaie raimondine, parce qu'il
ignorait qu'un édit récent avait seul autorisé l'usage delà monnaie
de Nîmes, fait mettre aux fers Durand, Juif d'Arles, lui inflige une
amende de 15 sous nîmois et confisque, pour se faire payer, « capam
suam blavam de caparès cum manicis » 5 .
1. Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 463.
2. Ibid., p. 460-61.
3. Ibid., p. 462.
4. Ibid., p. 460. — « Significat Josse, judaeus, filius condam Bendig, quod
quodam die, cum ipse esset in ostagiis apud Tharasconem, Raimundus de Fonte,
vicarius Belliquadri tune, citavit ipsum ut veniret coram ipso. Josse, timens pœnam
perjurii et poenam peccuniariam statuam a curia Tharasconis contra illos qui exeunt
de ostagiis sine licencia, cum non posset invenire licentiam ab eo qui eum tenebat iu
ostagiis exeundi de dictis ostagiis, non potuit venire coram dicto vicario, et ideo quia
non venit, dictus Raimundus de Fonte sine judiciara cognicione voluit habere ab ipso
Josse viginti solidos nemausensium pro quibus accepit causa pignorrs claves domus
dicti Josse et eas noluit sibi reddere quousque liabuit ab inquilinis qui conducebant
dictam domum. de loquerio ipsius domus. viginti solidos nemausensium. — Item
habuit ab eo pro dicta occasione herbam ferraginis ipsius Josse,'quam dédit ad come-
dendum equis suis, quam herbam vendiderat dictus Josse octo sestaria ordei. Unde
petit etc. — Confitetur Raimundus de Fonte se babuisse dictos viginti solidos et de
herba dictae ferraginis, sed nescit quantum, et habuit ideo quia, cum ipse teneretur
in ostagiis in hoc Castro, et ipse vicarius relaxasset eum ad instanciam ipsius ab
ostagiis, ita quod infra certam diem rediret in dictis ostagiis, et super hoc praestitit
juramentum dictus Josse. licet multociens fecisset eum citari, noluit postea coram eo
comparare. Quod dictus Josse negat et dixit dictus Josse quod dictus Raimundus pro-
misit ei coram domino senescallo quod ipse reddiret ei dictos viginti solidos et dicta
octo sestaria ordei, quod dictus Raimundus negat. »
5. « Significat Durantus judaeus, de Arelate, quod tempore quo R. de Fonte
erat vicarius de Bellicadro, cum ipse et quidam alins judaeus transeuntes Bellicadro
euntes Avinionem, émissent obolatam panis Bellicadro et suivissent unum denarium
ramund. credentes quod, sicut erat solitum, moneta ramund. ibi publici discurreret,
praedictus Raimundus fecit eos capi, imponens eis quod ipsi feceraut contra edictum
80 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
C'est Raymond de Fons enfin qui fait appréhender par les ser-
ments de la Cour un pauvre maître d'école, Simon, Juif d'Arles, un
soir qu'amenant avec lui deux enfants, il sortait de la maison de
31osse, iils de Cure, une lanterne à la main et enveloppé d'une
chape de couleur que Mosse lui avait prêtée. Accusé de vouloir,
ainsi vêtu; aller à la recherche d'aventures galantes, « quaesitum
meretrices », le Juif se vit condamner à dix sous nîmois, pour la
garantie desquels le viguier se fit donner : « unum mantellum mica-
datum, cujus medielas erat de panno de hruneta et alia medietas
de staminé forti de grana cum penna cirogrillorum, qui mantellus
valebat tune bene viginti solidos nemaus. '. »
7. On sait qu'une des clauses du traité de Paris (1229) stipulait
qu'à l'avenir les Juifs seraient exclus de toutes les fonctions publi-
ques. Cette défense ne fut cependant pas rigoureusement observée
en Languedoc du moins. Nous trouvons, en effet, un Juif, nommé
Astruguet, remplissant, sous le règne de saint Louis, les fonctions
de trésorier du roi ou de receveur des deniers royaux dans la Séné-
chaussée de Carcassonne. Il est qualifié Officialis régis... qui
recepit pro domino rege justicias et emendas istius terme 2 . Un
autre, Abraham, était investi, en 1230, de la même charge àSom-
mières 3 . A Beaucaire, Natan était en possession, durant deux ans,
au nom du roi, des leudes de la ville ''. D'autres, enfin, étaient
bailes à Nîmes ' 6 , à Fournès et à la Calmette 6 .
C'est en vain également que les conciles de Béziers (1246) et
d'Albi (1254) avaient défendu aux chrétiens, sous peine d'excom-
munication, de se faire soigner par des médecins juifs. Cette défense
était restée lettre morte. Les « Querimoniae » nous apprennent, en
et publicum conizacionem domini régis, quoniam praeconizatum erat Bellicadro quod
Dulla alia moneta nisi nemausensis ibi solveretur, quod ipsi ignorabant, cum tune
dicta moueta nemausensis nuper exivisset, et tenuit eos tam diu captos donec babuit
et extorsit ab eis quindecim solidos nemausensium, ita quod capam suam blavam de
capares cum manicis vendi fecit dictus vicarius, quae fuit data pro dictis quindecim
solidis et valebat bene viginti solidos nemaus. Et praeterea Guillelmus Bocardus, tune
nuucius curiae, babuit ab eo vel ab alio nomine ipsius viginti denarios vienuenses. »
Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 508.
1. Ibid., p. 528.
2. Léopold Delisle, Recueil, XXIV, p. 323 et suiv.
:). Voir Revue, t. LXV, p. 188.
4. « Item dicuut (Raimundus de Roca Maura et Raimbaldus fratres) quod dictus
Natan, tempore quo tenuit dictas lesdas pro domino rege, babuit et percepit per duos
aunos sextam partem quam ipsi babent in dictis lesdis. » L. Delisle, Recueil, XXIV,
p. 502.
5. Ibi<L, p. 410.
0. Voir Revue, t. ib., p. 190.
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCA1RE 81
effet, qu'au moment même où elle venait d'être édictée, «Maître
Salomon » essaya d'obtenir, par le canal des Enquêteurs, le paie-
ment de dix livres de melgoriens que Simon de Mueil, châtelain de
Minerve ', lui devait pour son salaire 2 .
A cette époque cependant, la situation des Juifs était loin d'être
heureuse. L'antipathie religieuse de saint Louis lui dictait à leur
encontre les mesures les plus vexatoires. Tantôt il décide que les
créances des Juifs cesseront de porter intérêts à leur profit et que
les débiteurs ne pourront plus être contraints à payer parla justice
royale ou seigneuriale; tantôt il acquitte les chrétiens du tiers des
sommes qu'ils leur devaient ou ordonne la confiscation de leurs
biens, qu'il s'empresse, d'ailleurs, pour manque de soins, d'enlever
peuaprès àleurs détenteurs etde remettre aux Enquêteurs 3 ; tantôt
enfin il les expulse du domaine royal, mais ne tarde pas à les y rap-
peler en leur imposant toutefois le port de la roue et en les privant
duTalmud 4 .
Philippe-le-Bel se montra encore plus rigoureux. Poussé par un
besoin pressant d'argent et bien convaincu que les revenus qu'il
comptait tirer des Juifs suffiraient largement à combler le déficit
du trésor royal, il ordonna, le 31 mai 1294, au sénéchal Alphonse
de Rouvrai d'envoyer à Paris Baronet, Juif de Beaucaire, et deux
autres des plus riches Juifs de sa Sénéchaussée pour s'entendre
avec lui sur l'importance de la taille qu'il avait résolu d'imposer
aux Juifs du Bas-Languedoc 3 . Déçu dans ses espérances, il enjoi-
gnit, l'année suivante, au même Sénéchal de faire arrêter les plus
riches Juifs du pays, aussi bien ceux qui étaient placés sous la
juridiction royale que ceux qui étaient soumis à des seigneurs
particuliers, de saisir leurs biens mobiliers et immobiliers et de
faire expédier, sans délai, six d'entre eux à Paris. Philippe-le-Bel
les fit aussitôt incarcérer au Châtelet et ne les relâcha que lorsqu'ils
eurent confessé le montant de leurs créances 6 . Par condescendance
cependant pour l'évêque de Nîmes, qui prétendait qu'on ne pouvait
rien entreprendre sur les hommes « taillables de son église et
sujets de sa justice », il consentit à mettre en liberté ceux qui
i. Canton d'Olonzac, Hérault.
2. ... « débet sibi x libras melgoriensium pro salario suo seu mercede, quos sol-
vere contradicit. » L. Delisle, Recueil, XXIV, p. 361.
3. Robert Michel, L'Administration Royale dans la Sénéchaussée de Beaucaire
au temps de saint Louis, p. 350.
4. Ordonnances, I, p. 53, 54 et 55 ; ibid., p. 75 et 85.
5. E. Martin -Chabot, Les Archives de la Cour des Comptes, Aides et Finances
de Montpellier, p. 19.
6. Ménard, Histoire de Nismes, I, 412, 413.
T. LXVI, n° 131. 6
82 KEYUE DES ETUDES JUIVES
étaient placés sous sa protection et à leur restituer les biens que le
sénéchal avait confisqués '.
Il n'entrait pas dans les vues de Philippe le-Bel de s'arrêter là.
En 1299, il renouvela l'ordonnance de saint Louis (1254) qui inter-
disait aux Juifs le prêt à intérêts et le commerce d'argent. C'était
tarir la source de leurs revenus et, par contre-coup, les siens,
puisqu'il mettait ainsi les Juifs dans l'impossibilité de lui payer les
impôts ordinaires et extraordinaires auxquels il voulait les
soumettre.
Pour obvier à cet inconvénient, il manda, le 27 avril 1303, à
tousses sénéchaux et baillis de faire payer aux Juifs lesdettes non
usuraires contractées envers eux et de leur permettre, à l'avenir,
de se livrer au trafic de toutes bonnes marchandises 2 . Par cette
faveur accordée aux Juifs, Philippe-le-Bel n'ignorait pas qu'il ne
travaillait que pour lui. Il avait semé, il entendait récolter. Aussi,
le 21 janvier 1306, trouvant que la moisson était suffisamment
mûre, fit il arrêter, à l'improviste, tous les Juifs de France, sous
l'accusation d'avoir « fait des choses intolérables », procéder à leur
expulsion et à la confiscation de leurs biens 3 .
Des difficultés s'étant élevées entre le roi et quelques seigneurs
qui revendiquèrent leur part de la dépouille, Philippe-le-Bel les
trancha en restituant à l'évêque de Maguelone, auquel il les avait
acheté, en 1293, les revenus des Juifs de Montpelliéret, moyennant
une rente annuelle de 40 livres, hypothéquée sur les Juifs de
Sauve, une nouvelle hypothèque de 20 livres tournois et une
compensation en argent pour les autres 20 livres 4 , et en aban-
donnant à l'évêque de Mende,qui réclamait pour lui seul le produit
de la vente des biens des Juifs de son diocèse, le tiers de la confis-
cation, plus une maison qu'habitait à Mende, avant son expulsion,
un Juif nommé Ferrier 5 .
Pareille transaction eut lieu entre le roi de France et l'abbé de
Saint-Gilles, qui accepta aussi le tiers de ce qu'avait rapporté la
vente des biens des Juifs établis dans son territoire 6 .
8. Philippe-le-Bel, en chassant les Juifs, avait fait, on l'a dit 7 , non
seulement une mauvaise action, mais encore une mauvaise affaire.
1. IbicL, p. 412; Preuves, p. 125.
2. Revue des Éludes juives, t. II, p. 31.
3. Ordonnances, t. I, p. 488.
4. Saige, ouvrage cité, p. 103 et 319-32 i.
5. Ibid., p. 324-325; cf. Revue des Eludes juives, II, p. 61.
6. Ménard, ouvrage cilé, II, p. 10 ; Preuves, p. 15.
7. L. Lazard, Les Revenus tirés des Juifs dans le domaine royal (xm e s.), dans
R.evue des Etudes juives. XV, p. 261.
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCA1HË 83
Le produit de la confiscation fut, en eiïet, loin de répondre à ses
espérances. Ce qui en diminua grandement le profit, ce furent, d'un
côté, les vols et les détournements des agents royaux et, de l'autre,
le silence ou les fausses déclarations de certains débiteurs peu
empressés à faire connaître le montant de leurs titres *. Le peuple,
d'ailleurs, ne gagna rien au départ des Juifs, il y perdit même, s'il
faut en croire un contemporain 2 .
Pressuré par les usuriers chrétiens qui étaient devenus
plus odieux à ses yeux que ne l'avaient jamais été les Juifs, le
peuple demanda à grands cris le rappel de ces derniers et Louis X
dit le Hutin dut céder à la « commune clameur » et ordonner, le
28 juillet 1315, non toutefois sans avoirreçu par avance une somme
de 122,125 livres, 1° que les Juifs pourraient rentrer en France et
y demeurer pendant douze ans; 2° qu'ils vivraient du travail de
leurs mains ou vendraient de bonnes marchandises ; 3<> qu'ils
pourraient prêter sur gages, mais sans se livrer à l'usure; 4° pour-
suivre le recouvrement de leurs créances dont ils auraient le tiers
et le roi les deux autres ; 5° racheter, au prix de la vente, leurs
synagogues et leurs cimetières et rentrer en possession de tous
leurs biens qui n'auraient pas été vendus, à l'exception du Tal-
mud, etc. 3 .
Louis X désigna en même temps les commissaires royaux qui,
de concert avec d'autres commissaires juifs également choisis par
lui, devaient veiller à l'exécution de cette ordonnance. Au nombre
de ces commissaires juifs figuraient, pour les pays de langue d'oc,
Bonnet de Lunel et Bonjour (Bondia) de Beaucaire ''.
Les Juifs ne tardèrent pas à répondre à l'appel de Louis le Hutin.
Mais quel changement dans leur situation, autrefois si florissante !
Plus de propriétés, plus de maisons, plus de terres ou de vignes !
Ils sont considérés comme des étrangers, exposés au moindre
caprice du roi. Les principales sources de leurs revenus sont taries;
leur commerce a passé dans d'autres mains. Les Lombards ont
pris leur place comme négociants et comme banquiers.
Philippe le Long, après leur avoir accordé plusieurs privilèges et
immunités, prêta l'oreille aux doléances de certains habitants de
Beaucaire et de Montpellier qui, dans l'espoir de pouvoir se
décharger plus facilement des dettes qu'ils avaient contractées
1. Ibid., II, p. 64,
2. Chronique du xiv e siècle, citée par Pigeonneau, Histoire du commerce de la
France, p. 258.
3. Ordonnances du Louvre, t. I.
4. Saige, ouvrage cité, p. 330.
84 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
envers eux, les accusèrent de se livrer à l'usure, d'éluder ou de
négliger entièrement la loi qui leur imposait le port de la roue et,
par uu mandement du 10 octobre 1317, ordonna au Sénéchal de
Beaucaire de réprimer les usures des Juifs et de les contraindre
à porter désormais le signe distinctif destiné à les l'aire recon-
naître '.
Son successeur, Charles IV, ne manifesta pas de plus bienveil-
lantes dispositions à leur égard. En 1322, il frappa les Juifs de
France d'une contribution exorbitante de 150.000 livres parisis,
dont la part incombant à ceux du Languedoc s'élevait à 47.000
livres, savoir :
22.500 1. pour la Sénéchaussée de Garcassonne
20.500 — — de Beaucaire
2.000 — — de Toulouse
1.900 — — du Rouergue
100 — duCaorcin 2 .
Philippe de Valois les expulsa comme fauteurs de la peste
de 4348, mais non toutefois sans s'être emparé, au préalable, des
biens des plus riches d'entre eux. Quanta ceux qui s'étaient retirés
dans les contrées voisines et continuaient à « marchander avec
aucuns prélatz, barons et autres personnes nobles et non nobles »,
le roi ordonna, par lettres patentes du 2 juin 1348, au Sénéchal de
Beaucaire de faire « crier par cry solennel que nul qui soit tenu
en aucune chose ausdits .. Juifs ne soit si hardy que il paye ausdits
créditeurs chose que ils leur doivent soubz peine de nous payer
une autre fois et sur peine de l'amende 3 . »
Rappelés par le roi Jean, grâce à l'intervention « de Manassès de
Bézou et maîslre monte Mancip 4 », ils se répandirent dans les
principaux centres de la Sénéchaussée. Un document hébreu, cité
par Renan-Neubauer 5 , nous les montre établis à Beaucaire ("n^pba,
Belcayre) en 1354. Ils étaient revenus à Nîmes en 1359. Le Conseil
politique leur assigna aussitôt, comme quartier d'habitation, la
rue de la Corrégerie vieille, « Corrateria vetera^ », aujourd'hui
rue de l'Etoile, qu'il ne tarda d'ailleurs pas, sur leurs réclamations,
1. Ordonnances du Louvre, an 1317.
2. Dom Vaissète, liist. gén. du Languedoc, X; Preuves, p. 617; cf. E. Martin-
Chabot, ouvr. cité, p. 53.
3. Pièces justificatives, n° 1.
i. Uanassé ou .Menessier de Vesoul. — Mancip = Massip.
"y. Les Rabbins français, p. 517.
6. Ménard, ouvr. cité, II, 207, et Preuves, 219.
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCAIRE 8b
à remplacer par celle de Caguensol, située près de la Tour de l'Hor-
loge *. De son côté, le prieur de Sain t-Bandile, Raymond de Gardie,
moine de la Chaise-Dieu, leur accorda une nouvelle concession du
cimetière, appelé Puech-Jusieu (Podius Judaeus) ou de Posterla
(petite porte), moyennant 9 sols ou une livre de poivre pour l'ense-
velissement de chaque mort 2 .
« Plus les Juifs auront de privilèges, disait Jean le Bon, mieux
ils pourront payer la taxe que le roi fait peser sur eux 3 ». Cette taxe
s'élevait à la somme de six cents royaux, que Jean le Bon chargea,
en 1360, le Juif Psalmon de Montmélian \ d'imposer, de concert
avec « maistre monte Bonyac, habitant de Nismes, Joson de
Créon ° 6 , habitant de Montpellier, Austruc (Astruc) Bénédict,
habitant de Cabeston (Capestang, Hérault) et Bondié Saporte,
habitant de Carcassonne », à tous les Juifs delà Sénéchaussée
« par manière d'emprunt ou de taille... et par détention de corps
et explectation de biens 6 ».
Le 13 décembre de la même année, Jean le Bon, ajoutant foi aux
doléances des Consuls de Beaucaire et de quelques habitants
d'autres localités de la Sénéchaussée, manda au Sénéchal de
réprimer ce que déjà le Concile de Latran de 1215 (canon 67) 7
avait appelé les usures excessives « usuras excessivas » des
Juifs 8 .
Le comte d'Etampes, juge et gardien des privilèges des Juifs,
enjoignit aussitôt à tous les officiers royaux de s'enquérir du bien-
fondé des plaintes portées par les chrétiens contre leurs créanciers
juifs et de châtier les coupables avec la plus extrême rigueur « et
ipsos judeos taliter puniri et castigari quod eorum punitio ceteris
consimilia facere praesumentibus cedat in exemplum 9 ».
Jean le Bon, qui, pendant son séjour dans le midi, à la fin
de 1362, avait permis aux Juifs, par un acte daté de Nîmes, le
27 décembre, d'exercer l'office de médecins et de chirurgiens, à la
seule condition d'avoir passé un examen par devant des maîtres
chrétiens experts es dites sciences ]0 , Jean le Bon revint sur ses
1. lbid., p. 211, et Preuves, 235. Cf. Simon, Les Juifs de Mmes, p. 31.
2. Ibid., III, 93.
3. Ordonnances, III, p. 467.
4. Village du département de la Savoie.
5. Village du département de la Gironde.
6. Pièces justificatives, n° II.
7. P. Richard, Analyse des Conciles, II, p. 162.
8. Pièces justificatives, n° III.
9. Pièces justificatives, n° IV.
10. 8. Luce, Les Juifs sous Charles V, dans Revue historique, VII, p. 363.
86 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
bonnes dispositions à leur égard et prescrivit à la date du
ix décembre 1363 :
« Premièrement que touz Juifs, de quelqu'estat qu'il soient et
en quelque terre qu'il démolirent, doresenavant porteront une
grant roelle bien notable, de la grandeur de nostre grant seel,
partie de rouge et de blanc, et telle que l'on puisse bien apercevoir,
au vestement dessus, soit mantel ou autre habit, en tel lieu qu'ils
ne la puissent monstrer.
« Et aussi que touz les diz Juifs de quelque privilège, ou pour
qu'il usent, ou condition et estât qu'il soient, seront subgiez et
justiciables aux juges ordinaires soubz cui juridiction il demourront
tout en la forme et manière que sont les crestians, nonobstant
quelconque privilège ou prérogative qu'ils aient sur eux...
« Et avec ce, que aucun crestian ne puisse obliger son corps à
aucun juif 1 . »
Son fils aîné, Charles V, n'avait pas attendu son avènement au
trône pour témoigner sa bienveillance aux Juifs. Alors qu'il n'était
encore que régent, en l'absence de son père prisonnier en Angle-
terre, il les autorisa à rentrer en France. « Gomme, piéça, pour le
temps que nous estions régent nostre royaume, nous, pour cer-
taines causes, eussions avec autres dons et octroys, donné et
octroyé licence et congié à tous Juifs et Juifves, leurs enfans,gens,
famile, maisgnée et biens, le rettour de venir et demourer dans
nostre royaume jusques à certains temps 2 . »
Charles V maintint tous les privilèges accordés par son père aux
Juifs, qu'il déclara, en outre, quittes d'impôts, exempts du droit de
prise et de toute juridiction autre que celle du comte d'Etampes, à
condition, pour chaque Juif, de payer 14 florins à son entrée en
France pour lui et sa femme, un florin et deux gros tournois vieux
pour chacun de ses enfants et 7 florins par an, à titre de droit de
séjour dans le royaume et avec l'engagement formel de n'exiger
par semaine que 4 deniers par livre d'intérêt s'il veut qu'en retour
sa déposition sous le sceaudu serment fasse foi contre ses débiteurs
en cas de litige 3 .
Les Communautés juives du Languedoc se trouvèrent bientôt
aux prises avec les plus grandes difficultés. Elles sont écrasées
d'impôts de toutes sortes, et leurs procurateurs, Comprat Moïse,
de Nîmes, et Astour Benduli, de Narbonne, se voient dans la
nécessité d'avoir recours, le 45 février 1364, à l'intervention
1. Ménard, ouvr. cité, II, 266 ; Preuves, 277.
2. Revue Historique, VII, p. 362.
3. Ordonnances, III, 468 et 469.
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCAIRE 87
du maréchal d'Audenhan pour les obliger à contribuer, « par des
répartitions exactes », aux tailles et impositions qui leur étaient
assignées *.
Le 28 septembre, à la suite de démêlés qui avaient éclaté, au
sujet du paiement de leurs dettes, entre des chrétiens débiteurs et
leurs créanciers juifs. Joseph Astruc et Salomon Nassi, présentent
en leur nom et au nom des Juifs et Juives de la Sénéchaussée, à
Pierre Scatisse, trésorier du roi, des lettres patentes du comte
d'Etampes, par lesquelles il enjoignait à ce fonctionnaire de ne
« contraindre aucuns des Juifz et Juifves habitans et demeurans
ez Languedoc à randre et restituer à aucuns chrestiens certaines
sommes d'argent et d'or que lesdits Juifz avaient gaigné et peuvent
gaigner d'iceux 2 ».
A l'exemple du comte d'Etampes, le duc d'Anjou resta sourd aux
réclamations plus ou moins intéressées des habitants de la Séné-
chaussée de Carcassonne — pareil fait s'est probablement passé
dans celle de Beaucaire — et ordonna, le 17 mai 1376, à tous les
officiers royaux placés sous ses ordres de contraindre les débiteurs
chrétiens à s'acquitter de leurs créances envers les Juifs, attendu
que « non sit nec fuerit nec decet intentionis nostre aliquibus
viam aperte, nec et priveligiis sigillorum regiorum, nundinarum
Brie et Gampanie predictarum aliquathenus derogari 3 ».
On sait dans quelle pénible situation se trouvait la France après
la mort de Charles V. La guerre civile, la guerre étrangère, le
brigandage désolent et dépeuplent les provinces. On rend les Juifs
responsables, en grande partie, de ce triste état de choses. Les
privilèges que Jean le Bon leur avait accordés en 1360, un moment
révoqués en 1367, mais renouvelés en 1368, en 1370 et 1372, le sont
de nouveau en 1387. Charles VI les soumet en môme temps à une
taxe de 5.000 francs d'or''. En 1392, il leur impose une contribution
spéciale de mille francs d'or ; enfin le 17 septembre 1394, un édit
royal les expulse à titre définitif du royaume.
Cet arrêt d'exil ne fut cependant pas partout exécuté avec la
même rigueur. On manquait de médecins et le duc de Berry,
gouverneur du Languedoc, ne voulait pas ou ne pouvait pas se
priver, pendant un certain temps du moins, du précieux concours
1. Ménard, ouvr. cité, II, 277; Preuves, 290.
2. Pièces justificatives, n° V.
3. Lbid., n» VI.
4. Archives départ, de l'Hérault, Sénéchaussée de Nîmes, Série A. Registre
n°21, fol. 129.
88 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'un médecin et d'un chirurgien juifs, établis, au moment de
l'expulsion, à Carcassonne : « Magister Jacob, de Lunelo, physicus,
et Bellan Bellau, surgicus 1 ». Aussi quand plus tard ils durent
retourner à Tarascon, d'où ils étaient originaires, le gouverneur
du Languedoc, en récompense sans doute de leurs services, les
autorisa-t-il, en 1405, à se rendre à Beaucaire et dans le reste de
la Sénéchaussée, malgré V Arrêt de Représailles' 2 qui interdisait
l'accès du Languedoc aux Provençaux alors en guerre avec les
Français au sujet de la souveraineté de la Provence, que se
disputaient Louis II, duc d'Anjou, et Charles de Duras ou de la
Paix 3 .
11 ne semble pas que pareille faveur ait été accordée à des Juifs
de la Sénéchaussée de Beaucaire. Conduits à la frontière sur Tordre
du sénéchal Guillaume Neillac \ ils se rendirent, pour la plupart,
sans nul espoir de retour, dans les contrées voisines, principalement
en Provence et dans le Comtat Venaissin 5 .
S. Kahn.
PIEGES JUSTIFICATIVES
Lettres patentes du Roy cassant les contrats des debtes consentis par ses
subjects en faveur des Italiens, Juifs et autres usuriers estrangers. 1340 6 .
Philipe par la grâce de Dieu, Roy de France, au seneschal de Beau-
caire ou à son Lieutenant, Salut. Nous avens entendu que plusieurs
Ytaliens et outremontans et aussy Juifs demeurans hors de nostre
Royaume et villes prochaines et joignans audit Royaume ont marchandé
et marchandent avec aucuns prélalz, barons, et autres personnes nobles
et non nobles de nostre dit Royaume contre les deffenses royaux, et
ont fait et font plusieurs contraux usuraires et autres deffendus par
1. Sur ces deux médecins, voir notre travail Les Juifs de Tarascon, p. 16, 25
et 28.
2. Pièces justificatives, n° VII.
3. Eyssette, ouvr. cité, p. 35.
\. Ménard, ouvr. cite', III, 92.
.;. Gross, Gallia judaica, p. 121, et Monatsschrifl, 1880, p. 409, 410 et 517.
G. Ut^istre non numéroté des sauvegardes, f° 63, 1340.
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCAIRE 89
lesdites ordonnances avec gens de nostredit Royaume, ponrquoy nous
vous commettons par la teneur de ces lettres et mandons que en tous
lieux notables de vostre dite seneschaussée vous fassiez crier par cry
solennel que nul qui soit tenu en aucune chose ausdits ytaliens ou
outremontans ou juifs ne soit si hardy que il paye ausdits créditeurs chose
que ils leur doivent soubz peine de nous payer une autre fois et sur peine
de l'amende, et de quonque ilz se pourroient mesfaire envers nous, et
que ilz le vous viennent dire et révéler dedans certain jour que vous
assignerez, et faites aussy crier que tous tabellions et autres qui obliga-
tions, liens ou instrumens en auront receuz vous baillent par escrit en
substance tels contraux, et que ilz ne les baillent ne rendent ausdits
créditeurs, et les contraignez à vous montrer leurs prothocollespar voyes
deues afin que vous puissiez scavoir et avoir connoissance desdits con-
traux, et que satisfaction nous puisse estre faite desdites debtes, et si
lesdits debteurs se veulent traire dedans un mois après ledit cry pardevant
nos améz et féaux gens de nos comptes à Paris pour traitter sur le
payement desdites debtes nosdits gens leur fairont sur ce bonne cour-
toisie et grand, et en cas que ilz ne voudront nous fairons lever sur eux
toutes lesdites debtes. Si demandons à vous et à tous nos justiciers par ces
présentes lettres que pour telles debtes ilz ne fassent aucun exploit ou
exécution contre lesdits debteurs à requeste desdits créditeurs ne pour
eux, et rescrivezà nosdits gens de nos comptes ce que trouvé et fait aurez
des choses des susdites.
Donné à Paris le second jour de juin, l'an de grâce mil trois cens qua-
rante soubz nostre nouvel scel en l'absence de nostre grand pergentes
compotorum et thesaurarii.
0. Levier *.
II
Lettres du Roi Jean portant permission aux juifz d'asseoir sur eux
jusques à la somme de six cens royaux pour payer au Roy ce qu'ilz
luy avoient promis par accord pour avoir la licence d'habiter dans son
Royaume 2 .
Jean par la grâce de Dieu Roy de France — a Psalmon de Montmélians
juif salut. Gomme Manasses de Bézou, et maistre monte Mancip juifz à la
requeste de plusieurs juifz estans en nostre royaume et hors d'icelluy
soient venus par devers nous pour demender et obtenir congié et licence
que tous juifz etjuifves de quelconques nations qu'ils soient puissent
venir demeurer et habiter paisiblement en nostredit Royaume, et avec ce
pour impétrer de nous plusieurs privilèges, lesquelles choses nous leur
1. Arch. départ, de l'Hérault. — Série A. — Sénéchaussée de Nîmes. — t. I, f" 122
2. Registre n° 13, f° 99 v° 1360.
00 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
avons octroyées parmy certains aceordz et condition lesquelles ilz ne
pourraient accomplir ne entériner, ne aussy les choses dessusdites plus
poursuir, mesmement comme en la poursuitie d'icelles ilzayent déjà très
grossement frayé et despendu du leur si sur ce ne leur estoit par nous
pourveu de remède convenable. Pour ce est-il que nous te mandons et
commettons que appeliez avec toi maître monte Bonjac habitant de
Nismes, Joson deCreun habitant de Montpellier, Austruc Bénédict habi-
tant de Gabeston et Bondié Saporte habitant de Garcassonne ou les deux
d'iceux auxquelz tu fasses commandement de par nous que sur peine de
cent livres parisis pour chacun qui deffandroit, lesquelles si elles estoient
commises nous voulons estre exécutées comme nos propres debtes dedans
douze jours après ce que tu leur auras fait ascavoir ilz soient en certain
lieu tel comme tu leur voudras assigner pour faire et asseoir tailler et
assietter jusques à la somme de six cens royaulz par manière d'emprunt
ou de taille, ou par la meilleure manière qu'il pourra estre fait, et tout
ce qui ainsi sera assis sur les ditz juifz demeurans en nostredit royaume
nous voulons estre cuilly et levé sur iceux, et les reffusans, contredisans,
ou dilayans estre contrains par détention de corps et explectation de biens
si comme pour nos propres debtes est accoutumé à faire comme dit est,
de ce faire te donnons pouvoir, authorité et mandemant spécial. Mandons
et commandons aux séneschaux de Beaucaire et de Garcassonne et à tous
les autres justiciers de nostredit royaume ou à leurs lieutenans que en
faisant les choses dessus dites et chacune d'icelles te prestent conseil,
confort etayde si mestier en as et tu les en requiers et pour plus dili-
gemment exéquuter les choses dessusdites te baillent un ou plusieurs
de nossergens ausquelz mandons et commettons que tout ce que par toi
et les quatre dessusdits appeliez avec toi aura esté assis sur lesdits juifs,
ilz lèvent et exécutent sur iceux en la manière dessusdite, lesquelz toutes
voyes ne s'entremettent de chose que requière connoissance de cause.
Donné à Paris le troisiesme jour de mars l'an de grâce mil trois cens
soixante. Par le Roy à la relation du conseil auquel estoient Messieurs
FArchevesque de Sens, les Evesques de Beauvois et de Chartres et plu-
sieurs autres.
Ferricus ! .
III
Lettres patantes contenant Commission contre les usures excessives que
les juifs exercoient dans la Seneschaussée de Beaucaire en 4360 *.
Joannes Dei gratia francorum Rex, Senescallo Bellicadri veleiuslocum-
tenenti salutem. Gonsules universitatis et habitatores villarum senescal-
liœ prsedictœ nobis conquerendo monstrarunt quod judaei qui ad partes
1. Arch. départ, de THéraull. — Série A. — Sénéchaussée de Nîmes. — t. II,
f 120-121.
2. Sénéchaussée de Nîmes. — Reg. n° 9, {• 85, 1360.
LES JUIFS DE LÀ SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCA1RE 91
illas veniunt mutilant ad usuras, et pro dictis mutuis usuras excessivas et
contra regias ordinationes super talibus cdictas quœ in archivo nostro
Bellicadri reperientur, levant et exigunt qme in anno sortem principalcm
exeedunt, de quo populus quam plurimum aggravatur et depauperatur
sicnt dicunt supplicantes, sibi super hoc de opportuno remedioprovideri.
Quo circa mandamus vobis, et quia a vobis se prœtendunt fore exemptes
committimus quatenus dictis judaeis ne hujusmodi usuras contra dictas
nostras ordinationes ant at excessivas rccipiant seu exigant sub certis
pœnis nobis applicandis voce prœconia inhibeatis seu inhiberi faciatis, et
incontrarium facientes taliter puniatis civiliter tamen quod cedat caeteris
in exemplum et nobis non refferatur querela, litteris in contrarium
impetratis aut etiam impetrandis non obstantibus quibuscumque. Datum
Parisiis XIII die decembris anno domini millesimo c c c LX°, in requestis
hospitii.
F. GUHOTIER 1 .
IV
Commission -pour informer contre les usures, et exactions excessives que
les juifs commettoient dans le Languedoc 2 .
Ludovicus cornes Stamparum, Dorninusque villse Lunelli et baroniœ,
commissarius et conservator privilegiorum et libertatum judaeis et Ju-
dœabus infra regnum francise degentibus per majestatem regiam con-
cessis, et per eamdem specialiter ejus solidum deputatus, Dilecto nostro
Joanni Rigati elerico regio salutem. Ad nostrum denuo noveritis ex non
nullorumlinguœ occitanae relatu pervenisse auditum quod eum Dominus.
noster Rex aut predecessores ipsius omnes et singulos judœos et judeas
suis exigentibus de meritis ejici et expelli a regno suo fuerit et extra per
longa temporabanniti extiterintet diecti. Postmodum vero annis pluribus
delapsis, idem Dominus noster Rex auditis suplicationibus et requislis
dictorum judœorum seu ad eorum instantiam l'actis certis de causis
eisdem licentiam et authoritatem revertendi et commorandi infra regnum
usque ad certum tempusin suis ordinationibus expressatum, et in eodem
cum habitatoribus hujusmodi et aliis personis quibuscunque mercandi,
et eisdem vel eorum alteri suas peccunias ad certum lucrum pro septi-
mana vel mense per ipsos judaeos exsolvendum secumdum magis et mi-
nus mutuo tradendi concessit prout in ordinationibus per ipsum
Dominum nostrum regem super hoc editis latins continetur.
Nihilominus nonnulli judaei cupiditate repleti, Deum nec justitiam
non verentes, licet omnibus singulisque judœis fuerit injunctum et prœ-
ceptum sub certis et magnis pœnis domino nostro régi applicandis, ut
dictas ordinationes de puncto ad punctum observarent quod facere non
1. Arch. dép. de l'Hérault. — Série A. 4. — Sénéchaussée de Nîmes. — T. I. p. 269
2. Registre n° 9, f° 105, 22 septembre 1362.
92 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
curarunt nec adhuc curant. Imo pins in duplo quam rêvera pluribus
personis dicta» linguae occitanae mutuo ad certum lu cru m non tradide-
nint ipsas sibi fuerunt cum publico instrumcnto obligari et quotidie
taciunt incessanter, et quia dicti debitores auc aliqui ex eis propter
guerras aut alia obstacula, quœ sibi praevenerunt et de die in diem pre-
veniunt et occurunt non potuerunt nec possunt termino seu terminio
sibi praefixis judaeis exsolvere puram sortem, eum lucro inde secuto,
ideo suos clamores contra hujusdi debitores suos de totali summa in
instrumentis obligatoriis contenta exposuerunt et exponunt, et deindc
pro hujusdi peccuniarum summis, sic ut praefertur dictis judaeis incartatis
et lucro inde proveniendo dictos debitores minus juste fecerunt et faciunt
pcr personarum suarum et bonarum captionem et venditionem eorumdem
compelli, pro quibus jamqueplures illarum partium sunt exhaeredati quœ
cadunt in evidens dainnum reipublicae et contemptum de decus et ne-
glectum mandatorum nostrorum imo vérins Hegiarum ordinationum
suarum enervationem praedictarum in praemissis et circa praemissa mul-
tipliciter et diversimodo delinquendo, nosque indemnitate patrire hujus-
modi occitanae et totius regni prout tenemur obviare volentes, et dictas
ordinationes ad unguem pro utilitate rei publicae ob justitiae cultum
observare illaesas, et qui damnificati modo prœmisso fuerint, ab eorum
damnis prout facerit raris, expensis dictorum judaeorum culpabilium
relevare et ipsos judaeos taliter de commissis per vos puniri
et castigari quod eorum punitio caeteris consimilia facere praesu-
mentibus cedat in exemplum. Hinc est quod vobis de cujus fideli-
tate et industria confidimus Authoritate et rigore dictae nostrae comissio-
nis, et conservationes, de qua dii est justiciae linguae occitanae praedictœ
extitit facta fides, omnes et singulos commissarios, per nos, super prae-
missis deputatos aut alios quoscumque quacumque authoritate fungentes
expresse revocando, committimus et mandamus quatenus ad loca nostra
et opportuna lingua occitana et alia vos personaliter transferatis, et ibi-
dem de et super praedictis dependentibus ex eisdem et conviciis, cuin ea
solerti diligentia qua poteritis vos diligenter et secrète informitis, et si
per informationem per vos faciendam ipsos judaeos auc aliquem eorum
culpabiles aut vehementer suspectos inveneritis de praemissis, ipsos cum
eorum bonis ad manum regiam et nostram positis capiatis seu capi fa-
ciatis, et ipsos secundnm eorum de mérita puniatis et emendam condi-
gnam domino nostro régi seu nobis per ipsos prestari et illis qui per
dictos judaeos damnum aliquod modo praetacto de quibus vobis liquebit
passi fuerint omne illud quod sustinuisse indebite per eosdem inveneritis,
per eosdem judaeos reddi et restitui faciaetis indilate et alias in et supra
praedictis procedatis, prout vobis videbitur fore rationabiliter proceden-
dum super quibus et ex eisdem dependentibus vobis comittimus vices
nostras donec eas ad nos duxerimus revocandas, taliter in praemissis vos
habentes ne possitis de negligentia reprehendi sed potuis de diligentia
commandari.
Mandantes tenorc presentium omnibus et singulis justiciariis et sub-
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCAIRE 93
ditis rcgiis et nostris, ut vobis in priemissis, et ex eis emergcntibus pa-
reant et intendant, prestentqne si requisiti i'uerint auxilinm servientes,
carceres et juvamen, satisfacto vobis de bonis quorumcumque culpabilinm
in uris sportulis moderate. Receptionem etcompositionum et emendarum
quarumcumque per vos cum quibuscumque delatis faciendam prœmis-
sorum occasione clavario nostro committimus per présenter. Datum pa-
risiis die vigesima secunda mensis septembris anno Domini millesimo
trecentisimo sexagesimo secundo. Sub sigillo nostri secreti nostrorum
majore absente. Per Dominum Locumtenentem ad relationem consilii.
P. Torel l .
Exécution des Lettres du Comte d'Estempes, juge et conservateur des
juifs et juives du Royaume, ordonnant de ne les contraindre à rendre
et restituer aux Chrestiens les sommes qu'ils leurs ont gaignées par
leur négoce, en i36& 2 .
Anno ab Incarnatione domini Millesimo GGGLXII1I et die vigesima
ocjtava mensis septembris domino Gharolo dei gratia francorum Rege ré-
gnante, existentes in thesauraria Regia Nemausi in presentia honorabilis
viri domini Pétri Scatissethesaurarii francise JesepAstructi,et Salamerius
Nasse judœi nominibus suis propriis et alioriimjudieorum sibi adhaeren-
tium,et adhaerere volentium in hac parte, exhibuerunt et presentaverunt
eidem quasdam patenter litteras a magnifico et potente viro domino comité
Stamparum emanatas ipsius sigillo impendenti, ut prima facie apparebat
sigillatas, quas perdictum dominum thesaurarium juxta earum tenorem
petieruntexecutioni demandari, quarum ténor talis est. Louis Comte d'Es-
tampes, seigneur de Lunel, jugegardien etconservateur général estably de
par Monseigneur Le Roy de tous les juifz et juifves demeurans et conver-
sans au Royaume, a nostre amé Pierre Sca tisse thrésorierde Mondit seigneur
Le Roy, salut. Nous avons entendu que vous vous estes efforcé et encore
voulez efforcer de contraindre aucuns des juifs et juifves habitans et
demeurans en Languedoc à randre et restituer à aucuns chrestiens cer-
taines sommes d'argent et d'or que lesdits juifz avoient gaigné et peuvent
gaigner d'iceux expédiens au fait dont lesdits juifz s'entremettent au
Royaume par la licence de Monditseigneur le Roy, par quoy lesdits juifz
ou aucuns d'iceux se pourroient absenter du Royaume au préjudice et
dommage de Monseigneur le Roy et desdits juifz qui en icelluy Royaume
sont par l'octroy royal à eux sur ce fait, et aussy en vous entremettant
de la cognoissance, court et jurisdiction d'iceux juifz, desquelles nous
sommes juges comme dessus est dit, dont souvent desplait à Monseigneur
Le Roy et à nous s'il est ainsy. Pour ce est-il que nous vous mandons,
1. Arch. départ, de l'Hérault. — Série A. — Sénéchaussée de JNimes. — t. II,
f°» 185-186.
2. Sénéchaussée de Nime», Registre n° 12, 1364.
94 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
et enjoignons estroitement de par Monseigneur Le Roy et de par nous
que de contraindre lesdits juifs et juifves par la manière dessusdite vous
cessez et départez du tout en tout doresnavant tout ce que fait aurez ou
fait faire au contraire ramenez ou faites ramener au premier estât et deub
sans délay, ou faire empescher lesdits juifz et juives en leur faict dessus
dit par aucune voye ne retardez en aucune manière, ainçois les laissiez
jouir et user de leurs dits privilèges selon le contenu d'iceux, sçachans
que si vous faites le contraire il en desplairra à Monseigneur et à nous.
Donné à Paris le IX e jour de septembre Tan de grâce mil trois cens
soixante quatre, par Monseigneur le Comte à la relation de son Conseil.
Tohel.
Et die tus dominus thesaurarius receptis dictis litteris reverentia quanta
decet obtulit se fore paratum contenta in dictis litteris adimplere et
exequi juxta ipsarum continentiam et tenorem, suas super eis concedendo
litteras opportunas.
De quibus dicti judaei pro se et nominibus quibus supra petierunt et
dictus dominus thesaurarius voluit unum et plura fieri publica instru-
menta. Actum ubi supra presentibus testibus venerabili viro domino
Petro Juliani in legibus licentiato judice majori, prudente viro Bernardo
Francisci thesaurario regio senescalliœ Bellicadri et Nemausi, magistro
Guillelmo Hure notario, Jacobo Stephani clerico, et me Raymundo Rubei
notario publico dicti domini nostri francorum régis qui de prœmissis
requisitus notam recepi, et in cartularium registri curiae dictœ senescalliMR
scripsi.
Anno die et regnantibus prœdictis existentes in thesauraria regia Ne-
mausi in presentia honorabilis viri domini Pétri Scatisse thesaurarii fran-
ciae, Josep Astruti et Salamerius Nassi judaei nominibus suis propriis et
aliarum judaeorum sibi adhaerentium et adhjerere volentium in hac
parte exhibuerunt et presentauerunt eidem quasdam litteras clausas sub
sigillo secreti régis ut prima facie apparebat in cauda impendenti de
super scriptis, quas dixerunt a domino noslro rege fuisse emanatas, quas
per dictum dominum thesaurarium juxta earum tenorem petierunt exe-
cutioni demandari, quarum quidem litterarum super scriptis taie erat.
A nostre amé et féal thrésorier Pierre Scatisse etc.
Et dictus dominus thesaurarius receptis dictis litteris reverentia quanta
decet obtulit se fore paratum contenta in dictis litteris adimplere juxta
ipsarum continentiam et tenorem. De quibus dicti judaei prose ut inalia.
Actum et testibus qui supra proxime, et subscriptione dicti magistri
Reymondi prout supra*.
1. Arch. départ, do l'Hérault. — Série A. — Sénéchaussée de Nîmes. — t. Il,
£•• 160-161.
LES JUIFS DE LA SENECHAUSSEE DE BEAUCAlRE 9&
Vidimus donné à Béziers, le 8 avril 1377, de lettres du duc d'Anjou du
17 mai (?) 1376, concernant les juifs de la sénéchaussée de Carcas-
sonne.
Guillcrmus de Qoyranis, miles, vicarius Biterrensis domini nostri régis,
universis et singulis, justiciariis in vicaria Bilterris constitutis, quibus
présentes littere pervenerint, vel eorum locatenentibus, salutem. Litte-
rum regias recepimus que sunt taies : Ludovicus, régis quodam franeo-
rum filins, domini mei régis germanus, ejusque locumtenens in partibus
Occitania, dux Andegavensis et Turonensis, ac cornes Cenomanensis,
seneseallo, judicibus majori et ordinario Carcassone, ac custodibus sigil-
lorum majoris, parvi, superioritatis Montispessulami, in sumiidrio
existentium, nec non judici et conservatori judeorum et judearum habi-
tantium in senescallia Carcassone, ceterisque justiciariis et officiariis dicti
domini mei et nostris, ad quos pertinuerit, vel eorum locatenentibus,
salutem. Gravem querelam judeorum et judearum in dicta senescallia
habitantium, seu eorum procuratorum nomine quorum, intelleximus,
contincntem quod, eum ipsi et eorum quilibet habeant, tam in dicta
senescallia quam alibi, quamplurimos et diversos habitatores christianos
qui in pluribus et diversis peccuniarum summis sunt eisdem et eorum
cuilibet efficaciter obligati, etquamquam predicti debitores et eorum qui-
libet in obligationibus per eosdem et eorum quemlibet lactis judeys et
judeabus, eorum creditoribus antedictis quibuscumque, burgensiis Aqua-
rum Mortuarum, et aliis privilegiis bastidorum, litteris status, respectus
judiciarii, seu dilationum de non solvendis eorum debitis, et ex quacum-
que causa per ipsos et eorum quemlibet impetratis, vel etiam impetran-
dis, per pactum, et medio juramento ad sancta Dei III I or evangelia per
ipsos in eorum quodlibet prestilo, expresse renuntiasse dicantur. necnon
et pro prcdictis eorum debitis exsolvendis judeys et judeabus predictis se
ipsos et eorum bona rigoribus et cohactionibus sigillorum regiorum,
nundinaruncque Brie et Companie submisse et obligasse. Nichilominus
predicti Ghristiani debitores, ut dictum est, judeorum et judearum pre-
dictorum, pretextu cujusdam concessionis per nos, ut dicitur, nuper
facte eommunitatibus tautum senescalliarum, in concessione ultimi sub-
sidii duorutn francorum auri pro foco, quam vobis facerunt ultimo com-
munitates predicte, cujusquidem concessionis articulus sequitur et est
talis :
« Item, volumus et concedimus quod habitatores locorum et villarum
dicte sencscallie, aut alter ipsorum, ad solvendum eorum débita in qui-
bus tenentur et sunt obligati judeys, durante tempore terminorum solu-
tionis subsidii prelibati, minime compellantur ant compelli valeant, siue
possint, quoquomodo obligati existant, nec illo tempore volumus currere
usuras,inhibemusque dictis judeys ne dictos eorum debitores Christianos
quoquomodo compellant aut compelli faciant, nec clamores contra eosdem
debitores exponant contra eorum voluntatem, sigillo seu curiis sigillorum
96 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
loquibus obligali existant. Quod si fecerunt, contra presentem concessio-
nem, dictos hujusmodi per exponentes exsolvi volnmus, et dictos debi-
tores ab eisdem clamoribus quitos volnmus esse, et jubemus. Mandantes
nichilominus judicibus, custodibus et conservatoribus sigillorum regio-
ruin Sumidrii et majoris Carcassonis, et aliorum sigillorum dictarum
senescalliarum, ac seneseallis, judicibus ac conservatoribus dictorum
judeorum, et eorum locatenentibus, ne debitores predictos pro principali
debito, durante tempore predicto, ne amodo pro dictis clamoribus que
tient etiam durante dicto tempore, compellant, vexent seu molestent.
Facta si que fuerint in contrarium per senescallos, judices ordinarios aut
eorum locatenentes et quemlibet ipsorum ut ad eum pertinuerit, ad sta-
tum pristinum et debitum, juxta nostri mandatum et concessionem re-
duci volumus et mandamus, litteris, privilegiis, sub quacumque verbo-
rum forma, etiam si de presentibus plenam et expressam, ac de verbo ad
verbum facerent mentionem, non obstantibus quibuscumque. Datum
Carcassone, die VI decembris, anno Domini M. GGCLXXVI. Per dominum
ducem, Tourneur. »
Predictos judeos et jucleas, in exhactione et recuperatione debitorum
suorum predictorum, impedient et impedire nituntur indebite, et contra
predicta renuntiationes et juramenta propria, superius declarata. Nostre
igitur provisionis débite justicie remedio implorato, cum non sit nec
fuerit nec decet intentionis nostre aliquibus viam perjurii aperte, nec et
privilegiis sigillorum regiorum, nundinarum Brie et Companie predicta-
rum aliquattenus derogari, vobis et vestrum cuilibet, prout ad eum per-
tinuerit, precipimus et mandamus districtius et injungendo, quathenus
omnes et singulos debitores ipsorum judeorum et judearum dicte senes-
callie, quos, per exhibiliones instrumentorum obligationum duntaxat
vobis faciendas, ipsis judeys et judeabus fore obligatos inveneritis, ad
solvendum ipsis judeys et judeabus summas eis obligatas eis modis et
formis quibus eo tenore instrument et regiorum sigillorum obligati fue-
runt, viriliter compellatis seu compelli faciatis juxta modum et formam
obligationum predictarum, concessione nostra predicta privilegiis bur-
gensibus Aquarum Mortuarum et aliarum bastidarum constructarum et
construendarum, pénis et inhibitionibus factis concessisque et conce-
dendis ad hoc, contrariis litteris que a dicto domino rege nobis seu nostra
curia sub quacumque verborum forma impetratis seu impetrandis, nisi
de presentibus de verbo ad verbum expressam facerent mentionem, non
obstantibus quibuscumque. Predictaque judeys et judeabus predictis
concessimus et concedimus de certa sciencia auctoritateque regia nobis
super hoc atributa et gratia speciali, si sit opus, et ex causa. Datum Nar-
bone, die XVII , anno Domini M. GGCLXXVI. Per dominum
ducem. Presentibus dominis Petro Lodovensi et Johanne de Sancto Ger-
nino. P. Mortier (?j » Quarum litterarum auctoritate et virtute vobis et
vestrum cuilibet precipimus et mandamus quathenus contenta in
preinsertis litteris et tieri mandata faciatis, compleatis, et exequamini
diligenter juxta earum formam et tenorèm, deffentionibus et inhibitioni-
LES JUIFS DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE BEAUCAIRE 97
bus per nos seu curiales regios brevi in contrarium vobis factis vigore
aliarum litterarum et clausule. De quibus ut supra preinsertis litteris fit
et habetur mentio inaliquo non obstante. Datum Biterre, die VIII aprilis,
anno Domini M. CGGLXXVII.
Collatio facta est cum originali.
VII
Permission donnée à deux juif z de Tarascon d'entrer dans le Royaume
nonobstant ïarrest des représailles donné contre les subjets du Roy de
Sécile et les Provenceaux. 1403 K
Guillelmus de Balo servions regius et custos castri régis Garcassonnae,
commissarius ad cxequendum quoddam arrestum per metuendissimam
Guriam parisien si parlamenti probatum super facto cujusdam Represaliœ
sive marchae ad utilitatem Andreie Montanenii et suorum consertum
contra babitatores et incolas regiœ Geciliae et specialiter contra incolas
provinciœ et Niciœ, specialiter deputatos castello et judici Bellicadri
cœterisque justiciariis et officiariis quibus présentes litterse pervenerint
velr eorum locatenentes nec nonquibuscumque servientibus executoribus
et commissariispro facta dicta? Represaliœ sive Marchai deputatis et depu-
tandis salutem. Cum inclitissimus princeps dominus Dux Bitturicencis
domini nostri Régis locumtenens in partibus Occitanis et Ducatus Aqui-
taniœ pro bono et utilitate civium et incolarum villae Bellicadri et aliorum
subditorum Regiœ et certis aliis causis in suis litteris latins comprehen-
sis, voluerit et mandaverit quod Magister Jacob de Lunello phizicus et
Belan Belan Surgicus judei, habitatores Garcassonnœ toties quoties vo-
luerint et necessarium fuerit seu eorum placuerit voluntati ad locum
prœdictum Bellicadri et alias partes Regni venire et ingredi valeant
atque possint, cumque prout intelleximus praenominati Magistri Jacob et
Belan prœtextu dicta? Represallite capi aut alias impediri dubitantes
regnum subintrare formidant. Igitur nostrum animun déclarantes de et
cum consensu senescallis et circumspecti viri domini Joannis Gabardesii
in legibus licentiatis judicis régis ordinis Garcassonnœ cui dicta Represi-
lia pertinet et spectat, voluimus et concessimus ac tenore presentium
volumus et concedimus quod iidem phisicus et surgicus toties et quoties
cumque volumus nullo dictte Marchte obstaculo dictum locum Bellicadri
et ad alias partes venire ibidemque stare et redire libère valeant juxta
modum formam et tenorem, litteramque dicti Domini Ducis dictai Repre-
saliœ quod ad eos nonobstante non permittentes qua?cumque in contra-
rium fieri quovismodo. Datum Nemausi die vicccisa prima mensis julii,
anno Domini millesimo quatercentesimo quinto. Constat de dicto con-
sensu. Freconi 2 .
1. Sénéchaussée de Nimes. — Registre n os 68, 7, f° 18, 1399.
2. Arch. départ, de l'Hérault. — Série A. — Sénéchaussée de Nimes. — Reg.
n° 8, p. 17 et 18.
T. LXV1, n° 131. 7
SUR
LE RECUEIL DE CONSULTATIONS
APPKLE DTMN 1HÎ
Parmi les recueils manuscrits de consultations qui se trouvent
dans la bibliothèque du Talmud Tora de Livourne, il yen a un sur-
tout qui se recommande à l'attention des hébraïsants. C'est un
gros manuscrit contenant plus de deux cents consultations l
du xvi e et du xvn 9 siècle, presque toutes autographes. Il est relié en
cuir et porte écrit sur le dos le titre suivant : D13173 tT3*H iposn iT'to
1*3 tzrstfr iris© sam D^-iarn ffwm 01317373.
En parcourant avec attention cet intéressant manuscrit, je ne
tardai pas à constater qu'un grand nombre des consultations
publiées par M. Frankel, sous le titre de t3HB3N j-it 2 , et faisant
partie du ms. Àzoulaï de ce même nom, avaient été transcrites de
ms. de Livourne.
Ce dernier n'est cependant pas le seul, je crois, qui ait contribué
à former la matière du tsuBSN jit, puisque même parmi les
numéros publiés par M. Frankel il y en a quelques-uns que je n'y
ai pas retrouvés. Mais il a été, en tout cas, la source la plus impor-
tante pour la compilation du ms. Azoulaï, comme rémunération
suivante le démontre suffisamment. Les numéros de l'éd. Frankel
transcrits du ms. Liv. sont les suivants : 1-20, 21-25, 31-33, 37-59,
63-71 .
En dehors du fait que le recueil de Livourne se compose presque
exclusivement de consultations originales, c'est-à-dire écrites
1. Un petit nombre de décisions et d'autres documents divers font aussi partie de
ce recueil, comme le titre même l'annonce.
2. Husyatin, 1902.
SUR LE RECUEIL 1)E CONSULTATIONS APPELÉ »tt»K JTT 99
entièrement de la main même des auteurs ou tout au moins
signées par eux, ce qui serait déjà une preuve suffisante, Ton a
d'autres preuves encore que le dit recueil a été la source primitive
du ms. Azoulaï. Je signalerai les deux suivantes :
1° Toutes les fois qu'il y a une lacune dans le ms. Livourne,
on la retrouve telle quelle dans le 'a« 'it. Je donne comme
exemples les n 08 1 et 20 incomplets respectivement au commen-
cement et à la fin ;
2« Plusieurs des consultations du ms. Livourne sont encore
pliées en forme de missive et renferment l'adresse originale ; il. y
en a même qui conservent des restes de la cire qui a servi à les
cacheter. Or, dans le 'ru* '"ïï l'on retrouve l'adresse dans les mêmes
consultations et dans celles-là seulement 1 .
Ce n'est pas ici le lieu de donner une analyse complète du volu-
mineux et important recueil manuscrit; on en trouvera d'ailleurs
la description détaillée dans mon prochain catalogue de la collec-
tionne Livourne. Toutefois, ayant sous les yeux l'original de ces
consultations, je suis à même de donner, en attendant, des détails
nouveaux sur quelques-uns des numéros publiés, détails qui ne
seront pas, je l'espère, dépourvus d'intérêt ; je pourrai même rec-
tifier quelques erreurs dues sans doute à l'inexactitude du copiste.
Je citerai les numéros d'après l'édition Frankel.
I. Entre les numéros 1 et 2 se trouve l'indication suivante : f-HiTE
puttniï SFoa 'n. Qui était-ce? Le possesseur de cette partie du
recueil? ou le destinataire d'une ou de quelques-unes de ces con-
sultations de Maïmonide? Cette dernière supposition ne me paraît
pas plausible, car je remarque que le nom de ce rabbin est suivi
de l'abréviation : Y's\ tandis que le nom de l'auteur est toujours
accompagné de l'eulogie : bY J'avoue aussi n'avoir jamais lu le
nom de ce rabbin de Damas et je laisse la solution de cette ques-
tion à de plus compétents que moi.
II. Le n° 21 porte dans l'éd.Fr. la signature de ve npyv C'est
une erreur du copiste. La consultation autographe dont l'écriture
est d'ailleurs très lisible, ce qui n'est pas toujours le cas, porte la
signature suivante: i3"p» ap*\queje lis Maioni ou Maggioni.
La consultation est pliée en quatre et porte sur l'enveloppe
l'adresse de R. Simha Luzzatto, qui a été reproduite dans l'éd. Fr.
1. Il est vrai que le copiste n'a pas eu toujours le soin de la transcrire. V. plus loin
les n os IV et V.
100 *REVUE DES ÉTUDES JUIVES
III. Le n° 23 renferme deux décisions sur une question commer-
ciale. De la première la signature seulement est autographe ; mais
la seconde est tout entière de la main de Léon de Modène, dont on
reconnaît facilement la belle et claire écriture. Elles sont aussi
pliées en quatre, et le destinataire y a écrit en bas des pages des
notes en espagnol, malheureusement très peu lisibles ; les voici :
I. esta he a copia da confirmation do ecc™ rebi Hazaria Picho
sobre o meu tratado na materia dos. . . — II. esta he a copia de
cartap. me escre( veva ) sobre os cambios o ecc mo rebi jheuda (sic !)
de modena. — La dernière page renferme l'extrait d'une troisième
décision sur le même sujet accompagnée de la note suivante : este
he o capilolo que o ecc mo rebi isaho atias me escreveva nha sua
de 8 tebet 539 1 sobre o meu pesah per demande na materia dos
cambios.
Il paraît, en somme, que le destinataire, qui était probablement
un expert en matière d'échanges, avait auparavant donné lui-
même son avis sur la question débattue ; il en avait plus tard
appelé à l'autorité des deux chefs du rabbinat de Venise et en der-
nier lieu à celle de Isac Athias, le célèbre rabbin de Hambourg qui,
depuis 1623, résidait, lui aussi, à Venise.
IV. La consultation de R. Schelomo ben Attar (n° 25) porte sur
son enveloppe l'adresse suivante : r-pan *pa*a îrbaiBïi r-aiton . rf'a
■far na^^n *ua bia ribaunn.
V. Les n os 31-33 se rapportent à une question soulevée à Corfou
sur le rituel à suivre dans le cas d'un Juif mort à la suite de bles-
sures. — Le numéro 31 porte dans l'éd. Fr. la date Vann
p"sb, c'est une erreur du copiste ou de l'imprimeur, la date est
dans l'original : p"sb nan M©. Le n° 33 provient de Venise, mais
ne montre aucune signature. Dans quelle relation se trouve t-il
avec le n° 31 ? L'adresse suivante que l'original conserve sur la
dernière page et que le copiste a sans doute oublié de transcrire,
éclaircit suffisamment ce point : da'nawi •trEnn tzmtt ^33 bittb
nizîN .ta^ann r-iby» li'n .dm» DniD û^asiam trpnn .tmn ifcvb
tu"?* tiÉrs^iaiz) nbVran ^nm mwa.
Il paraît que la réponse plutôt impertinente du JiBirn r n dan 1
avait fini par irriter le rabbin de Corfou, et ses mots mêmes, "pb
1. C'est peut-être un certain rabbin Josua Forte qui résidait à Corfou à la môme
époque.
SUR LE RECUEIL DE CONSULTATIONS APPELE Û^N Jlï 101
''m a^abtt ^n» yna vi*tt8i Tittp, révèlent chez lui rintention
d'en appeler aux autorités, intention qu'il a réalisée, en effet, en
envoyant sa missive aux rabbins de Venise. Mais ces derniers, tout
en approuvant sa réponse, ne lui cachent pas le regret qu'ils ont
éprouvé en apprenant que des fils d'Israël se querellaient entre
eux, et lui conseillent, en tout cas, de ne pas pousser plus loin
ses démarches ("pattb m n"na «■» h nata.p Yn). Quant au n° 32, j'ajou-
terai qu'il est écrit sur un très petit morceau de papier attaché à la
consultation n p 31 , et comme l'écriture en est absolument la même,
il y a lieu de croire que c'est une petite note écrite par l'auteur
avant de rédiger sa réponse.
VI. Les deux notes qui accompagnent la consultation n° 36 et
dont la première commence par les mots b"T ■•"ann sont écrites en
gros caractères, tandis que la consultation même est écrite en
caractères minuscules, l'encre en est aussi différente et, ce qui est
bien plus important, l'écriture. Il s'agit évidemment d'observations
ajoutées plus tard par un autre. Je ne sais, en tout cas, pourquoi
le copiste a omis de transcrire une troisième note écrite sans
aucun doute de la même main. La voici : X'ypn '->oa b"T N"a;znii ana
nnaa r-rtns irrjio iznm tas -6* o^w ï-raara sraa vipsnDï-nD si»
gppm pm »i™ ^stt .
VII. Les n os 55-58 sont entièrement autographes. En bas de la
consultation finale du R. Ahron Abib (no 58) est écrite la note
suivante : ta? n"? p-irn trarûs ta^a ïbn tsarn i-hto t-rm ta*
. . .TWtn "^a ^nttnn pTOîTi nttati Vian baia rvn. Suivait la signature
qu'on a plus tard biffée avec de l'encre très noire, de sorte qu'il est
devenu impossible d'identifier l'auteur de ce témoignage d'appro-
bation, adressé probablement à R. Samuel de Médine, l'auteur de
l'avant-dernière consultation. J'ajouterai que la première partie de
la nniïîn n° 55, jusqu'aux mots rf'YiTwn nmtt tzrt, a été biffée
dans l'original par des traits de plume.
VIII. Le numéro 66 traite le même sujet que le précédent.
Cependant la nbaiû est conçue dans une forme différente et con-
tient des éléments qui manquent dans l'autre. On me saura peut-
être gré de la reproduire ici :
babi nsas trnn anb «m anpjz "*3M p^ 11*73181 laien) .i-ibroa
Vi*73ïb naai dien 'vn mns amra mno "nawi -natria bma "ib uji n
■pian naa in*"bra mnbn mnsb ns-im n^nnn ûtd ibna b^
awDja '*»xûi rr^&na ->b p^rta -h» naibn nnsn ba ib -ittiK ïai&m
102 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Kbtt "na '^yiV2U*r t '^aira i?dd a^atap û^-ip b«5 ms ana b^k ib
ht nn 'tbrmao'ti "■onaiabi -12b rra ib '»in -'aia-n *paaa ^ano«
tr^fin prn "H-tt b^a» wa na vn«ta ton a»vn ton rr«m pï n n
D^raipn i^m a^a-inn i» ys» rrnn in a^anbi ■paw q-iprb bannis
b'navinn ban V'^ a^a-in istin a^ mpmn nvaaona ns^N ima ïabia
n?:a ann ^ib vit n»M baa û"»8npn y a ^ (nvaa»b -nmab la^apa
'n f"Qi mnN n^aon 12b ■pa ^a anaba iao^ 'n ntap ba» t<->nrs
S'n Brnn n^aon na» q-jstc m«b bot a^np 'a 'pa fnpirro
p"p '^sann la^n» ■pai îa^a œ^io mptnïi mttaon t* na^ posn
t=an bbnan aann naattp ta'vwiB "^ bai Vit iiddi n^»ti
Ismaai a^an a^avain ibaa -non 1"^ nwnpïi mbnpn m^aon
tzpra maaonîi jn na?3 a^na p as 'n pooan 'nan a*>a^ pn *»jabtD
s"y nna» ,Vap *-«* *> a m m nnso p"-p '•«aann laTiN "pai wia
'■«317372 iDia^ bn ^n ïipisb ïrran ann '-an lanv nban anain
rnnan rrnoaa "ji^ed n&* ararp ■Tar' a*aain istin bia mpTnrr
r-i^tn pm Nun vna nb^snbi pian ^aa maïann riincb» wittbi
.^"■o» 18» naai bit îrmn Tna nsbi a^\an \a bisa voiai
La première partie que j'ai mise entre parenthèses est à peu
près la môme que dans la ïibaia précédente; tout le reste ne s'y
trouve pas.
IX. Le ms. Liv. contient deux versions différentes de la consul-
tation n° 68. L'une, celle qui est publiée dans l'éd. Fr., est de
beaucoup la plus longue, et semble être le développement de
l'autre. Toutes les deux ont la signature autographe d'un R. Isaïe
de Trani. Or, une lecture même superficielle de ces deux consulta-
tions suffit à démontrer que ce rabbin ne peut absolument être
identifié avec aucun des deux célèbres talmudistes italiens de ce
nom 1 . Et pourtant l'histoire du rabbinat ne connaît aucun autre
rabbin de ce nom. Il est évident qu'il s'agit d'un troisième Isaïe
de Trani peu connu, lequel, à en juger par l'écriture des deux
documents en question aurait probablement vécu en Orient au
xvii siècle.
X. Le numéro 69 n'est pas signé par a^an bNTEia comme dans
l'éd. Fr.,mais bien par tran barrata. Il s'agit sans doute du rabbin
de ce nom, qui fut un des plus célèbres disciples de fc5 H Tttnma et
dont Azoulaï parle assez longuement 2 .
1. Parmi les autorités citées dans ces consultations on trouve R. Joseph Caro,
Josua Falk et autres rabbins de la même époque.
2. Sehem Hag., éd. cit., p. 174.
SUR LE RECUEIL DE CONSULTATIONS APPELÉ »t»3N 3>-)î 103
Le n° 71, le dernier, porte dans le recueil Frankel la signature
suivante : tn^b^a^ p"ir©tt; c'est encore une erreur du copiste,
l'original est signé yN^aiBap mma, c'est-à-dire par Moïse ba-Gohen
Àbigdor Castellazo ', dont le ms. Liv. renferme d'autres consulta-
tions et qui était parmi les rabbins du Caire à l'époque de Méir
Gavison.
Il est à mon avis bors de doute que Azoulaï n'a pas connu le
recueil ms. de Livourne. En premier lieu, parce qu'il ne men-
tionne pas, dans son ouvrage biograpbique, un certain nombre
d'auteurs dont les consultations font partie de ce recueil, ce qui
ne lui serait certainement pas arrivé s'il les avait seulement vues,
témoins certains auteurs au sujet desquels il se borne à citer une
consultation contenue dans le D^toaN anï 2 . En second lieu, il aurait
constaté la dérivation de son manuscrit de celui de Livourne, qui
renferme les documents originaux, et n'aurait pas manqué de
souligner cette provenance ou tout au moins de l'indiquer à l'en-
droit où il parle du '3N ^t 3 . Je crois aussi qu'il aurait rectifié les
erreurs qui s'étaient glissées dans son manuscrit par la négligence
du copiste. Ce n'est donc pas lui assurément qui aura fait copier
ces consultations, dont le recueil sera parvenu dans ses mains
indirectement, peut-être pendant son séjour à Livourne.
Carlo Bernheimer.
1. V. Revue, XXIII, p. 141.
2. v. p. ex., iTn mab dma», N-iômn nvbv, ^Tizîpip vn et autres.
3. Schem Iiaged., II, p. 48.
LE POÈTE SAUL GASPI
Le poète Satil Caspi,dont le Rituel du Comtat Venaissin conserve
quelques compositions liturgiques, n'est pas mentionné par Zunz
dans son histoire de la poésie synagogale. Il est cité pourtant par
lui dans son livre Zur Geschichte und Literatur* et par
S. D. Luzzatto dans sa liste des Païtanim publiée dans le
Magazin fur die Wissenschaft des Judenthums 2 . C'est tout
ce que je connais sur cet auteur et Gross 3 lui-même ne donne rien
de plus. Or, le ms. 119 de la bibliothèque du Talmud Tora de
Livourne, ms. provençal de 336 feuilles de papier 13 x 10 daté de
la fin du xvi e siècle, renferme, entre autres, une collection de
68 compositions poétiques de Saûl Caspi. Il semble bien que ce
manuscrit est autographe, car il contient un assez grand nombre
de corrections interlinéaires et marginales qui ne sauraient avoir
été écrites que par l'auteur même. Je ne donnerai pas ici une
analyse complète du contenu de ce manuscrit, et me bornerai à
énumérer les compositions dont je viens de parler :
44 poésies (to^iB), parmi lesquelles je signalerai les numéros
suivants : n° 5 nb 1 »» n-nab bvd, n° 7 y\m 'anab tara, n° 11 aï»s
VN'rcîab, n° 15 nati:b cars, n° 18 tarns nba», n° 27 fhbnob, n° 29
mmonb, n os 33, 36 r-nnaïab, n° 37 wtti abib b?, n 08 54-57 fca->-™
nosb, n os 15, 17, 19, 23, 25, 35, 40 ; énigmes (nvrn). — 24 compo-
sitions en prose rimée. dont 14 portent le titre de nsr»V» et 10 le
titre de j-nbaMnn = apologie.— 3 épithalames, n os les plus intéres-
sants du recueil au point de vue historique : 1, mbbnnb Tnan n"PU3
■p n ■» b t yv\ïv* '-) na inos nbinan uy "p an b ïi *n m mnaïi ;
II. ïma*a*n *nnn«b Y'ar (Meyrargues) «n , iN:nvtt É 7 *n ^a-np 'jnnb
(Regina) ; III, ûva )vo a"-> p"cb 'û"îv nau: man rut 5****1 *rnn« rniTa
T5 *Dn îzmb ^m^anu n^bnn inn 'ian *p"ia* p-.oraa vtîii ump nau:
"jnnrr unm"i*»T.
i. Berlin, -1845, p. 475.
2. '"i;n C*fJ1*SÏTi D*3£3**S?1 mb 'at b""71ZÎ nbn3. Magazin, \U, partie hébr., 66.
3. Gall. Jud., p. 70.
LE POÈTE SAUL CASP1 105
C'est en me fondant sur les noms des personnages mentionnés
dans les titres de ces trois compositions que je me suis proposé de
fixer avec un peu plus de précision le lieu et l'époque de l'activité
de Satll Caspi comme rabbin et poète, et j'espère avoir au moins
partiellement atteint mon but. En effet, les listes n os 21, 23, 25 et
26, parmi celles qu'Isidore Loeb a reproduites dans son excellent
travail sur les Juifs de Carpentras \ contiennent des notices dont
je me suis servi pour établir une chronologie relativement exacte
des personnages en question. Je commence par donner un résumé
des renseignements documentaires. Dans la liste n° 21 nous
trouvons nommés un certain Benestruc de Meyrargues (1565) et
un certain David Lion (1570) ; dans la liste n° 23 ces deux person-
nages sont de nouveau mentionnés, mais cette fois avec leurs fils;
le premier en a deux : Astruguet (ia) et Josué; le second en a un :
Jassuda (rmrp). L'absence de documents pour les années de
1570" à 4580 ne permet pas d'établir à quelles dates précises ces
fils sont nés. Le rabbin et poète Satll Caspi n'est pas cité, à vrai
dire, sous son nom de famille; il ne saurait pourtant y avoir de
doute, à mon avis, sur ce que le Raby Saiil mentionné dans les
documents des années 1580-1615 (liste 23) soit le même que
l'auteur de notre recueil de poésies. La liste n° 25 ne nous
intéresse pas beaucoup, car elle a été compilée sur les documents
des années 1600-1605, qui sont déjà comprises dans la liste n° 23.
Dans la liste n° 26(1629) un seul de ces personnages demeure
encore : David Lion, mais son fils n'y est pas nommé.
Voici maintenant ce que je crois pouvoir reconstruire à l'aide de
ces documents unis aux indications contenues dans le recueil
manuscrit de Livourne.
Saiil Caspi fut rabbin à Carpentras de 1580' à 1615 au
moins. En 1599 (a "a©), sa sœur Régina épousa Astruguet de
Meyrargues, fils d'un certain Benestruc de Meyrargues, dit Pato,
qui résidait à Carpentras probablement depuis 1565 (v. liste n° 21).
Il semble que les jeunes époux aient fixé ailleurs leur demeure,
puisque, en 1600 (liste n° 25), c'est-à-dire un an après leur mariage,
les documents réunis par M. Loeb ne mentionnent que le
père Benestruc de Meyrargues, tout seul, sans plus donner aucune
indication sur ses deux fils. Quant au mariage de Jehuda Lion
avec Esther fille de R. Josué Lion, je ne vois aucune difficulté à
l'identification du mari avec Jassuda (Jehuda) fils de David Lion,
que nous avons déjà trouvé parmi les habitants de Carpentras de
1. Revue, XII, p. 201-215.
106 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1570 à IG29. Pour l'épouse Esther, la chose est plus difficile, car il
n'y a pas de documents pour les années 1615 à 1629 parmi ceux
que Loeb a reproduits. Il est vrai que nous trouvons dans la liste
n° 26 (1629j un Rabbin Jessé Lion arec femme et enfants; mais
comme celui-ci n'est pas le seul parmi les Juifs de Carpentras
à porter ce nom (v. listes n° 23 et 25), on ne saurait affirmer qu'il
ait été le père de la fiancée. En tous cas, c'est probablement entre
1615 et 1629 que le mariage aura eu lieu, parce que le père du
fiancé, David Lion, est mentionné tout seul dans la liste n° 2(>,
comme je l'ai déjà fait remarquer plus haut, Je répète que
l'absence de documents pour les années 1570 à 1580, et 1615 à
1629 m'a empêché d'établir avec plus d'exactitude la date de ces
événements. Je crois pourtant que des recherches diligentes dans
les archives de Carpentras pourraient avoir pour résultat de
compléter, voire même de rectifier en partie, les indications que j'ai
réunies sur le milieu et sur l'époque où Saùl Caspi a vécu.
Je n'ai pas l'intention de donner ici une appréciation complète
de sa valeur comme poète ; je laisse ce soin à de plus compétents
en la matière, si jamais le recueil de ses poésies est publié. Je dirai
seulement qu'il y a d'ordinaire plus d'artifice que de sentiment
dans sa poésie. Ce n'est point un poète de haut vol, maison doit lui
reconnaître une certaine originalité dans l'invention et une
certaine adresse dans la forme, ce qui suffit à rendre intéres-
santes ses compositions; c'est, en tous cas, un auteur qui mérite
d'être mieux connu.
Ne pouvant offrir au lecteur qu'un essai très limité de l'œuvre
poétique de Saiil Caspi, je ne reproduirai ici aucune de ses poésies
liturgiques, dont on peut trouver des spécimens dans le Rituel
d'Avignon et de Carpentras; je bornerai mon choix aux trois
numéros suivants :
1° Une poésie de circonstance pour les noces de sa sœur; elle
est adressée à l'époux et lui donne des conseils.
2° Une petite composition de genre didactique et morale inti-
tulée nroin.
3° Une des nombreuses nTnbattnn contenues dans le recueil,
que j'ai choisie à cause de quelques passages qui me semblent
intéressants au point de vue historique.
LE POÈTE SAUL CASPI
107
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1. I P»ois, vu, 36. L'expression n'est pas très claire.
2. Je crois que le poète joue sur les mots m*731 « larmes » et m y 73 « argent ».
3. Cantiques, vin, 5. Le mot û*mi doit être compris, à mon avis, dans son
acception générale d'amour; l'auteur a voulu, en tout cas, réunir dans un seul vers les
trois devoirs principaux du mari envers sa femme.
4. lsaïe, xxiv, 12.
5. Cette forme n'est pas très claire. Est-ce un hithpael de Ï"J*©, sans la transpo-
sition du ri et du © ?
108
REVUE DES ETUDES JUIVES
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.ri-iT^b ai3«
1. Hos., xm, 8.
2. Zach., ix, 12.
3. Job, xx, 25.
LE POETE SAUL CASPI 109
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.■pisnb a"aa pis ^tasiaa wp . *îiu3b ns^a "an-m ^b *« k^ .t^ian
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^na^au: a«m .ivîn ^a aaip* nna .^wp^i "j^a ^aa nap3 a^pa
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.a^nn i3a->n"» n^n ampa ww* "jnp maatm ,n a>^-in ^a^N b^T
.a^np "jaTai baa^a
1. Ps., xxiii, 2.
2. Is., lviii, 6.
3. Gen., xxxi, 7.
4. Am., il, 7.
iiO REVUE DES ETUDES JUIVES
Je n'ai noté que quelques mots et quelques formes rares tirés de la
Bible pour lesquels l'auteur semble avoir eu une prédilection, et
aussi quelques rémiuiscences bibliques. Quant au numéro III. le
ton général et surtout les expressions contenues dans la dernière
partie montrent que l'auteur était sous l'impression de quelque
fâcheux événement concernant les Juifs de sa communauté. On ne
saurait établir rien de précis à cet égard, puisqu'on ignore la
date de cette composition. Les mots : nra-iab bn nnb Tnaa pbm
■di mb-ro "ib"D^ pourraient faire penser à des vexations ou des
tailles de tout genre, qui n'étaient pas rares à cette époque dans
les États pontificaux. La bulle d'expulsion de Clément VIII
(28 février 1593), bien qu'exécutée seulement en partie \ pourrait
aussi avoir provoqué le ressentiment du poète. L'allusion me
semble, en tout cas, incontestable.
Carlo Bernheimer.
1. Revue, t. XII, 169 et pas*.
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER
(suite *)
Les affaires commerciales de Samuel Lévy n'étaient pas non plus
à cette date arrangées complètement. Les créanciers devaient
faire un choix parmi les objets déposés chez Dominique Anthoine et
Alexandre Senturier, suivant la dernière évaluation. Ce choix
n'avait pas encore été fait et ne pouvait l'être, puisqu'une partie de
ces objets n'avait même pas encore été inventoriée. On convoqua
donc une nouvelle réunion des créanciers, le 18 octobre 1717, et
l'on dressa, à cette occasion, un nouvel inventaire des objets exis-
tants. En même temps, on fit le compte des sommes dues aux
différents créanciers, lesquels furent divisés en quatre catégories,
dont chacune reçut un quart des objets consignés dans l'inventaire.
Dominique Anthoine et les créanciers de sa catégorie reçurent
59.335 1. 1 s. 10 d. On agit de même avec les trois autres syndics,
puis eurent lieu des partages spéciaux, des enchères et *des adju-
dications ; les choses se passaient de la façon la plus régulière, et
tout faisait prévoir que tout le monde serait satisfait.
Mais quelques-uns des créanciers ne purent supporter que Samuel
Lévy ne payât pas ses dettes intégralement. Ils décidèrent donc de
le dénoncer pour banqueroute frauduleuse, espérant l'intimider
par ces moyens et l'obliger à chercher l'argent à l'étranger. A eux
se joignirent, peu à peu, la plupart des autres créanciers. Ils lui
demandèrent, le 18 octobre 1717, de fournir encore 35.247 1. pour
la masse et 4.000 livres pour les frais. (D'après un document de
M. L. Wiener à Nancy.)
A la même époque, une autre affaire était pendante. Les beau-
frères de Samuel Lévy, les frères de sa femme, Jacob et Moïse
Schwab de Metz, prétendirent qu'il leur devait la somme de
62.977 1 en argent lorrain, tandis que lui-même assurait qu'il ne
leur devait plus rien. Or, il avait encore à Metz une maison, des
meubles, des livres, des vêtements, des places dans la synagogue.
Tout cela fut saisi par les frères Schwab. Samuel Lévy protesta.
1. Voir Revue, t. LXV, p. 274.
112 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
(Bibl. Nat. et L. Wiener). Nous ne connaissons pas la suite de cette
affaire, nous savons seulement qu'elle reçut une solution le
14 novembre 1717. (V. plus loin.)
Entre temps, Samuel Lévy avait appris que le duc avait donné
ordre de le mettre en prison, dès que son affaire avec les Schwab
serait terminée. Il écrivit donc à M. Sauter, le 10 novembre, de
faire rétracter cet ordre, sans quoi l'on verrait se reproduire
l'ancienne confusion dans ses affaires II se faisait fort de prouver
que les motifs invoqués pour son emprisonnement étaient absolu-
ment dénués de fondement. De plus, ses créanciers de Nancy lui
avaient écrit de se procurer jusqu'au vendredi suivant un renvoi à
trois mois ou une lettre de restitution, afin d'empêcher les pour-
suites de ses créanciers juifs; sans cela, il serait un homme perdu.
Il priait le duc de prendre en considération les services rendus par
lui au pays et de se rappeler que tous les Juifs étaient protégés
par leur souverain ; on devait donc lui accorder la même grâce.
(P. J., XLI)
Le mandat d'arrêt ne fut pas encore lancé. Mais Samuel Lévy fut
surveillé de la façon la plus sévère; on intercepta même une partie
de sa correspondance. Il s'en plaignit, dans une lettre adressée à
M. Sauter et datée du 14 novembre, et comme il eut peur que cette
lettre n'eût le même sort, il la fit remettre par son avocat. Nous y
voyons que son procès avec les Schwab était arrangé. Mais ses
créanciers chrétiens étaient venus, avec une « fureur digne de
compassion », lui enlever tout ce qu'il possédait. Lui et sa femme
sont obligés de coucher par terre ; ils lui ont arraché, avec violence,
le seul rideau qui restait à son lit, lui disant que c'était mainte-
nant le duc lui-même qui le retenait, ce qu'il ne pouvait pas croire
d'un prince trop bon pour ceux qui ont de la justice. Il priait
M. Sauter de représenter sa situation misérable au duc, car
il était obligé de se passer de dîner, faute d'argent. Son ennemi le
plus acharné était Anthoine, qui était déchaîné contre lui comme
un lion, parce qu'il avait été nommé receveur général. Il n'était
pas possible que le duc laissât mourir de faim celui qui l'avait servi
si fidèlement. [P. J., XLII.)
Deux jours plus Lard, le 16 novembre, Samuel Lévy écrit à
nouveau. Il prie le duc d'avoir pitié d'un pauvre homme qui n'a
pas de pain à manger, qui est forcé de coucher par terre avec sa
femme et sa famille. Il était constamment gardé par une troupe
d archers et on le menaçait de le mettre en prison. Si cette menace
était exécutée, il serait ruiné. Il avait, à Metz, des maisons et
d'autres objets d'une valeur de 150.000 livres à peu près, à Franc-
SAMUEL LÉVY, KABBIN ET FINANCIER 113
fort pour 60.000 l., en Alsace pour 30.000 l., des créances et des
maisons à Nancy. S'il était laissé en repos, il pourrait s'arranger
avec ses créanciers et mettre de l'ordre dans ses affaires. Il signa
cette lettre « au lit et malade. » (P. /., XLIÏÏ.)
Comme il n'obtint pas de réponse, il rédigea un mémoire sur
l'état général de ses affaires, sur ce qu'il avait payé, sur ce qu'il
devait et sur ce qu'il possédait encore. Ce mémoire est daté du
1 er décembre 1717. Il en résulte que ses pertes et ses paiements,
depuis le 10 juin, se montaient à plus de 3 millions de livres,
argent lorrain, et qu'il ne devait pas tout à fait 3 millions. (P. J.,
XLIV.)
Là-dessus, il y eut contre lui un mandat d'arrêt, le 3 janvier 1718,
parce qu'il n'avait pas encore payé à ses créanciers chrétiens les
deux tiers de ses dettes promis dans le contrat du 29 août 1717.
Le texte de ce mandat est conservé dans un factum imprimé, en
possession de M. L. Wiener de Nancy. Le titre en est ainsi conçu :
Sentence rendue aux juges conseils, pour les créanciers chrétiens
contre Samuel Lévy, qui demandent l'exécution de leur traité pour
les deux tiers, 31 décembre 1717.
Nous ne savons pas les démarches que fit Samuel Lévy pour
éviter son arrestation. Mais, le 25 janvier 1718, il écrivit au baron
de Sauter que le nommé Sâckel de Francfort se servait d'une lettre
de recommandation adressée par le duc en faveur de son commis
Cerf au magistrat de Francfort, pour prouver qu'il n'avait prêté son
argent que contre garantie. SanuelLévy, pour donner une nouvelle
preuve de son honnêteté, conseillait au duc de faire bannir de son
pays le fripon en question. Il demandait ude garder tous les objets au
prix de la première estimation, s'ils ne les rendaient pas. Ce fut
une nouvelle cause de retard et de chicanes. Les parties devaient
comparaître le 22 novembre. Les adversaires devaient produire
leurs pièces ; ils attendirent six semaines avant de le faire. (Docu-
ments Wiener.)
Samuel Lévy dénonça au duc la méchanceté de ses adversaires,
par lettre du 12 décembre 1719. Il avait même fait imprimer un
mémoire pour se justifier. (P. J., LVI.)
Cela ne servit encore à rien La cour ne se pressa nullement de
prononcer son arrêt, et le duc ne se mêla pas de l'affaire, malgré les
instances pressantes et multiples de Samuel Lévy. Le 28 décembre,
il écrivit qu'une dame de Rozier de Paris lui avait proposé plusieurs
affaires, par lesquelles il pourrait facilement se réhabiliter, s'il
était libre. Son fils était même venu le trouver et avait signé le
contrat avec lui. (P. </., LVII.)
Le 16 janvier 1720, il pria )é duc de lui dire s'il voulait le garder
éternellement en prison. Dans ce cas, il ne l'importunerait plus
118 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
jamais. 11 devait avoir pitié de lui et de sa famille, qui était forcée
de mendier. (P. y., LV1II.)
Ensuite, il rédigea encore un mémoire, dans lequel il énumérait
toutes les injustices qu'on lui avait faites, et, dans une lettre y
jointe et datée du 28 janvier, il implorait, pour la dernière fois, le
duc de lui communiquer sa volonté pour savoir à quoi s'en tenir.
(P. J , LIX).
Le lendemain. 29 janvier, il exprima le même désir. (P. J , LX.)
Bientôt après, SamuelLévyapprit qu'on avait tramé une nouvelle
machination contre lui Un nommé Vincent, agissant au nom de
Despoulles, un de ses adversaires, avait dit au duc que, si Samuel
Lévy était relâché, les meilleurs commerçants de la province
seraient ruinés. Car, dans ce cas, les personnes qui avaient à
demander quelque chose aux créanciers de Samuel Lévy, intente-
raient des procès à ceux-ci, ce qui n'arriverait pas aussi longtemps
que Samuel Lévy resterait en prison.
Samuel Lévy protesta contre cette manœuvre dans une lettre
adressée au duc et datée du 7 février 1720, en disant qu'il s'agissait
là d'une fausse accusation, puisque les quelques créanciers qui
s'opposaient encore à son relâchement étaient tous riches et ne
devaient rien à personne. En réalité, il ne s'agissaitque des intérêts
personnels du calomniateur, qui devait plus de 100.000 l. à Des-
poulles et consorts. [P. ./., LXI.)
Cette lettre n'eut pas plus de succès que les précédentes. La
situation de Samuel Lévy devenait de jour en jour plus mauvaise.
Ses amis ne voulaient plus s'occuper de lui II tomba malade et
faillit perdre la vie. Il s'adressa donc de nouveau au duc en le
priant de lui rendre la liberté Cette lettre est datée du 29 février
1720 (P. 7.,LXII.)
Cette fois-ci encore, des semaines se passèrent, sans qu'il reçût
de réponse, 11 rédigea alors un nouveau mémoire, qu'il fit remettre
au duc. Le porteur lui annonça que le duc s'était fait expliquer le
contenu du document et l'avait accepté avec bienveillance. Samuel
Lévy remercia le lendemain, 15 mars. Il offrit en même temps
d'indiquer les moyens de venir en aide aux commerçants à propos
des difficultés dont ils avaient à souffrir a propos des remises des
pays étrangers. (P. J., LXIII.)
Mais le duc n'usa pas de celte offre et le laissa encore en prison.
Samuel Lévy ne se lassa pas d'adresser pétition sur pétition. Il
profita « des saintes les les de Pâques » pour implorer la grâce du
duc (P. J., LXIV), tandis que ses adversaires demandaient son
transfert dans une autre prison. Il s'opposa à cette demande dans
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER H9
une lettre du 26 avril. Il observait qu'il avait déjà payé 389.016 1.
et qu'il ne devait plus que 179.416 L, dont ses créanciers avaient
reçu plus de la moitié par les objets qui se trouvaient en dépôt cbez
eux. On ne pouvait donc pas dire de lui qu'il avait commis une
fraude. Ses créanciers devaient lui procurer la faculté de se réha-
biliter. {P. ./, LXVa et b.)
La menace de ses adversaires de le transférer dans une autre
prison devait néanmoins se réaliser bientôt. Samuel Lévy, qui
jusqu'alors avait eu une chambre à part, fut mis dans une salle avec
une quinzaine de prisonniers, en partie malades et en partie
convalescents. Ce changement survint sur les instances de ses
adversaires et par ordre du duc. Samuel Lévy protesta contre cette
mesure, par une lettre du 7 mai 1720. (P. J., LXVI.)
Quelques jours après, le 16 mai, un arrêt fut rendu dans le procès
pendant depuis près d'une année entre Samuel Lévy et le restant
de ses créanciers. Il n'était pas donné suite à la demande de mise en
liberté de Samuel Lévy, les diamants et les autres objets devaient
être remis et vendus dans le délai de quinze jours, et le montant de
la vente réparti entre les créanciers « au sol la livre » après déduc-
tion des frais, intérêts et dettes. (Document Wiener.)
Se référant à cet arrêt, Samuel Lévy écrivit au duc, le 18 mai,
qu'il se voyait obligé de régler ses comptes avec ses créanciers, ce
qui demandait un grand et pénible travail. Or, il lui était impos-
sible de le faire dans une salle avec vingt personnes. Si les juges
n'avaient pas décrété son élargissement, c'est qu'il avait été mis en
prison par ordre du duc. Celui-ci devait donc émettre un ordre
contraire et lui donner la liberté. (P. J , LXVII.)
Deux jours plus tard il écrivit encore dans le même sens, en
insistant surtout sur le fait que l'arrêt suivant lequel ses créan-
ciers étaient forcés de lui remettre ses objets lui était favorable.
(P.J., LXVIII.)
Un des créanciers de Samuel Lévy, Gérard Despoulles, en appela
contre le jugement du 16 mai et demanda d'être exempté de la
remise des objets appartenant à Samuel Lévy, dont il avait déjà
vendu une partie. Il se déclarait prêt à en tenir compte ou bien sui-
vant le prix de vente ou bien suivant l'estimation des premiers
inventaires. La Cour souveraine décida, par arrêt du 7 juin, en se
basant sur le jugement du 16 mai, que les objets devaient être ren-
dus ou comptés suivant la première estimation. Mais, lorsqu'on
vérifia les inventaires, Despoulles fit inscrire, à nouveau, sa demande
dans le procès verbal du commissaire. La cour y fit droit, par arrêt
du 16 juillet. Despoulles fut condamné à compter les objets suivant
120 REVUE DES ETUDES JUIVES
leur prix <1e vente, s'il ne pouvait pas les rendre. Samuel Lévy pro-
testa contre cet arrêt, puisque, d'après les jugements du 16 mai et
du 7 juin, Despoulles devait "compter les objets suivant la première
estimation. (Document Wiener.)
Désormais les sources nous font défaut pour un temps assez
long. Ce n'est que par une lettre du 8 avril 1721 que nous apprenons
que Samuel Lévy se trouvait encore eu prison. Ses amis avaient
refusé de le soutenir davantage, de sorte que lui et sa femme, malades
depuis deux ans, et sa famille avaient dû se contenter de pain,
depuis deux jours II demandait les 4.500 livres qu'il avait encore
à toucher sur la monnaie, ou un à compte sur cette somme afin
de pouvoir vivre jusqu'à l'arrangement de ses affaires. {P. J ,
LXIX.)
Entre temps, ses affaires s'étaient embrouillées encore davantage,
parce que ses créanciers avaient porté plainte contre les syndics
pour avoir négligé leurs intérêts. Les trois arbitres, Reboucher,
Drouville et Loyal, procédèrent donc à une nouvelle liquidation,
dont le résultat fut que Samuel Lévy devait encore à ses créanciers
chrétiens et à Moïse Alcan la somme de 530.460 1. 10 s. ; les dia-
mants, marchandises et autres objets furent évalués à 362.724 1.
8 s. 3 d. Ces derniers devaient être remis dans le délai de huit jours,
suivant l'arbitrage du l 0r août 1721. Mais une foule de difficultés
se présentèrent contre l'exécution de ce jugement ; aussi les
syndics et les créanciers lancèrent-ils protestation sur protestation.
(Bibl. Nat.)
Ces événements furent sans doute cause que Samuel Lévy employa
un nouveau moyen pour se procurer la liberté. Il envoya sa femme
chez le duc et lui fit adresser cette prière personnellement. Le
duc lui promit que Samuel Lévy quitterait la prison dans les quinze
jours. Il n'en fut rien. Les quinze jours passèrent, et Samuel Lévy
demeura encore en prison. Il avait fait imprimer un nouveau
mémoire, dans lequel il établissait que pendant les quatre dernières
années il avait payé presque tous ses créanciers et quelques-uns
même complètement.
Il écrivit donc, le 17 septembre, que nulle part un homme ne
serait retenu en prison dans des conditions pareilles ; son épouse
serait allée se jeter encore une fois aux pieds du duc, mais la misère
l'accable et l'a réduite dans un état à ne pouvoir se mouvoir ; il n'a
donc que sa voix pour crier du fond de sa prison que ses créanciers
sont durs et impitoyables. Il espère que le duc mettra fin à ses maux
par une main-levée absolue. (P. «/., LXX.)
Quant au procès des syndics avec les créanciers de Samuel Lévy, le
SAMUEL LÉVY, HABBIN ET FINANCIER 121
duc donna ordre à ceux-ci de se réunir et de rendre leurs comptes ;
là-dessus, les arbitres ordonnèrent aux syndics, par jugement du
8 octobre, de restituer la somme de 362.724 1. 8 s. Ceux-ci protes-
tèrent en alléguant qu'ils n'étaient pas seuls responsables des
objets, vu que quelques-uns en avaient été dérobés aussi
par des créanciers, notamment par un nommé Ruinât. (Bibl. Nat.)
Ces disputes paraissent avoir tout de même ouvert les yeux au
duc; aussi finit il par se convaincre que les créanciers n'étaient pas
si innocents qu'ils voulaient le faire croire. Il décida donc de faire
mettre Samuel Lévy en liberté le plus tôt possible. Dès que celui-ci
l'apprit, il adressa une lettre de remerciement au duc (29 octobre
1721). Mais il avait appris, en même temps, que le duc voulait l'expul-
ser de son pays. Il ne pouvait le croire. S'il en devait être ainsi, il
demandait en grâce qu'on lui donnât un certain délai afin de
pouvoir arranger ses affaires. La même faveur avait été accordée
à ses coreligionnaires qui avaient demeuré dans la province.
(P. /.,LXXI.)
M. Baumont (p. 418, note 1), en se fondant sur cette lettre, pré-
tend que Samuel Lévy fut mis en liberté au commencement du
mois de novembre. Mais cela n'est pas exact. Il resta encore en
prison, sans motif. Ainsi, aux termes d'un arrêt du 1 er décembre
1721, les syndics devaient prouver que Ruinât avait dérobé des
objets de la maison de Samuel Lévy et Ruinât lui-même rend
compte des objets qu'il avait reçus d'Alexandre Ollivier, Collin
de ceux qu'il avait reçus d'Alexandre Senturier et les quatre syndics
de ceux qui étaient désignés dans leur part. (Mémoire des syndics
des créanciers chrétiens de Samuel Lévy, Nancy, 1724.)
Le 24 décembre 1721 fut réglée aussi l'affaire pendante entre
Samuel Lévy et les Sâckel, père et fils. Ils avaient été condamnés,
le 31 mars 1718, à reconnaître les droits de Samuel Lévy pour la
somme de 96.850 florins sur les promesses de Samuel Lévy, qu'ils
avaient en mains. Ils avaient interjeté appel de ce jugement. Les
arbitres, Riboucher, Drouville et Loyal, déclarèrent Samuel Lévy
hors de cause en observant que les Sâckel pourraient faire valoir
leur demande d'une autre façon. (Document Wiener : Extrait d'un
jugement rendu par M. de Beaufremont, etc., entre Samuel Lévy et
Salomon et Isaac Saikel, Juifs).
Mais ce n'est que par jugement du 21 février 1722 que Samuel
Lévy fut mis en liberté à la suite des compromis faits par lui avec
un grand nombre de ses créanciers. C'est donc là le jugement que
M. Baumont (p. 418) n'a pu trouver. Mais les motifs y allégués ne
peuvent nullement justifier la manière d'agir du duc envers
122 KEVUE DES ETUDES JUIVES
Samuel Lévy. Ils prouvent, au contraire, que celui-ci, en sa qualité de
débiteur de Samuel Lévy, avait un intérêt personnel à son empri-
sonnement et ne s'était l'ait aucun scrupule de se libérer de ses obli-
gations envers le « Juif ». Il crut être généreux en lui ouvrant
les portes de sa prison Dans la même situation se trouvèrent, sans
doute, encore d'autres personnalités haut placées dont Samuel
Lévy a souvent parlé dans ses lettres et dans ses mémoires.
M. Baumont prétend que Samuel Lévy fut expulsé delà Lorraine
tout de suite après son élargissement Cela n'est pas non plus
conforme à la vérité. Il y resta encore plusieurs mois, probable-
ment jusqu'à l'été de 1722. C'est que l'affaire des syndics et des
créanciers n'était pas encore terminée. Ceux-ci interjetèrent appel
des jugements du l or août 1721 et du 21 février 1722 auprès du
Conseil d'État. Ils furent déboutés, par arrêt du 27 mai 1722, et
durent payer, sur la demande de Samuel Lévy, les 10.000 livres
stipulées dans le compromis du 8 avril 1721. Cette somme fut
répartie entre les créanciers au sol la livre. Jacques Ruinât et ses
adhérents firent saisir alors Alexandre Senturier et Alexandre
Ollivier. Il en résulta que les frères Ollivier eurent des difficultés
de paiement et demandèrent, au mois de juin 1722, un sursis à
leurs créanciers. Trois arbitres (Harant, Baudinet et Defrenoy)
furent nommés pour vérifier leur bilan.
Le 26 octobre 1722, il fut décrété que, suivant les jugements du
1 er août et du 8 octobre 1721 et suivant arrêt du Conseil d'État du
27 mai 1722, les créanciers de Samuel Lévy auraient à restituer,
dans le délai d'un mois, la somme de 362.724 livres. Les syndics
interjetèrent appel, tandis que les femmes et les créanciers des
Ollivier protestèrent contre l'exécution de l'arrêt du 27 mai 1722.
Bref, l'affaire fut tellement tirée en longueur que ce n'est que par
un arrêt du Conseil d'État du 29 juin 1724 qu'intervint une décision
définitive. Il ressort de ce document que les jugements et décrets
nommés plus haut furent maintenus, tandis que les protestations
et les appels des syndics furent rejetés. (P. J., LXXII.)
Guebwiller (Alsace).
M. GlNSBURGER.
SAMUEL LEVY, RABBIN ET FINANCIER 123
PIÈCES JUSTIFICATIVES
I a
Nous soubsignés confessons et faisons a scavoir, d'avoir ohoisy et eslii
pour nos supérieurs, les nommés Wolf Bloch, Isaac Nettre et Meyer Raby,
auxquels vous avons donné pouvoir de disposer annuellement de la somme
de cinquante livres tournois, à laquelle somme chacun de la communauté
sera tenu de contribuer suivant et a proportions de sa faculté. Et ne seront
obligés lesdits trois esleùs de rendre compte du maniment ny de la dis-
position des dits cinquante livres, mais s'il y a cas et lieu, qu'il fallait
distribuer et dépenser plus que la ditte somme de cinquante livres, lesdits
trois esleûs en donneront advis et communication aux nommés Jacob
Heymann, Jacob Levy, Salomon Spirer et Samuel Metz, et tout ce que par
la pluralité des voix desd. trois esleùs et des derniers quatre cy men-
tionnés sera décidé et réglé, sera observé et exécuté par la communauté
des Juifs. Les dits trois esleûs auront de plus plein et entier pouvoir d'ex-
communier chacun de la communauté, suivant leur advis et opinion, et
sera pareillement observé ce qu'il sera par eux ordonne et le cas arrivant
que l'un ou l'autre de la communauté se trou vaitgrieffé desdits trois esleûs,
et qu'alors il voudrait plaider devant les Rabys, lesdits trois esleùs seront
en ce cas obligés de comparoir dans les mois du jour de l'assignation et
seront tenues lesdits parties d'estre assistée chacun d'un Raby. Et nonobs-
tant lad e assignation la susd e excommunication aura toujours lieu et sa
valeur jusques à la décision qui interviendra par lesdits Rabys. Et lors-
qu'il y aura quelque ordonnance de la part de la justice lesdits trois esleùs
seront obligés d'en repondre pour la dite communauté ayant néantmoins
au préalable donné advis aux. dits quatre leurs consors. Et ce qu'il sera
par la pluralité de leurs voix décidé, sera pareillement exécuté à peine
de soixante livres d'amande, la moitié applicable envers la justice, et
l'autre moitié envers les pauvres Juifs, et chacun qui contreviendra aux
choses cy dessus mentionnées sera excommunié de la communauté, c'est
ce que nous promettons et nous obligeons de tenir ferme et stable, sous
nostre serment à peine de l'excommunication et de l'amende susditte,
Fait a la Ville Neuve de Brisac le trente Juin quatre vings douze.
Signé : Isac Netter, Jacob Levy, Jacob Heymann, Borrach, Salomon
Spirer, Meyer Moutzig, Samuel Werth, Wolf Bloch, le vieu, Abraham
Raphaël. Abraham Bloch, Salomon Guelb, Aarun (meismar, Susmenlé,
Adam Levy, Judas Bloch, Wolf Levy, David Bloch, Wolf Bloch, le jeune,
Meyer Senne, Marx Wormser, Hirtz Jud, Hirtz Levy et Gôtschel Levy.
i. Arch. dép. de Colmar, Notariat Neuf-Brisach, ti°s 341-349, boite 5«.
124 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
I b. ■
.1 Monsieur le Baillif Royal de la ville neuve de Brisach.
Supplient humblement Wolf Bloch, Isaac Netter et Meyerlé, tous trois
Juifs, demeurant en cette Ville Neuve, disant que leur nation s'estant
depuis peu de temps augmentée à un grand nombre de familles lesquelles
vaequent et trafiquent l'un comme l'autre le mieu qu'il peut et comme
leur communauté a quelquefois été chargée de fournir des chevaux et
autres choses pour le service de Sa Majesté, mais n'ayant encore eu aucun
chef ou supérieur entre eu afin de régler tout ce qui leur pourra estre
imposé de la part des justices et faire exécuter ses ordonnances comme
aussi à décider les differens qui se pourroient mouvoir entre leur dite
communauté pour raison de leur Loy pour cet effet la dite communauté
s'estant assemblée ont choisi par la pluralité de voix les supplians pour
leurs chefs et supérieurs afin de vuider et décider tous leurs différents et
d'observer l'exécution des ordres de la justice et pourqnoy ils vous présen-
tent requête.
Ce considéré Monsieur veu l'Exposé cy dessus il vous plaise recevoir le
suppliant pour chef et supérieur de la communauté des Juifs concernant
les choses susdites et sans préjudice de toute authorité ce faisant ordonner
a la communauté des Juifs de cette Ville Neuve les tenir et garder pour
tels et de leur obeyir en touttes choses deues et raisonnables et ferez
bien.
Du 8 juillet 1692. Meyer.
Veùe la requeste présentée par Wolf Bloch, Isaac Netter et Meyer
Moutzig tous trois Juifs de la Ville Neuve expositive que par acte du trente
Juin dernier, ils ont esté choisi par la pluralité des Juifs de cette ville
pour leur chef tant pour recevoir et exécuter les ordres qui les concernent
et pour le service du Roy et pour le bien du public et pour estre préposez
dans la synagogue pour les testes de cérémonies de leurs Loix concluent
à ce qu'il nous plust les recevoir pour chefs et supérieurs desdits Juifs
avec ordre a yceux de les reconnaisse pour tels et de leur obéir es choses
convenables a la raison la dite requeste signée Meyer led. acte du
trente juin dernier signé Isaac Netter, Jacob Levy, Jacob Lipmann, —
Borach — Salomon Spirer, Meyer Moutzig, Samuel Werth, Wolf Bloch,
le vieux, Abraham Raphaël. Abraham Bloch, Salomon Guelb. Aaron
Gueismar, Susmenlé, Adam Levy, Judas Bloch, Wolf Levy, David Bloch,
Wolf Bloch le jeune, Meyer Senne, Marx Wormbser, Hirtz Jud, Hirtz Levy,
et Gôtschel Levy, conclusions du substitut de Monsieur le Procureur
General du Roy tout considéré. Nous avons reçu lesdits Bloch, Isaac
Netter et Meyer Moutzig pour chefs desdit Juifs pour présider dans la syna-
gogue les cérémonies ordinaire de leure loix, Enjoint a Iceux de les
reconnaître pour tels et de leur obéir en tout ce qu'il concerne le service
1. Arch. dép. de Colmar, Notariat Neuf-Brisach, N°» 341-349, boite 5*.
SAMUEL LEVY, RABBIN ET FINANCIER 125
du Hoy et du publique, deffenses neantmoins sont faittes aux dits trois
chefs de faire aucun acte de justice ni exercer aucune juridiction portée
dans la compétence de juger des Magistrats de cette ville a peine de cent
livre d'amendes et de nullité de tout ce qu'ils pourraient avoir fait. Fait
à la Ville Neuve de Brisach le huit juillet mil six cent quatre vingt douze.
Scherer.
A Monsieur^ Scheppelin conseiller procureur gênerai du Roy
et subdélégué a L'intendant d'Alsace.
Supplie humblement Arron Levi juif demeurant a la ville neuve de
Brisack disant qu'il y a quatre ou cinq années qu'il s'est établi en la ville
neuve de Brisack pour y vaquer a ses affaires et notamment a instruire
la jeunesse des juifs en leur seremonie, cependant le Rabi de la ville
haute a reçu un estranger pour instruire lad. jeunesse avec deffense aux
Juifs de luy adresser les enfants ou de les envoyer chez eux pour estre
instruis, or comme il est constant que l'intention de Sa Majesté est qu'on
doit point recevoir des Juifs estrangers a moins qu'il ne soit connu ou
qui faut rester en cette ville et que d'ailleurs il est permis a chacquun
de faire profession onneste a pouvoir ganier sa vie joint a cela que le
supliant est obligé de payer son Droit annuel il espère de pouvoir jouir
de la faculté d'instruire la jeunesse judaïque preferablement aux estran-
gers, c'est pourquoy il présente sa requête.
Ce considère Monsieur vue l'exposé cy dessus il vous plaise permettre
au suppliant d'instruire les enfants des Juifs qui luy seront envoyés avec
deffense aud. Raby de l'y troubler sous peine qu'il vous plaira et ferez bien.
Soit la pte requeste communiquée aud. Rabi pour y répondre dans trois
jours.
Fait à Brisack ce 23 septembre 1697.
Scheppelin.
L'an 1697 le 23 e septembre après midy en vertu de l'ordonnance de
Monsieur Scheppelin conseiller du Roy au Conseil souverain d'Alsace son
procureur gênerai etc a la Requeste du nommé Arron Levy juif demeu-
rant en la ville neuve de Brisack et pour la validité de lad. ordonnance
de Gabriel Varnier etc. je me suis transporté au domicile dud. Rabi
etc. — luy ai bien deûement signiffié lad. ordonnance etc.
Parties ouïes — avons permis aud. suppliant en conséquence du droit
de protection qu'il paye au Roy et au Magistrat de ladite ville neuve de
tenir escolle en la manière des Juifs, et aux Juifs d'y envoyer leurs
1. Arch. dép. de Colmar, Actes du greffier de la ville neuve de Brisack.
126 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
enfants si bon leur semble et au regard du Juif est ranger luy avons fait
detfense de s'establir a la ville et y tenir eseole publiquement qu'il n'ayt
payé auparavant les droits de protection, permis néantmoins a luy de
servir comme domestique et a gage a des Juifs particuliers.
27 septembre 1697.
I d.
Extrait des Registres du Conseil tf Estât privé du Roy
Entre M r0 Valentin Scberer, Conseiller du Roy, Bailly de la ville neuve
de Brisack appelant de l'ordonnance rendue par le sieur de la Grange,
Intendant en Alsace le 3 novembre 1695, et demandeur aux fins de sa
Requeste insérée en l'arrest du Conseil du quatorze mars 1696 et exploit
d'assignation donné en conséquence le 20 juin ensuivant d'une part et la
communauté des Juifs de Brisack Intimez et deffendeur d'autre part. Et
entre Aaron Levy deffendeur et demandeur en Requeste verballe insérée
en l'appointement dud. Sieur Commissaire a ce député des 15 et
18 mars 1697 d'une part et le nommé Moyse Juif intimé et deffendeur
d'autre part et lesdits Scherer et communauté des Juifs deffendeurs,
sans que les qualitez puissent nuire ny préjudiciel*.
Veu au Conseil du Roy l'arrest rendu en iceluy sur la Requeste dudit
Scherer du 14 mars 1696, tendante a ce que pour les causes y contenues
il plust à Sa Majesté le recevoir appellant du Jugement dudit Sieur de la
Grange Intendant d'Alsace du 3 novembre 1695 et de tout ce qui s'en est
ensuivi et qu'il luy fust permis d'intimer sur ledit appel ladite commu-
nauté des Juifs et lesd. Moyse et Aaron Levy et sa femme en conséquence
voir dire que sans avoir égard audit Jugement qui sera cassé et annullé
ensemble tout ce qui s'en peut estre ensuivi. Le dit Scherer sera main-
tenu dans le droit et la possession de connoistre de tous ditferens géné-
ralement quelconques de Juif à Juif qui sont dans l'Estendue de sa Juris-
diction. Ce faisant que l'action intentée pardevant luy par Aaron Levy et
sa femme contre ledit Moyse sera continuée et que son jugement du
29 octobre 1695 sera exécuté selon sa forme et teneur avec deffenses a la
dite communauté de Juifs, auxdits Moyse, Aaron et tous autres de l'y
troubler à peine de 1500 livres d'amende, tous dépens dommages et inte-
rests et pour l'avoir fait se voir condamner en ses dépens sans préjudice
de l'exécution dudit jugement jusqu'à ce qu'autrement par Sa Majesté en
ait esté ordonné, par lequel arrest il auroit été ordonné que led. Scherer
seroit reçeu appelant de l'ordonnance dudit Sieur de la Grange, du
3 novembre 1695 Luy permet en conséquence d'assigner en Conseil la
communauté des Juifs de la ville de Brisack Les dits Moyse et Aaron
Levy et sa femme sans préjudice de l'exécution de laditte ordonnance,
assignations données en conséquence dudit arrest aux dits Communauté
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 127
des Juifs Moyse Aaron Levy et sa femme pour y procéder sur les fins
d'iceluy des 21 juin et 12 juillet 169G appointement de règlement signé en
l'Instanceentrelesdits Scherer etcommunautédes Juifs le 25 septembre 1696
contenant la requeste verbale de la ditte communauté des Juifs tendant à
ce qu'il plust à Sa Majesté déclarer ledit Scberer non recevable et en tout
cas mal fondé dans son appel dont il sera s'il plaist au Conseil deboutté
ensemble des fins de sa Requeste insérée audit arrest du Conseil avec
amende et dépens. Ce faisant ordonner que la dite ordonnance dont est
appel sortira son plein et entier effet et en conséquence maintenir et
garder lesdits Juifs dans la possession dans laquelle ils sont de faire juger
et terminer tous les procès et differens meus et a mouvoir entre eux et
de Juif a Juif par leur Raby, et pour le trouble et la dite vexation
condamner l'appelant en leurs dépens, dommages et interests et aux
dépens de l'Instance Procès-verbal dudit jour au bas duquel est l'ordon-
nance du Sieur commissaire a ce député, portant que ledit appointement
seroit signé, autre procès-verbal du sieur Turgot de Saint-Clair, M re de
requestes concernant les comparutions des dites parties, et deux Requestes
verballes, la première des dits Aaron et sa femme a ce qu'il plust à Sa
Majesté les renvoyer pardevant ledit Scherer pour y procéder en consé-
quence de la plainte qu'ils ont porté devant luy et des procédures qui y
ont été faites sans y avoir égard aux sentences rendues par le Raby et
condamner ladite communauté en tous leurs dépens dommages et inte-
rests solidairement avec ledit Moyse et aux dépens ; la deuxième dudit
Moyse tendante à ce qu'il plust à Sa Majesté en adjugeant à ladite
communauté des Juifs leurs conclusions il soit fait deffenses audit
Scherer de connoistre de la pleinte en question et aux dits Aaron et sa
femme de faire poursuitte pour raison de ce ailleurs que pardevant le
Raby des Juifs et les condamner conjointement et solidairement avec
ledit Bailly aux dépens, au bas est l'ordonnance qui déclare le susdit
règlement commun avec lesdits Moyse Aaron et sa femme et règle les
parties sur les fins desdites Requestes verballes des 15 et 18 mars 1697.
Requeste présentée audit Raby par la femme dudit Aaron, contenant sa
pleinte contre Moyse, au bas est l'ordonnance dudit Scherer Bailly,
portant permission d'assigner, et l'assignation donnée en conséquence
des 13 et 14 octobre 1695, appel interjette par Aaron et sa femme d'une
ordonnance rendue par le Raby le seize dudit mois d'octobre, copie
signifiée d'ordonnance du subdelegue dudit Sieur Intendant sur la Requeste
de ladite Communauté des Juifs portant que, conformément à l'arrest du
Conseil du 2! may 1681 et aux ordonnances par luy rendues les 31 aoust 1685,
17 juin 1694, et 18 may 1695, le Raby des Juifs d'Alsace pourra régler et
terminer les différents qui naistront entre eux Juifs et exécuter ce qui
sera par luy ordonné et en conséquence fait deffenses audit Scherer,
Bailly de la ville neuve de Brisack et tous autres de les troubler sous les
peines portées, etc., du 26 octobre 1695 ensuitte de la signiffication audit
Bailly du 31 dudit Mois, Requeste présentée audit Scherer par Aaron Levy
afin d'estre receu appelant pardevant luy de la sentence de condamnation
128 HEVUE DES ETUDES JUIVES
au Ban contre luy prononcé et contre sa famille le jour précèdent par le
Raby, au bas est l'ordonnance portant que le Ban prononcé par le
Raby contre Aaron, sa femme et ses enfans, sera levé et enjoint à la
Communauté des Juifs, de le lever a peine d'y estre contraints par toutes
voyes mes me par corps avec le commandement à ladite communauté de
lever ledit Ban du 29 octobre 1695, copie signifiée d'autre Hequeste
présentée audit subdelegué par ladite communauté des Juifs sur la
contravention faite au dit arrest du Conseil de 1681 et ordonnance an bas
est la communication d'icelle ordonnée estre faite audit Scherer. Cepen-
dant main-levée des prisonniers arrestez en vertu de son ordonnance du
30 octobre 1695, signification de ladite ordonnance au dit Scherer du
2 novembre audit an, acte par lequel ledit Scherer déclare qu il est
appellant de ladite ordonnance du 26 octobre 1695, comme de juge incom-
pétent qu'autrement avec la signitfication à la sinagogue des Juifs du 2 No-
vembre 1695, autre acte d'appel interjette par ledit Scherer de ladite
ordonnance du 30 octobre 1695 tant comme de juge incompetant qu'autre-
ment déclarer qu'il est prest de mettre Salomon Spirer en liberté aussitost
que le Raby des Juifs auroit levé le Bannissement contre Aaron Levy et
sa famille du 2 Novembre 1695, signifié ledit jour aux Juifs en leur sina-
gogue, Requestre présentée ledit jour audit Scherer par ledit Salomon
Spirer, Juif, au bas est son ordonnance portant que ledit Spirer sera
élargi à la charge de se représenter, copie signiffiée d'ordonnance dudit
Sieur Intendant qui confirme les susdits jugements rendus par son subde-
legué à Salomon Spirer élargi par provision du 3 Novembre 1695 au bas
est la signiffication audit Scherer, Extraits de Livres concernant la juris-
diction des Juifs, neuf extraits de sentences rendues par ledit Bailly sur
les différents des Juifs en 1684, 1685, 1686,1687, 1688, 1689, autre pareille
sentence de 1690, Procès-verbal fait par ledit Scherer d'un différent de
juif à juif du 23 septembre 1690, sentence rendue par ledit Bailly sur un
fait de juif à juif du 26 septembre 1690, Requeste présentée au dit
Scherer par un juif pour avoir permission de s'establir à Brisack du
9 septembre 1692, procès-verbal fait devant ledit Bailly sur un différent
du 22 décembre 1693, certificat comme il y a des Juifs habituez en ladite
ville, procès-verbal fait par ledit Scherer au sujet d'un cheval volé, copie
de lettres patentes accordées par Sa Majesté, par lesquelles elle permet
aux juifs résidant en la province d'Alsace de se servir du nommé Aaron
pour leur Raby et qu'il puisse s'établir en la province d'Alsace pour y faire
les fonctions telles que fait le Raby de Metz du 21 may 1681, ordonnance
du sieur intendant sur la requeste de ladite communauté portant que les
différents qui naîstront entre les juifs seront réglez par leur Raby, fait
deffences audit Bailly d'en prendre connaissance du 13 aoust 1695, copie
d'autre ordonnance dudit Sieur Intendant portant que les règlements qui
seront faits par les Rabys seront exécutez et les juifs tenus d'y obéir du
15 may 1694, ordonnance du Sieur d'Huxelles, commandant en chef en
Alsace, afin que les juifs ayent à reconnoistre leur Raby pour leur juge
du 18 may 1695, certifficat du lieutenant général du Présidial de Metz
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 129
portant que ses prédécesseurs n'ont jamais prétendu connoistre des
contestations qui surviennent de juif à juif, et qu'il ne le prétend pas
au moins qu'ils ne le contestent volontairement, n'estant pas en droit de
les y contraindre, leurs différents se terminants par les personnes qui
sont proposées entre eux et parleur Raby du 17 juin 1697, pareil certif-
ficat du lieutenant criminel dudit Presidial de Metz, comme celuy
cy dessus qu'il ne connoist d'aucuns différents des juifs à moins qu'il ne
s'agisse de peine afflictive et infamante du 17 juin 1697, requeste de la
dite communauté des juifs de production nouvelle de ladite pièce des
26 et 27 juillet 1697, plusieurs lettres missives dudit Sieur Intendant et
autres adressées audit sieur Bailly des années 1682, 1688, 1696. Copie
d'arrest du Conseil contradictoire entre le Prévost de Brisack et ledit
Scherer par lequel leurs fonctions sont réglées du 23 juillet 1697, copie
collationnée d'ordonnances du Gouverneur de Lorraine qui accorde aux
juifs la permission de faire juger et terminer tous les différents qui
pourraient naistre entre eux touchant leur religion et police particulière
en cas civil et comme ils sont accoutumés depuis leur établissement à
Metz du 5 septembre 1624. Copie collationnée des lettres patentes confir-
matives de cette permission du 20 janvier 1632 et 25 septembre 1657.
Escritures et production desdites parties. Contredits et productions
nouvelles par elles respectivement fournies et tout ce que paricelles a esté
mis et produit par devant ledit sieur Turgot de Saint Clair, conseiller de
Sa Majesté en ses conseils, Me de Requestes, ouy son rapport, après en
avoir communiqué aux sieurs de la Reynie et Ribere, conseillers d'Estat
ordinaires, et tout considéré, Le Roy en son conseil faisant droit sur
l'instance a renvoyé et renvoyé le procès et différent des dits Aaron et sa
femme et dudit Moyse pardevant ledit Bailly de Brisack pour y estre
procédé suivant les derniers errements et comme auparavant l'ordon-
nance dudit sieur de la Grange Intendant d'Alsace du 3 novembre 1695,
et sans s'arrester a celles de son subdelegué des 26 octobre et 2 novembre
audit an condamne ladite communauté des juifs et ledit Moyse chacun à
leur égard aux dépens tant envers ledit Scherer qu'envers lesdils Aaron
et sa femme, fait au Conseil d'Estat privé du Roy tenu à Paris le
8 janvier 1698. Collationné et signés Démons avec paraphe.
Louis par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre à nostre
Bailly de Brisack Salut, suivant l'arrest cy-attaché sous le contre scel
de nostre chancellerie ce jourd'huy rendu en nostre conseil d'Estat privé
entre nostre amé et féodal Vallentin Scherer nostre conseiller Bailly de la
ville neuve de Brisack appelant d'une part, et la communauté des juifs
de Brisack intimez et déffendeur d'autre et aussy nostre amé Aaron Levy
deffendeur et demandeur d'autre et le nommé Moyse juif intimé et
déffendeur encore d'autre, nous renvoyons pardevant vous le procès et
différent y mentionné desdits Aaron et sa femme et dudit Moyse pour y
estre procède suivant les derniers errements et comme auparavant
l'ordonnance du sieur de la Grange Intendant d'Alsace du 3 novembre
1695, et sans s'arrester à celles de son subdelegué des 26 octobre et
T IAVI, m 13i. 9
130 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
2 novembre audit an aussy y mentionnés conformément, et ainsy qu'il est
porté par ledit arresl à ces causes vous mandons leur faire bonne et
briel've justice, commandons au premier nostre huissier ou sergent sur ce
requis signiffier ledit arrest aux y dénommez à ce qu'ils n'en ignorent et
ayent à y obéir et satisfaire selon sa forme et teneur, et faire pour son
entière exécution à la requeste dudit sieur Scherer toutes autres signi-
fications, sommation, exploits et acte de justice sur ce requis et nécessaires,
de ce faire donnons pouvoir, sans pour ce demander autre permission
ou pareatis, car tel est nostre plaisir. Donné à Paris le 8 e jour de janvier
Tan de Grâce 1G98, et de nostre Règne le 55°, par le Roy en sonConscilet
signé Démons avec paraphe '.
8 Janvier 1698.
Il
Wir Christian der Jïingere von GottesGnaden Pfalzgraf bey Rhein etc.
urkunden und thun kundhirmit mannigliehen deme folgendes zu wissen
nothig, demnach zu Erhaltung fernerer guter Landsortnung und Verhû-
tung aller besorglichen désordre allerdings die Noth erfordern will, dass
neben denen jeweiligen ïiber die in unsererGrafschaft Rappolstein befind-
liche gesamte Judenschafft gesetzte Vorsteher annoch eine taugliche
Persohn zu Ihrer aller Obervorsteher bestellt werden, dass wir solchem
nach Baruch Weylen den Juden zu Westhofen zu einem Obervorsteher
ermelter in unsererGrafschaft Rappolstein und deren angehorigen Orthen
eingessencr Judenschaft confirmirt und bestàttiget haben, confirmiren
und bestiittigen ihn hieinit auch also und dergestalten, dass er Krafft diè-
ses freie Mac ht und Gewalt haben solle solche ihm anvertraute Function
denen ji'idischen Gesezen gemiiss nichl allein unter allen und jeden in
unserer Jurisdiction sesshaften sondern auch frembden und auf unserem
ïerritorio delinquirenden oder sonst Streit habenden Juden der Gebùhr
nach zu verwalten, in denen vor sie gchôrigen Fallen, unter denselbens
zu richten, sie zu dem Ende vorzubescheiden, anzuhôren, Bescheid zu
ertheilen und die frevelbahren jedes Mahls mit gebi'ihrender Straf nach
gestalt des Verbrechens anzusehen, jedoch dass aile Zeit die Helffte
sothaner nach Ihren Gesetzen unter sich angesetzten Strafen entweder zu
unserer Renthcammer oder Amptschaffney wohin sie gehôrig bei Ihrem
ji'idischen Eidt cingclieferl, die andere Helfte aber zu Ihrem eigenen
Almoscn verwendet werden. Bcncben auch soll benannter Jud und Ober-
vorsteher gehalten sein aller solcher ohngeurteilten frevelbahren Sachen
und darbei eingezogener Gcldcr, weniger nicht auch der ein - oder aus-
ziehenden Juden wie auch der unter Ihnen haltcnden Hochzeiten richtige
Specificationes zu ermelten unserer Cammer oder Amptschaffney und
zwar bey seinem Eidt und Pflichten und Vermeidung unausbleiblicher
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1627.
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 134
hoher Straf quartaliter einzuschicken und iibrigens ailes dasjenigc zu
thun was Ihrer Gewohnheit nach Einein rechtschaffenen Obervorsteher
gezicmt und wohlanstehet. Dahingegen wir allen nnd jeden in dieser
unserer Grafschaft wohnhaften Juden hiemit ernstlich und zwar bei fûnf
Pfunden anbefehlen auf jedesmahliges vorfordern fur gedachten Ober-
vorsteher zu Beibehaltung der ihm von uns hiemit ertheilter und bestii-
tigler Authoritat vvillig und gehorsatn zu erscheinen und allera dem was
derentwegen oblicgen wird, fleissig nachzugeleben, sollte aber eincr oder
der anderc vvider Gebûhr angegriffen werden und sich daher wider den
bestellten Obervorsteher zu beschwehren haben, kan er solches forder-
lich bei seinem vorgesetzten Beampten oder unserer fiïrstl. Ganzlei klag-
baranbringenunddes behôrigcnBescheids u.Rechtens genwârtig sein. Im
Uebrigen wollen wir aile dièse dem gemelten Obervorsteher ertheilte
Gewalt und Macht zu richten, nur allein von Givilisachen verstanden
haben. Falls sich aber Sachen und Sreitigkeiten zutriïgen, welche nach
denen Landtubliehen peinlichen Halsgerichts Ordtnungen Lebens oder
anderer hoher Strafen als Landtsverweisungoder den Staupensehlag nach
sich fùhreten oder auch unser fiirstl. Haus und unser Landt und Leuthe
beriihren thâten, wollen wir uns solche ausdrùcklieh vorbehalten haben.
Welches ailes rccht und vest zuhalten, wie nichl weniger auch dièses Er
Baruch Weyl bey seinem jiidischen Eidt handtreulich angelobt und
versprochen besagte in unserer Grafschaft Rappolstein wohnhaffte Juden-
schaft nicht in fremde Herrschaft zu ziehen, viel weniger die eingehende
Frevelgelder dahin zu wenden, oder auch einiger weisse zu mindern oder
zu unterschlagen sondern viclmehr in allen zu dieser Fonction gehôrigen
Verrichtungen sich dermassen vor Ihrer jetztmahligen Landtsherrschaft
Interesse abgesondert zu verhalten, als ob er auch nit in unserer Juris-
diction sesshaft wâre wie denn nichts hiemit zu Schinahlerung einiges
unserer Rechten eingeraïimt sein solle.
Dessen zu mehrer Urkundt haben wir uns eigenhiindig unterschrieben
id unserer fiirstl. Secret Insii
Strassburg den 19 Dezemb. 1699.
und unserer fiirstl. Secret Insiegel vortrucken lasscn. So Beschehen
Christian Pfg *.
II a.
Louis par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre au premier
Nostre huissier ou sergent sur ce requis scavoir faisons que comme
cejourd'huy veu par nostre Conseil souverain d'Alsace la Requeste a luy
présentée par touttes les familles qui composent ensemble la commu-
nauté des Juifs de la Haute-Alsace exposi'tive que lad. communauté
consistoit tousjours dans les familles qui demeurent scavoir depuis
Ferrette jusques à Rosheim depuis les montagnes jusques au Rhin, que
ces mesmes familles étoient régis par un préposé qui avoit en mesme
1. Arch. dép. de Colmar E. 1629. 19 Dec. 1699.
I3â KËVÙE DES ÉTUDES JUIVES
temps le soin g de leur denoinncer Nos Ordres et ceux qui leur etoient
envoyez pour le bien de Nostre Service, en suite de quoy Ils se confor-
moient a ce que ce préposé ordonoit pour l'exécution d'yceux, que ce
préposé consistoit tousjours en la personne de celuy qui avoit la meilleure
connoissance des biens et facilitez de chaque famille, que cela se seroit
toujours observez et s'observe encor parmy leur Nation et particulièrement
dans leur communauté, sy ce n'est depuis quelques jours que le nommé
Barouch Weil, Juif demeurant à Westhoffeu Comté de Hanau dépendant
de la Commuante des Juifs de la basse Alsace prétend s'ériger en chef des
familles qui sont establies en la ville de Ribeauvillé, et voudroit par la
les distraire de la communauté des suppliants, et auroit mesme assez de
témérité que de deffendre aux dites familles establies en la d e Ville de
Ribeauvillé de recognoistre d'autre chef ou préposé que luy, laquelle
entreprise n'a pas peu surpris les supplians, puisque en premier lieu cela
seroit préjudiciable en Nostre authorité, et en second lieu contraire a
l'usage observé parmy leur Nation, qu'il n'est pas permis de s'atribuer
aucune autorithé sans la permission ny sans le consentement du prince
sous la protection duquel ils demeurent ny sans le consentement des
familles de la Nation, et d'autant que ce procédé leur est encore préjudi-
ciable, supposé qu'il eut quelque Droit qui l'authorisa, par ce que les
supplians en souifriroient considérablement dans les Répartitions qui se
font ordinairement par le préposé des suppliants en ce que leur commu-
nauté seroit diminué de autant de familles. A ces causes requeroient qu'il
plust a Notre Conseil leur permettre de faire assigner en iceluy aux fins
d'icelles led. Baruch Weil, tendante a ce que deffenses luy seroient faites
de prendre la qualité de Chef ou préposé des familles establies en la ville
de Ribauvillé ni d'aucune autre de la communauté de la haute Alsace, et
pour l'avoir fait aux despens et cependant par provisions et sans préjudice
du Droit des parties au principal luy faire deffenses de prendre lad. qua-
lité ny de s'immiscer aucune d'icelle sous telle peine que de droit, faire
pareillement deffenses aux familles juives demeurant aud. Ribeauvillé
de le recognoistre en cette qualité et de continuer de recognoistre Le
Raby et préposé des supplians a peine de tous dépens dommages et inte-
rests. La d a Requctte signée Nithard Procureur. Conclusions de notre
Procureur général : Ouy le Rapport de M. César Feriet Cons er tous veu et
considéré Nostre dit Conseil faisant droit sur la Requestc a permis et
permet aux suppliants de faire assigner en iceluy aux fins d'icelles ledit
Baruch Weil, et cependant par provision et sans préjudice du droit des
partyes au principal luy a fait et fait deffenses de s'ériger en chef des dites
familles de Juif ny en prétendre la qualité ou s'imiscer en aucune affaire
concernant dite qualité, leur enjoint de continuer de recognoistre le Raby
préposé par les supplians sous les peines du droit, jusques a ce qu'autre-
ment il en ayt esté ordonné, sy te mandons de faire pour l'exécution du
présent arrest tous Exploits et autres actes de Justice requis et nécessaire
de ce faire Te donnons pouvoir. Donné a Colmar en Notre Conseil Souve-
rain d'Alsace le 14° May l'an de grâce 1700 et de Nostre Règne le 57 e par
SAMUEL LÉVY, RARBIN ET FINANCIER 133
ar rest et ordonnance du Conseil. Signé Cuenin commis greffier et scellé.
Van 4100. Le 22 e jour du mois de May avant midi en vertu du présent
arrest dont coppie est cy dessus, rendu par Nos seigneurs du Conseil sou-
verain d'Alsace en date du 14 e du présent mois signé Cuenin, commis
greffier et scellé, et a la Requeste des familles qui composent ensemble
la communauté des Juifs de la Haute-Alsace qui ont esleu leur domicile en
celuy de M e Nithard leur procureur audit conseil, je Mathis Wilhelm
sergent royal en iceluy conseil soubsigné résidant a Morschwihr me suis
exprès et a cheval transporté en la ville de Rib. au domicile de Baruch
Weil Juif demeurant aud. lieu parlant a sa personne je luy ay bien
duement signiffîé led. arrest et ay fait deffenses aux familles Juifs dud.
Rib. de reconnoistre led. Barouch Weil en lad. qualité, leur ay enjoint de
continuer de recognoistre le Raby préposé par les Requérants soub les
peines de droit, jusques a ce qu'autrement en ayt esté ordonné par led.
Conseil et ace qu'il n'en ignore le luy ay donné et laissé coppie tant dud.
arrest que de mon présent exploit, lait aud. Ribeauville, les Jours et an
qui dessus en présence de Henrich Stiffel et de Jean Martin Schilling
bourgeois dud. lieu, lesquels ont signez avec moy comme tesmoings a ce
requis. Signé Hans Martin Schilling, Heinrich Stiffel et Wilhelm.
Van 1700. Le 25 e jour du mois de May avant midy a la Requeste de
Baruch dit le grand, Juif a Ribeauville qui fait Election de domicile en
sa maison ou il réside aud. lieu, Je Jean Dieudonné sergent Royal aud.
Conseil souverain d'Alsace a la résidence de Ribeauville soubsigné me
suis exprès acheminé a la sinagogue des Juifs dud. lieu parlant aux per-
sonnes de Aaron Honel et de Jàquel dit le grand Juif dud. Lieu comme
anciens et chef des familles de la communauté des Juifs dud. lieu, leuray
bien et duement signiffîé l'arrest dont coppie est d'autre part et en consé-
quence leur ay enjoint de se conformer et satisfaire au contenu d'iceluy
et a ce qu'ils n'en ignorent leur ay baillé et laissé coppie tant dud. arrest
que du présent mien Exploit, présence et assistance de Jean-Jacques Fehr
et de Jean -Michel Bischalcawitz bourgeois aud. lieu a ce requis pour
Témoins avec moy. Signé les ans et jour que dessus Jean-Jacques Fehr,
Hans-Michel Bichalcawiz et Dieudonné *.
{A suivre.)
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1627.
NOTES ET MÉLANGES
TOTES DE CHRONOLOGIE BIBLIQUE
Dans un remarquable travail sur la chronologie des papyri
araméens d'Élephantine {Journal Asiatique, septembre-octobre,
1914), M. H. Pognon a fait ressortir la différence existant entre la
manière de numéroter les années des rois des Égyptiens et celle
des Babyloniens. Les Égyptiens comptaient l'année de l'avènement
d'un roi comme sa première année, qu'on faisait partir du premier
thot de l'année vague de 365 jours, tandis que les Babyloniens
comptaient la première année d'un roi à partir du premier Nisan
qui suivait son avènement. Le texte du papyrus B. de Sayce et
Gowley 1 :
« Le 1 8 kislew, qui le... de thot, Van 21 (de Xerxès),
« Commencement du règne, lorsque le roi Artaxercès s' assit sur
[le trône »,
indique nettement que l'année de l'avènement d'un roi babylonien
comptait comme la dernière année du roi qui l'avait précédé.
Quel est le système qui fut employé par le chroniqueur biblique
pour compter les années des rois de Juda et d'Israël? Est-ce que
l'année de l'avènement d'un roi esta considérer comme sa première
année, suivant le système égyptien, ou bien la première année ne
commençait-elle qu'à partir du premier Nisan qui suivait l'avène-
ment, comme en Babylonie?
Sans remonter aux discussions rapportées parle Talmud-, on
voit encore dans la littérature moderne des divergences d'opinions
sur ce point, et Grœtz 3 n'a pu formuler que des hypothèses, sans
1. Sayce et Cowley, Aramaic papyri discovered al Assuan, Londres, 1906.
2. Hosch Haschana, 2a et suiv.
3. Graetz, Geschic/ite der Juden, t. I, note V.
NOTES ET MÉLANGES 13S
preuves saillantes. F. K. Ginzel, dans son remarquable Handbuch
der Chronologie ', suppose que, dans la chronologie biblique, les
années des rois sont comptées suivant le système babylonien ; mais
il a soin d'ajouter qu'il n'y a encore aucune certitude sur ce
point.
Il nous sera cependant facile de démontrer, à l'aide des textes
bibliques fort clairs, que la manière de compter les années des rois
de Juda, et sans doute aussi celles des rois d'Israël, concordait
avec le système babylonien, et que la première année d'un roi
commençait avec le premier Nisan qui tombait postérieurement
à son avènement au trône. En effet, il est dit dans II Rois, xvm,
verset i : « La troisième année de Hosée, il I s d'Ela, roi d'Israël,
Ezéchias, fils d'Acbaz, roi de Juda, commença à régner » ; verset 9:
« Or, il arriva, en la quatrième année du roi Ezéchias, qui était
la septième de Hosée, fils d'Ela, roi d'Israël, que Salmanasar, roi
d'Assyrie, moula contre Samarie et l'assiégea »; verset 10 : « Au
bout de trois ans, il la prit; en la sixième année d'Ezéchias, qui
était la neuvième année de Hosée, roi d'Israël, Samarie fut prise ».
Puisque l'avènement d'Ezéchias, roi de Juda, eut lieu dans la
troisième année de Hosée, roi d'Israël, il est évident que, si l'on
comptait cette année comme la première d'Ezéchias, sa quatrième
année devait coïncider avec la sixième de Hosée, la sixième du
premier avec la huitième du second, au lieu de la septième et de
la neuvième de Hosée, suivant le texte biblique. La première
année d'Ezéchias fut donc, en réalité, la quatrième de Hosée, bien
que ce roi de Juda fût monté sur le trône dans la troisième année
du roi d'Israël. Nous retrouvons donc ici le système babylonien,
tel que M. Pognon l'a déduit des inscriptions cunéiformes.
Toutefois, l'année d'avènement d'un roi de Juda fut comptée dans
son règne pour en établir la longueur; en d'autres termes, on
comptait comme entières les années incomplètes du commencement
et de la fin d'un règne. Ce détail, qui a une grande importance au
point de vue chronologique, nous permettra d'expliquer quelques
contradictions apparentes dans les textes bibliques, sans avoir a
recourir k des artifices de corrections. Ce fait n'est point une
simple supposition ; nous le déduisons des textes suivants de
H Rois, xv, 32 : « La seconde année de Pékan, fils de Remalia, roi
d'Israël, Jotham, fils de Hosias, roi de Juda, commença à régner » ;
verset 33 : « Il était âgé de vingt ans quand il commença à régner
et il régna seize ans à Jérusalem » ; xvi, 1 : « La dix-septième
1. F. K. Ginzel, Handbuch der Chronologie, t. II (Leipzig, 1911), p. 27.
136 REVUE DES ETUDES JUIVES
année de Pékah, fils de Remalia, commença à régner Achaz, fils
de Jotham, roi de Juda. »
Le règne de Jotham, qui fut de seize ans, correspond à l'inter-
valle compris entre la deuxième et la dix-septième année de Pékah.
Cet intervalle comprend quinze années civiles (= 17 — 2), au lieu
de seize ; le chroniqueur biblique a donc compris dans le règne de
Jotham Tannée de son avènement (la deuxième de Pékah) et
Tannée de sa mort, soit celle de Tavènement d'Achaz (la dix-
septième de Pékah).
La double date de la prise de Samarie, mentionnée dans II Rois,
xviii, 10, comme ayant eu lieu dam la sixième année d'Ezéchias,
qui était la neuvième de Hosée, roi d'Israël, a paru inexplicable,
à cause du l'ait que Achaz régna seize ans (xvi, 2) et que Hosée,
roi d'Israël, était monté sur le trône dans la douzième année
d'Achaz (xvn, 4). Les cinq années d'Achaz {= iQ — H) et les six
d'Ezéchias font ensemble onze ans, au lieu des neuf ans attri-
bués à Hosée. Cette contradiction apparente, qui me fut signalée
récemment par M. Isidore Lévy, s'explique cependant très bien à
l'aide des principes chronologiques exposés plus haut : les seize
années du règne d'Achaz comprenaient les deux années incom-
plètes, celle de son avènement (la dix-septième de Pékah) et celle
de sa mort, ou de Tavènement de son fils Ezéchias (la troisième de
Hosée). Hosée monta sur le trône d'Israël dans la douzième année
civile d'Achaz, et la première année d'Hosée coïncida avec la trei-
zième d'Achaz ; la troisième année d'Hosée fut la quinzième
d'Achaz, ou Tannée de Tavènement d'Ezéchias. La prise de Samarie
par les Assyriens eut lieu dans la neuvième année de Hosée, qui
était bien la sixième d'Ezéchias et la vingt et unième d'Achaz.
D. Sidersky.
LES PREMIERS ET LES DEBNTERS PROPHÈTES
Les auteurs d'introductions à la Rible et de Canons de laRible ont
disserté savamment sur le sens et l'origine de la distinction entre
les Premiers et les Derniers Prophètes. Je vois, par exemple, en
prônant les ouvrages que j'ai sous la main, que E. KônigS fait
remonter le terme de Premiers et Derniers Prophètes à l'époque
mémo où les livres de Josué, Juges, etc., ont été placés devant les
1. Einleitung in das alte Testament, p. 457-458.
NOTES ET MELANGES 137
Prophètes proprement dits. Cornill' pense que le terme de Premiers
Prophètes désigne les ouvrages qui parlent des anciens prophètes
et n'est pas tiré simplement de la place que les livres historiques
occupent dans l'Écriture. H. Strack 2 admet que les termes en
question sont empruntés aux versets de Zacharie, vu, 12 et i, 4.
Mais avant de discuter la signification ou la portée de la division
des Prophètes en premiers et derniers, il eût été hon de vérifier si
cette division existe, en examinant à quelle date elle apparaît dans
la littérature.
M. Blau, dans son excellent ouvrage Zur Einleititng in die
Rédige Schrift, p. 27, a observé que la tradition (c'est-à-dire la
littérature talmudique) ne connaît pas le mot « Premiers et
Derniers Prophètes » au sens usuel. En effet, dans le ïalmud, les
premiers prophètes sont ceux qui ont vécu avant l'exil et les
derniers ceux qui ont vécu après l'exil. Mais M. Blau lui-même
a cru que la distinction ordinaire des Premiers et Derniers
Prophètes était masorétique. Or, aucun recueil masorétique ne
mentionne les Neôiim rischonim et Nebihn aharonim : les
Diqduqé Hatteamim, édités par Baer et Strack, n'en parlent pas
dans les paragraphes C8-70, où il est question des livres bibliques.
G. D. Ginsburg, dans ses ouvrages sur la Masore, n'y fait même
pas allusion. D'autre part, M. Moïse Schwab a bien voulu consulter,
à mon intention, un certain nombre de manuscrits de la Biblio-
thèque Nationale. Aucun ne porte le titre de Nebiim rischonim en
tête de Josué. Je suis persuadé que des recherches faites dans les
autres bibliothèques aboutiraient au même résultat négatif.
La division des Prophètes n'apparaît qu'avec les Bibles impri-
mées et elle a vraisemblablement pour source une phrase du pre-
mier éditeur des Premiers Prophètes (Soncino, 1485), Israël Nathan
ben Samuel, qui dit dans sa préface 3 : traraa (sic) *n-iK nvï-n
ms» rmn -in« n'ornai trpm û^b» baittE trusta jibiït û^TOfin
li'y "imm. « Les quatre premiers Prophètes, Josué, Juges, Samuel,
Rois étant attachés et entraînés à la suite de la Tora de Moïse notre
maître. » En disant Premiers Prophètes, l'éditeur n'a certainement
pas voulu employer un terme technique, mais il a simplement
appelé les livres historiques premiers prophètes, parce qu'ils vien-
nent en tête des autres. Il a, de même, mis comme titre de l'édition
des derniers Prophètes (Pesaro, 1515; 4 : r im W®* ûm D^mna ï-tfniK
1. Einleitung in das alte Testament, 4 e édition, p. 306-307.
2. Einleitung in das alte Testament, 6 e édition, p. 184.
3. Reproduite par G. D. Ginsburg, Introduction to the masovetic... édition of the
"Bible, p. 805. Le passage m'a été obligeamment signalé par M. Back.
4. Ginsburg, o. c, p. 886.
138 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Les éditeurs postérieurs auront pris l'expression dont Israël Nathan
s'était servi pour une désignation traditionnelle, et c'est ainsi que
dans la Bible rabbinique de Venise (1517) et dans la Bible de
Robert Estienne (Paris, 1544), le livre de Josué est précédé du
titre û"»3isîfcn tawas. Nous retrouvons ce titre dans la Polyglotte
d'Anvers de 1568, tandis que la Complutensis (1515) et celle de
Londres (1657) ne l'ont pas. S. Baer l'a mis en tête de Josué
(Ginsburg et Kittel n'ont pas marqué spécialement les grandes
divisions de la Bible). Je n'ai pas eu le loisir de compléter mes
recherches dans les autres éditions.
Il est donc certain, à notre avis, que le terme de Premiers et
Derniers Prophètes, au sens usuel, date des temps modernes et
qu'il ne faut pas tabler là- dessus pour l'histoire du canon biblique.
Gela ne veut pas dire que la distinction entre les livres histori-
ques et les Prophètes proprement dits ne doive pas être faite.
Comme l'a déjà vu le premier éditeur des Prophètes \ les livres
historiques sont la suite même du Pentateuque, tandis que les
livres prophétiques forment un recueil spécial. Mais cette division
des deux groupes d'écrits n'est pas traditionnelle.
Mayer Lambert.
LE MOT D^IoSk
Ce terme biblique très rare est mentionné une première fois
dans I Rois, x, 11, pour désigner un des objets rapportes au roi
Salomon par le roi Hiram; il est cité une seconde fois sous la
forme û^iaba, dans Chroniques, n, 8. On n'est pas d'accord sur la
signification de ce mot. Les Septante le traduisent la première fois
par çùXa 7ceAexï)Tà « des bois coupés, travaillés », tandis que la
Vulgate traduit avec plus de précision par Ligna thyina « des bois
de thuya ». Selon Raschi 2 , suivi par Kimhi, c'est du « corail ». Or,
ce sens ne correspond guère à l'idée exprimée par ^y « bois,
arbre », qui précède notre terme. C'est aussi la signification
« corail » qu'admet Nathan b. Yehiel dans son Lexique, et Maïmo-
nide en adoptant le même sens dans son Commentaire sur la
1. Andréas Bodenstein, Libellus de canonicis scripturis (1520), § 85, n'est donc
pas le premier qui en ait fait la remarque, comme le disent les Introductions à la Bible.
2. Arsène Darmesteter, Les Gloses françaises de Raschi dans la Bible, p. 56,
NOTES ET MÉLANGES 139
Mischna (Kelim, xm, 6), ne cache pas son embarras, puisqu'il
cherche à justifier l'explication usuelle en observant que le corail,
aussi longtemps qu'il est au fond de la mer, est tendre, durcissant
seulement à l'air.
Le Targoum a armttbtf, et les Septante des Chroniques tradui-
sent : 7T£ux'.va, « de pin, ou de picéa » (sapin pesse, donnant la
poix). La version syriaque traduit par amom ko^d, « santal 1 », dans
I Rois, tandis que, Il Chroniques, elle traduit &u>"OU3fcn « pin ».
Même discordance dans la version arabe.
Déjà au temps du Talmud, on n'était pas fixé sur le vrai sens de
notre terme. Dans un passage 2 il est dit que, si le :nttb« entre
dans la composition d'un anneau, la place qu'il occupe influe sur
l'aptitude à l'impureté. Sur ce texte, Raschi ne donne pas d'équi-
valent français; il le qualifie de yy ^ « ustensile en bois »,
pour justifier le fait qu'un tel anneau restera toujours pur. Dans un
autre passage il est dit que Jffiob» signifie «mois 3 « santal », mais
Raschi traduit nbamp « corail ».
Pour les deux passages de la Bible, Luther a été inspiré par la
version de laVulgate ; il traduit: Hebenholtz, « bois d'ébène », mais
il ajoute en note : « Soll ein Holtz in ïndie sein. Ist hie vielleicht
dass man jetzt Sandeln heisset. »
Raphaël Kirchheim dans une courte notice sur le Brasillen-
holtz, rappelle que des naturalistes modernes reconnaissent dans
le susdit arbre le sapin, bois du Brésil, ou santal.
Samuel Cahen dit : « ...D'autres mieux inspirés ont supposé,
dans DTaiàbK, une contraction des mots trw:; bas, « la goutte des
gommes ».
Cette explication est celle que considérait comme certaine l'au-
teur d'un manuscrit inédit,, classé Ii parmi les Archives commu-
nales à Marseille, et qui est intitulé : « Livre de comptes de
Mardochée Joseph, banquier et négociant à Marseille, en 1374. »
La date chrétienne est inscrite à maintes reprises, en lettres
hébraïques, sur ce curieux cahier des plus intéressants sous divers
rapports et dont l'analyse sera faite ultérieurement.
Ce texte, d'écriture provençale, aux ligatures bizarres, est mal-
heureusement en mauvais état. Voici, tant bien que mal lues, les
lignes qui figurent au verso du feuillet de garde :
1. Seul, Im. Low, Aramàische Pflanzennamen, p. 60 et 211, traduit : urmia
(orme).
2. Jer. Sabbat, vi, 3, 86; b. 59 6.
3. Rosch Haschana, 23 a.
140 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ï-Kraai ip..[»art] (1)
[^n]»3i ^m n^b r n npb ■nawwa a"-* (2)
(ou ?«pna) npaa 'a aittbaci munn . .Y'a (?) (3)
.aTttban nay?3 jn^ban (?) narra '8 ■naim» 'd 'a 'v (4)
tv/naen flra npioan a->ran Traira Ys 'i dv> (5)
main "he ■'OBàïï rmw "n^m npia 'a wb 'a (6)
(ou rirrra) rrnaa 'n dstî '« yraban moan a© ("') (7)
(ou apana) npToa '« (8)
Outre les termes « sève de pin », qui nous intéressent le plus,
inscrits dans les lignes 3 et 7, on voit, ligne 5, que « celui-ci, le ven-
dredi 24 janvier a restitué 2 litres et 2 onces. . . » ; puis (ligne 7) :
pour cette « sève », une valeur. . . Le mot qui précède doit être de
langue romane, puisqu'il est vocalisé.
M. le rabbin Salomon Kahn, de Nîmes, qui le premier a vu ce
curieux manuscrit, a bien voulu nous le signaler.
Moïse Schwab.
BIBLIOGRAPHIE
Frazer (J.-G.). Le Rameau d'or. Étude sur la magie et la religion. Traduit
de l'anglais par R. Stiébel et J. Toutain, Paris, Schleicher, 1903-1911; 3 vol.
in-S», de 403 + 588 + 590 p.
Notre excellent collègue, M Toutain, a fait paraître récemment le
troisième et dernier tome de la traduction du Golden Bough de Frazer.
Cet ouvrage du célèbre sociologue et folk-loriste est depuis longtemps
entre les mains de ceux — et ils sont nombreux — qui s'intéressent à
l'histoire des conceptions primitives de l'humanité, et il serait imperti-
nent de prétendre le signaler à nos lecteurs. Mais, comme l'éditeur nous
a demandé de l'annoncer dans cette Revue pour les hébraïsants qui ne
le connaîtraient pas encore, nous n'avons pas voulu nous dérober à ce
devoir, ne fût-ce que pour rendre hommage au talent du traducteur, qui
s'est acquitté de sa tâche avec un rare bonheur, et au génie du savant
auteur, qui sait joindre à une érudition prodigieuse une profondeur de
vue et une pénétration d'esprit qui sont rarement réunies.
On connaît le cadre de recherches adopté par M. Frazer. C'était une
loi que le prêtre de Némi ne prenait possession de ses fonctions qu'après
avoir tué son prédécesseur. A son tour, il devait s'attendre à être mis à
mort par un esclave fugitif qui l'attaquerait, après s'être emparé du
rameau d'or dans le bois sacré de Diane. Le prêtre de Némi portait égale-
ment le titre de roi de la forêt, autrement dit, il incarnait l'esprit de la
forêt ou de la végétation, esprit connu par le folk-lore occidental. En tant
qu'esprit de la végétation, si son âme s'affaiblissait ou périssait, la végétation
courait le danger de subir le même sort. Il était donc nécessaire de
l'assassiner avant le déclin de ses forces et d'assurer dans le temps pro-
pice la transmission de son âme dans le corps d'un successeur plus jeune.
Le procédé le plus simple était de le brûler, au fort de l'été. Plus tard,
cependant, on accorda à ce roi la faculté de se défendre ; sa victoire mon-
trait la vitalité de sa vigueur.
En outre, on croyait que l'esprit de la végétation avait son siège dans
le gui d'un des chênes du bois sacré. Pour se rendre maître de cet esprit,
142 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
il fallait, en conséquence, s'emparer de la branche qui portait le gui, ie
rameau d'or. Voilà pourquoi le candidat à la prêtrise de Némi devait
d'abord couper le rameau d'or, puis tuerie prêtre en exercice.
Cette donnée est un prétexte à une étude sur les procédés magiques
employés par l'humanité primitive pour collaborerai! travail delà nature.
Une interprétation géniale de la magie domine et éclaire cette étude : la
magie est la première ébauche de la science, qui tend à mettre au service
de l'homme les forces de la nature. Elle s'appuie sur cette idée « que la
nature est constituée par une série d'événements qui se produisent dans
un ordre invariable. De cette conception dérive la magie sympathique,
qui contient peut-être en germe la notion moderne des lois naturelles.
Cette philosophie primitive est fondée sur deux principes, le premier, que
l'effet ressemble à la cause qui le produit, le second que les choses qui
ont été en contact continuent à avoir l'une sur l'autre la même influence
que si leur contact avait persisté. Du premier de ces principes le sauvage
déduit qu'il peut produire ce qu'il désire, en l'imitant (faire tomber la
pluie en versant de l'eau); du second qu'il peut influencer de loin, à son
gré, toute personne et tout objet dont il possède une simple parcelle
(cheveux, ongles, etc.) ».
Ces considérations générales sont nées de l'étude des rites et usages
populaires et des contes, qui ont gardé des survivances du plus lointain
passé. •
Personne n'était plus apte à remplir ce cadre que M Frazer et, encore
que ses citations soient parfois fastidieuses et auraient gagné à être res-
treintes, elles forment un répertoire précieux pour les comparaisons. A
ce titre déjà le Rameau d'or ne sera pas inutile aux savants juifs l .
Mais ce livre renferme un chapitre qui mérite d'être signalé particu-
lièrement à nos lecteurs, c'est celui qui a trait à la fête de Pourim. Le
sujet est assez intéressant pour qu'on nous permette d'exposer au long la
thèse de M. Frazer et de la soumettre à une critique attentive.
1. Signalons seulement quelques points : T. I, p. 190 et s. : l'àme pendant le
sommeil ressemble à un insecte qui s'envole ; cf. Psaumes Rabba, 11. — Ib., p. 226:
perdre son ombre, c'est signe qu'on mourra dans l'année ; cf. ce qui est dit de
Hoschana Rabba. — Ib. : sur la coutume de couvrir les miroirs après un décès. —
Ib., p. 328 : sur l'interdiction de faire des nœuds dans le fil lorsqu'on coud un linceul.
— Ib., p. 37G : sur la défense de prononcer le nom de Dieu, sur son inscription dans
la cbair (cf. l'histoire de Jésus dans le Talmud). — T. II, p. 192 et 218, sur le motif
pour lequel on ne devait pas briser les os de l'agneau pascal. — Ib., p. 195, sur la
loi concernant le nerf sciatiquc. —Ib., p. 205, sur les rats des Philistins, dans Juges.
— Ib., p. 218, sur le rite pascal. — Ib., p. 243-244 : pourquoi on dépose des pierres
sur les tombeaux et pourquoi on en jette sur certains cercueils [histoire d'Akabia ben
Mehalalel). — Ib., p. 282 : sur la veillée des morts. — Ib., 444 : déposer son âme
quelque part par mesure de sûreté ; cf. Alfabeta de Ben Sira. — lb., p. 577 : pourquoi
les sorcières doivent être empêchées de toucher terre ; cf. l'histoire des quatre-vingts
sorcières exécutées par Schimon b. Schétah à Lydda (j. Hag., 11 d). — - T. III, p. 370:
l'attitude des Juifs à l'égard du porc. Où M. Frazer a-t-il vu qu'il était interdit aux
Juifs de tuer les porcs, « interdiction qui met en lumière le caractère sacré de la bète »?
Une référence n'aurait pas été inutile.
BIBLIOGRAPHIE 143
#**
D'après l'historien Bérose, on célébrait tous les ans à Babylone une fête
appelée les Sacaea f . « Elle commençait le 16 du mois de Lous et durait
cinq jours. Tant qu'elle durait, le rôle des maîtres et celui des esclaves
étaient intervertis : les esclaves commandaient et les maîtres obéissaient;
dans chaque famille, un esclave, vêtu comme un roi et portant le titre de
Zoganes, dirigeait toute la maison. En outre, un condamné à mort, qui
sans doute portait aussi durant la fête le titre de Zoganes, était habillé
comme un roi, pouvait jouer au despote, usait des concubines du roi,
passait tout son temps en festins, puis finalement était dépouillé de sa
majesté empruntée, fouetté et pendu ou crucifié. D'après Strabon, cette
fête se célébrait en Asie-Mineure partout où s'était introduit le culte de la
déesse perse Anaïtis. Il la décrit comme une orgie bacchique; tous ceux
qui y prenaient part se déguisaient en Scythes; hommes et femmes
buvaient et s'ébattaient ensemble jour et nuit. Le culte d'Anaïtis ayant été
corrompu par des emprunts sensuels à la religion de Babylone, c'est en
Mésopotamie qu'il faut chercher l'origine des Sacaîa. »
Cette fête a été identifiée au Nouvel An babylonien, appelé Zagmuku ou
Zakmuk et qui se célébrait en Nissan, en l'honneur de Mardouk, le prin-
cipal dieu de Babylone.
M. Frazer convient que l'identité n'est qu'une hypothèse. Mais cette
conjecture s'appuie sur diverses considérations :
1° La ressemblance des noms de Sacaea et Zoganes avec Zakmouk;
2° La parenté entre le fait que les vicissitudes de la vie du roi pour
l'année à venir étaient déterminées lors de la fête de Zakmouk et ce trait
essentiel de la fête des Sacaea de la substitution d'un condamné à mort
au roi dans le sacrifice alors célébré.
Il est vrai que les Sacaea, d'après Bérose, tombaient le 16 du mois de
Lous, c'est-à-dire en juillet, tandis que le Zakmouk coïncidait avec
mars, mais, dit M. Frazer, le calendrier syro- macédonien n'est pas assez
assuré pour qu'on s'arrête à cette objection.
D'ailleurs, l'identité des deux fêtes est confirmée par leur concordance
avec la fête juive de Purim. Cette fête Uant inconnue avant l'exil de
Babylone, a donc été instituée ou importée à une époque relativement
récente. « C'était une variante, plus ou moins transformée, de la fête
babylonienne des Sacaea ou du Zakmuk. » En effet, Purim se célèbre le
14 ou le 15 Adar, lequel mois correspond à peu près à mars. Cette date
concorde approximativement avec le Zakmouk. Peut-être même le 14
Adar ne fut-il pas la date primitive de la fête, puisqu'il est dit que le sort
fut jeté en Nissan. Les Juifs ont changé la date pour que cette fête
nouvelle et d'origine étrangère n'entrât pas en conflit avec la Pàque. Le
nom même de Purim est un indice de l'origine exotique, encore que
1. Pourquoi ne pas dire Sacées ?
144 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
l'étymologie n'en soit pas assurée (puhru, « assemblée », l'assemblée des
dieux qui se tenait au Zakmuk, ou bur, « pierre »). Enfin, Pourim, ayant
toujours été caractérisée par une joie extravagante, se rattache ainsi
étroitement à la fête babylonienne.
Les Juifs ont pu emprunter celle-ci soit directement aux Babyloniens,
soit plutôt aux Perses, qui Pavaient adoptée.
La parenté de Purim avec les Sacœa est encore plus frappante. C'est
aussi une sorte de bacchanale. Ainsi, d'après le ïalmud, tout Juif est tenu
ce jour-là de boire jusqu'à ce qu'il ne puisse plus distinguer l'une de
l'autre les deux formules: « Qu'Aman soit maudit ! » et « Que Mardochée
soit béni ! » « Des écrivains du xvn° siècle affirment que pendant les deux
jours du Purim et particulièrement le soir du second jour, les Juifs ne
faisaient que manger, boire outre mesure, jouer, danser et faire la fête;
ils se déguisaient, les hommes en femmes et les femmes en hommes...
Au xvm e siècle, les Juifs de Francfort se livraient aux pires excès. Nous
pouvons donc admettre que la fête du Purim a toujours été une Saturnale
et qu'elle correspond bien par son caractère aux Sacœa, telles que Strabon
les décrit ». 11 y a plus, le récit qui doit rendre compte de l'institution de
Purim montre « des traces très marquées d'origine babylonienne et
certaines analogies avec plusieurs détails des Sacœa. » Aman « espère
recevoir du roi le plus haut témoignage de faveur en obtenant le privi-
lège de porter le diadème et les vêtements royaux et de' parcourir les
rues, ainsi paré, monté sur le propre cheval du roi, escorté par les
princes les plus nobles, qui devaient annoncer à la multitude son élévation
et sa gloire. » Mais mal lui en prend, c'est Mardochée qui est l'objet de
ces honneurs, et lui-même est pendu à la potence qu'il a fait élever pour
son ennemi. « Ne pouvons-nous pas reconnaître dans ce récit un souvenir
plus ou moins brouillé du Zoganès des Sacœa, ou, en d'autres termes, de
l'usage qui consistait à investir pour quelques jours un simple particulier
des insignes de la royauté et à le faire périr ensuite sur la croix ou par
la potence? »
Une objection arrête un instant M. Frazer: « Dans le récit biblique, le
rôle du Zoganès est partagé entre les deux personnages, dont l'un espère
tenir la place du roi, mais est pendu, tandis que l'autre occupe cette
place et échappe à la potence. » Il se tire d'affaire par cette hypothèse:
« On pourrait se demander si ce détail n'indique pas qu'aux Saciea on
désignait deux rois de parade, dont l'un était mis à mort au terme de la
fête, dont l'autre était rendu a la liberté. Ce qui détermine notre préfé-
rence pour cette hypothèse, c'est que, dans le récit juif, aux deux rivaux
qui veulent revêtir pendant quelques jours les insignes de la royauté,
correspondent deux ruines rivales, Vasthi et Esther, dont l'une chasse
l'autre de la haute situation qu'elle occupe et l'y remplace. . . De tous ces
traits on peut conclure que dans le mythe ou le récit primitif figuraient
deux couples royaux, dont l'un est représenté par Mardochée et Esther,
l'autre par Aman et Vasthi ». L'analyse philologique des noms de ces
quatre personnages continue ceLte théorie: Mardochée est Mardouk, dont
BIBLIOGRAPHIE 145
le Zakmouk était la fête principale, et Esther est Istar. « L'origine des
noms d'Aman et de Vasthi est moins certaine; toutefois plusieurs savants,
qui ne manquent point d'autorité, sont disposés à croire, comme Jensen,
qu'Aman est identique à Humman ou Hommar, le dieu national des
Elamites, et que Vasthi est, elle aussi, une divinité élamite... Aman et
Vasthi, d'une part, Mardochée et Esther, de l'autre, représentent l'anta-
gonisme entre les dieux de l'Élam et ceux de Babylone ; l'issue du récit
symbolise, dans la capitale même de leurs ennemis, la victoire des dieux
de Babylone. Il est donc possible, écrit Nœldeke, qu'il s'agisse ici d'une
fête dans laquelle les Babyloniens célébraient une victoire remportée
par leurs dieux sur les dieux de leurs voisins du pays d'Élam, contre
lesquels ils avaient si souvent combattu. La fête juive du Purim est une
réjouissance annuelle d'un caractère absolument profane et nous savons
qu'il y avait chez les Babyloniens des fêtes du même genre. Il n'y a rien
d'invraisemblable à ce que les Juifs, pendant leur séjour à Babylone,
aient adopté une fête de ce genre; en Allemagne, pour citer un cas ana-
logue, beaucoup de Juifs fêtent la Noël comme leurs compatriotes
chrétiens, en tant du moins que coutume profane. »
« Si la fête juive du Purim se rattachait soit aux Sacaja, soit à quelque
autre fête sémitique, dont le trait essentiel était le sacrifice d'un homme
considéré comme l'incarnation d'un dieu, nous devons trouver dans le
Purim quelque trace de ce sacrifice humain sous l'une ou l'autre des
formes adoucies que nous avons signalées ». Or, précisément, les Juifs
brûlent ou détruisent par quelque autre procède les effigies d'Aman, et
déjà le code théodosien prohibait ce rite. On a le droit d'en conclure
que les Juifs, comme les Babyloniens, auxquels ils semblent bien avoir
emprunté leur Purim, ont probablement, à l'origine, pendu, brûlé ou
crucifié un homme considéré comme l'incarnation d'Aman. « Il ne
manque pas, d'ailleurs, d'indices qui confirment cette conclusion. »
C'est d'abord l'histoire d'Imnestar. Dans cette ville syrienne, les Juifs se
livraient entre eux à certains jeux au cours desquels ils se faisaient
maintes malices. Échauffés par le vin, ils commencèrent par se moquer
des chrétiens et même du Christ, puis, pour donner plus de saveur à
leurs railleries, ils saisirent un enfant chrétien et l'attachèrent à une
croix. Après s'être contentés de rire et de se moquer de lui, ils le
maltraitèrent tellement qu'il mourut entre leurs mains. La nouvelle se
répandit, des rixes éclatèrent entre les Juifs et les chrétiens et finale-
ment les Juifs payèrent cher le crime qu'ils avaient commis en jouant.
Tel est le récit de l'historien Socrate. La fête, ajoute M. Frazer, était le
Purim et l'enfant qui mourut sur la croix représentait pour les Juifs
Aman. » Il faut maintenant reproduire in extenso ce que dit notre
auteur de l'autre indice : « Au moyen âge et dans les temps modernes,
on a souvent accusé des Juifs de meurtres rituels... Je veux faire
remarquer que, dans tous les cas dont je me suis occupé et sur lesquels
des détails suffisants ont été fournis, la plupart des victimes étaient,
dit-on, des enfants et subissaient leur sort au printemps, souvent dans
T. LXVI, n° 131. 10
146 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
La semaine qui précède Pâques. S'il y a quelque vérité dans ces accu-
sations, ce dernier trait met ce sacrifice humain plutôt en relation avec
la Pàque qu'avec la fête du Purim, qui avait lieu un mois plus tôt.
On a même souvent prétendu que le sang des jeunes victimes devait
servir à la célébration de la Pàque. Lorsqu'on n'oublie pas qu'il y a de
très fortes raisons pour croire qu'à l'origine la Pàque était marquée
principalement par le sacrifice des premiers-nés, on est moins disposé à
tenir pour de pures calomnies les accusations de meurtres rituels qui
ont été portées contre les Juifs dans les temps modernes. Tous ceux qui
étudient les religions populaires savent avec quelle ténacité extraordinaire
les formes les plus basses de la superstition survivent dans les foules
ignorantes, juives ou païennes; il n'y aurait rien d'étonnant à ce que, de
temps en temps, quelque recrudescence de la barbarie primitive se soit
manifestée parmi les groupes les moins civilisés de la communauté
juive. Si des crimes, comme ceux qu'on reproche aux Juifs, ont été
réellement commis par eux — et c'est là, encore une fois, une question
sur laquelle je ne veux pas me prononcer — de tels faits sont intéressants
pour qui étudie les usages et les coutumes ; ce sont des cas isolés d'un
retour à un rituel antique et barbare, qui fut jadis assez commun parmi
les ancêtres des Juifs et des païens, mais sur lequel, comme sur un
monstre dangereux, l'humanité plus éclairée a mis depuis longtemps son
talon. »
Entre le moment où le sacrifice d'une victime humaine se consomme
ouvertement et celui où le rite absolu n'existe plus que dans les recoins
obscurs, il y a une période de transition où l'on corrige l'ancien usage :
on substitue à la victime ordinaire un criminel. « 11 est vraisemblable
qu'à Babylone, le criminel qu'on faisait périr aux Sacaea en lui attribuant
un caractère divin était l'objet d'un honneur qu'on réservait primitivement
à des gens plus respectables. Il n'est donc pas impossible que les Juifs,
en empruntant aux Babyloniens la fête des Sacœa désignée par le nouveau
nom de Purim, leur aient aussi emprunté l'habitude de mettre à mort un
malfaiteur, qui, après avoir paradé avec une couronne et une robe royale
sous le nom de Mardochée, était ensuite pendu ou crucifié en tant que Aman. »
Cette fête de Pourim « est invariablement précédée d'un jeûne, connu
sous le nom de jeune d'Esther et qu'on observe le treizième jour du
mois... Dans le livre d'Esther, ce jeune est considéré comme un souvenir
du deuil et des lamentations qui éclatèrent chez les Juifs lorsqu'ils surent
que le roi Ahasuérus avait donné l'ordre de les massacrer tous le
treizième jour du mois d'Adar. » Ce jeune, en réalité, comme l'a dit
Jensen, « était observé en raison de la mort annuelle d'un dieu ou d'un
héros sémitique du même type que Tammuz ou Adonis, et c'était la
résurrection de ce dieu le lendemain qui provoquait les explosions de
joie et de gaieté caractéristiques du Purim ». Ce dieu mort et ressuscité,
c'était, toujours au dire de Jensen, Gilgamisch ou son compagnon; à ce
dieu fut substitué par la suite, à Babylone, Marduk, dieu suprême de
cette ville.
BIBLIOGRAPHIE 147
Mais reste une difficulté : les Sacsea montrent bien la mort de l'homme-
dieu, niais non sa résurrection ; en outre, cette mort était réelle.
M. Frazer se tire ainsi d'affaire : on choisissait un homme vivant, auquel
on transférait les insignes du défunt, et qui devenait le dieu renaissant.
Sans doute aussi, à côté de lui, une femme jouait le rôle de sa compagne
divine, Istar ou Astarté. Ainsi se comprend le dédoublement des person-
nages dans le livre d'Esther: Aman-Mardochée, Vasthi-Esther. Aman
représente le roi temporaire, l'homme-dicu mis à mort pendant les
Saeaea; Mardochée, l'autre roi temporaire qui [recevait les insignes de la
royauté et se présentait devant la foule comme le dieu ressuscité. Vasthi
correspond à la femme qui jouait le rôle de la reine ou de la déesse
auprès du roi de parade ; Esther ou Istar est la compagne du second roi
Mardochée ou Marduk.
Mais les Juifs ne croyaient pas tenir leur fête de Purim de la Babylonie,
puisqu'ils placent l'histoire d'Esther en Perse. Or, justement on trouve
en ce pays une fête analogue aux Sacœa et au Purim, c'est la « chevau-
chée de l'homme sans barbe ». Celte fête se célébrait au commencement
du printemps, le premier jour du premier mois, comme celle du Nouvel
An à Babylone. Un bouffon sans barbe, installé sur une monture, était
promené à travers la ville, tenant d'une main un corbeau, de l'autre un
éventail, et la foule lui jetait de la neige ou de l'eau. Il exigeait toute
sorte de cadeaux. A ceux qui refusaient il jetait de la boue ou de la
peinture. Tout ce qu'il recueillait ainsi jusqu'à l'heure des prières du
matin était réservé au roi ou au gouverneur, mais tout ce qui lui était
donné entre l'heure de la première et celle de la seconde lui appartenait.
Après l'heure de la seconde prière, il disparaissait et qui le rencontrait
avait le droit de le battre. C'est l'expulsion de l'hiver ou sa défaite par
l'été vainqueur.
On comprend pleinement maintenant, dit M. Frazer, ce que sont les
principaux personnages du livre d'Esther. « En dernière analyse, les deux
couples (Aman et Vasthi, Mardochée et Esther) représentaient la puissance
qui donne aux plantes la fertilité et peut-être la fécondité aux animaux;
mais l'un des deux incarnait la puissance affaiblie de l'année précédente,
l'autre la puissance vigoureuse de Fan nouveau. » « Nous pouvons
supposer qu'à l'origine chacun de ces couples exerçait sa fonction
mystique pendant l'année tout entière et qu'au bout de l'année, le mâle —
le roi-dieu — était mis à mort; mais il semble qu'à l'époque historique,
l'homme-dieu, Saturne, le Zoganes, ïammuz, etc., ne revêtait son carac-
tère divin et n'exerçait ses fonctions divines que pendant une courte
période de l'année. Il est probable que le règne terrestre de ces person-
nages fut ainsi abrégé lorsque les anciennes divinités, ou plus exactement
les anciens rois-dieux héréditaires se firent remplacer, dans l'accom-
plissement de leur devoir le plus pénible, soit par leur fils, soit par un
esclave, soit par un criminel. Puisque c'était un roi qui devait mourir, il
fallait que ce remplaçant eut vécu comme un roi au moins pendant
quelque temps, mais, comme il est naturel, le vrai souverain restreignit
448 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
le plus possible, et dans sa durée et dans son exercice, le pouvoir d'un
roi dont le règne, pendant qu'il durait, effaçait le sien propre. »
L'explication de la fête de Purim va servir à rendre compte des détails
de la mort de Jésus. Wendland a fait remarquer que les Saturnales,
telles que les célébraient les légionnaires de Durostorum, offrent un
scénario analogue à celui des traitements que les soldats romains firent
subir à Jésus. Le savant helléniste supposait que ces soldats l'avaient
affublé des vêtements du vieux Saturne pour se moquer de ses prétentions
au royaume de Dieu. M. Frazer, plus sévère pour les hypothèses d'autrui
que pour les siennes, oppose à cette conjecture le fait que les Saturnales
avaient lieu en décembre, tandis que Jésus fut misa mort an printemps.
Aussi estime-t-il qu'il faut plutôt rapprocher la Passion des Sacaea.
« N'est-il pas possible de croire, ajoute-t-il, que primitivement, comme
les Babyloniens eux-mêmes, les Juifs obligeaient quelque criminel
condamné à mort à jouer ce rôle tragique et qu'ainsi le Christ fut immolé
parce qu'on lui attribua le caractère d'Aman. » Il est vrai que Purim se
célèbre un mois avant Pàque; comment donc aurait-on crucifié Jésus en
tant qu'Aman un mois après Purim? M. Frazer répond à cette objection
par cette conjecture qu'en fait, la mort de Jésus a bien eu lieu le 14 Adar,
mais la tradition chrétienne a retardé la date de la crucifixion pour la faire
coïncider avec la Pâque. L'auteur abandonne cette explication et propose
la suivante : Purim aurait dû se célébrer à Pâque, mais les Juifs en
changèrent la date pour que la fête nouvelle n'entrât pas en conflit avec
Pàque. Mais comme la difficulté ne disparaîtrait pas, puisque évidemment à
l'époque de Jésus, Purim était distinct de Pàque. M. Frazer dit textuelle-
ment ceci : « Est-il impossible qu'une fois par exception et pour quelque
raison particulière, les Juifs aient célébré la fête du Purim ou au moins
la mort d'Aman, à l'époque, sinon le jour même de la Pâque. » Comme
tout de même cette raison paraît bien mince, l'auteur nous laisse sur cette
dernière explication : « Le roi de parade des Saturnalia possédait toute
liberté pendant les trente jours qui précédaient sa mort. Si l'on suppose
que les Juifs agissaient de même avec l'être humain qui représentait Aman
à leurs yeux et qu'ils lui donnaient trente jours de liberté à partir de,
Purim, alors la date de sa crucifixion coïnciderait exactement avec la
Pâque. » Et, naturellement, si Jésus représente Aman, Barabbas est Mar-
dochée.
Là-dessus, M. Frazer tente d'expliquer de la même façon la scène où
Agrippa fut tourné en dérision par la populace alexandrine. Justement, le
pauvre innocent que l'on affubla d'une couronne de papier s'appelait
Carabas. Ce nom n'a pas de sens en hébreu, tandis que Barabbas signifie
« fils du père ». C'est Barabbas qu'avait écrit Philon, qui nous relatecette
histoire... Mais il serait cruel d'insister sur cette haute fantaisie.
Voici comment M. Frazer termine cette série d'hypothèses en cascade,
en prévenant toutefois qu'il ne le fait pas sans réserves : « Les Juifs, lors
du Purim ou peut-être exceptionnellement lors de la Pàque, avaient
l'habitude défaire jouer par deux prisonniers les rôles d'Aman et de Mar-
BIBLIOGRAPHIE 149
dochée, dans une sorte de drame de la passion qui constituait l'élément
principal de la fête. Les deux hommes étaient parés, pendant quelque
temps, des insignes delà royauté, mais finalement leur destin était diffé-
rent : celui qui jouait le rôle d'Aman était pendu ou sacrifié, celui qui
personnifiait Mardochée, et que la foule appelait dans son langage popu-
laire Barabbas, était mis en liberté. Pilate, comprenant l'injustice des
accusations portées contre Jésus, essaya de persuader aux Juifs de lui faire
jouer le rôle de Barabbas, ce qui aurait eu pour conséquence de lui sauver
la vie ; mais ces efforts échouèrent et Jésus périt sur la croix après avoir
tenu le rôle d'Aman. La description de son entrée triomphale n'est-ellc
pas comme un reflet delà promenade magnifique qu'Aman désirait faire
et que Mardochée fit en réalité dans les rues de Suse? Quant à l'expulsion
des marchands du temple, on peut se demander s'il n'y a pas là comme
un écho de la liberté que possédait en de telles occasions le roi de parade,
des droits qu'il avait sur tout ce qui appartenait à autrui. »
#*#
Avant de dire ce que nous pensons de cet échafaudage de conjectures,
nous signalerons à M. Frazer un texte qui intéresse sa thèse et qu'il aurait
certainement exploité, s'il l'avait connu. C'est une Consultation des Gaonim
interprétant un terme technique employé par Rabba, rabbin babylonien
du iv e siècle : « Comme les appareils à saut de Purim ». Pour éclairer
ces mots, la Consultation dit: « C'est l'usage en Babylonie et en Elam que
les jeunes garçons confectionnent un mannequin en forme d'Aman, qu'ils
suspendent sur leurs toits, où il reste quatre ou cinq jours. A Purim, on
fait un brasier de feu et l'on y jette le mannequin. Les jeunes garçons se
tiennent tout autour en riant et en chantant. Il y a un anneau suspendu
au-dessus du feu ; ils le saisissent pour sauter d'un côté du feu à l'autre.
C'est cet anneau qu'on appelle « appareil à saut 1 ». Cette consultation,
reproduite par TArouch {s. v. niTO) a été retrouvée dans la Gueniza du
Caire, et publiée par M. L. Ginzberg (Geonica, II, p. 3).
Même avec ce renfort, que vaut cette explication de la fête de Purim?
On prend sur le vif, dans cette étude, les procédés de la méthode folk-
lorique. L'auteur aurait voulu en étaler l'insuffisance qu'il n'aurait pas
mieux fait ; c'est à proprement parler l'antipode de la science ; tout y est,
sauf l'esprit critique. On y voit nettement que malgré l'érudition la plus
vaste et la faculté de combinaison la plus riche, la méthode folk-lorique
1. D'après l'auteur du Manhig, Ililchol Meguilla,2&, qui cite le Megillal Setarim,
le mot désignerait le brasier par-dessus lequel ou sautait.
150 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
réserve encore bien des déceptions, car elle exige un savoir encyclo-
pédique que nul ne saurait embrasser, en particulier la connaissance
approfondie des questions multiples auxquelles elle se réfère.
M. Frazer a traité des cboses juives comme il l'eût fait des usages des
Papous ou des Bassoutos, plaçant sur le même plan tout ce qui les
concerne ; or, les Juifs ont un peu plus écrit que les Rassoutos, et leur
littérature permet de découvrir que leur vie religieuse n'a pas été sans évo-
luer ni sans subir d'influence du dehors. Éclairer un usage de la plus
haute antiquité par un autre qu'on voit naître, en une contrée déterminée,
à 2.000 ans d'intervalle, cela ressemble fort à une gageure, et M. Frazer a
donné plus d'une fois dans ce travers. Faute d'avoir suffisamment connu
la littérature juive et l'histoire des usages juifs, il est tombé dans des
quiproquos, qui seraient très amusants, s'ils n'étaient malheureusement
très graves.
Ainsi, pour lui, le jeune d'Esther projette une lumière révélatrice
sur le caractère de la fôte. Or, à cela il n'y a qu'un inconvénient, c'est
que ce jeune est d'invention tardive et que, pendant dix siècles au moins,
les Juifs ont célébré la fête sans la faire précéder d'un jeûne.
Et d'abord, ni le Talmud de Babylone ni, à plus forte raison, celui de
la Palestine n'en ont le moindre soupçon. Ce n'est pas là un simple acci-
dent, comme on va le voir. Au ne siècle avant l'ère chrétienne, ce jeune
n'existait sûrement pas en Palestine, carie 13 Adarjour où il aurait dû se
célébrer, fut instituée la fête de Nicanor, qui est mentionnée dans le
Rouleau des jeûnes (Megillat Taanit). Le Talmud de Jérusalem s'en
occupe longuement, mais aucun rabbin ne demande à ce propos com-
ment cette solennité se conciliait avec l'obligation du jeûne. Il y a
plus, la Mischna de Taanit, n, 1, dit explicitement que le jeûne est inter-
dit la veille des fêtes mentionnées dans la Meguillat Taanit, y compris
Purim ; aucun rabbin ne s'avise de mettre en contradiction cette défense
et l'usage général du jeûne d'Esther. Dira-t-on que cet usage appartenait à
la théologie populaire, ce qui expliquerait le silence des deux Talmuds ?
Parler ainsi serait méconnaître le caractère des deux Tàlmuds et en parti-
culier de celui de Babylone, qui n'a jamais pensé à jeter un voile sur la
basse dévotion et qui enregistre sans broncher les superstitions popu-
laires les plus contraires à la théologie officielle. L'usage n'apparaît qu'au
vin siècle, à l'époque des Gaonim, qui, comme on le sait, fut féconde en
innovations rituéliques. Il est vraisemblable qu'il est né d'un excès de
scrupule des rabbins. La fête ayant été instituée par Esther et Mardo-
chée, qui avaient jeûné l'un et l'autre, les docteurs ont voulu les imiter
complètement. Voilà pourquoi, conséquents avec eux-mêmes, les plus
rigoureux ont été jusqu'à s'imposer trois jours déjeune — non consé-
cutifs il est vrai. Sans doute, le jeune observé par Esther et les Juifs
n'eut pas lieu la veille du jour que doit commémorer Purim (et lorsque
M. Frazer le dit, il donne une entorse au texte), mais peut-être ces rabbins
ont-ils rapproché le jeûne de la fête pour laisser au jeûne sa signification
et son caractère propre; c'est ce que dit, entre autres, l'auteur du Sçhib-
BIBLIOGRAPHIE 1S1
boulé Haléket, 194 (p. 151). Cette institution n'a pas été sans provoquer
des résistances. Raschi {Pardès, 47 c. ; Mahzor Vitry, I, 210) reconnaît
qu'elle n'a pas de racine dans la Bible et, pour un peu. il permettrait de
s'en dispenser, si ce n'était pas se singulariser.
Un autre indice de la parenté de Purim avec les Saca>a, ce sont les
mascarades et orgies qui sont dépeintes par des auteurs chrétiens du
xvne et du xviu c siècles. Une étude plus approfondie aurait fait découvrir
à M. Frazer: f que ces mascarades sont inconnues des Juifs sephardi, qui
ne représentent pas un élément négligeable du Judaïsme ; 2° que ces
divertissements apparaissent chez les Juifs pour la première fois à la fin
du xvi e siècle, en Italie, où le carnaval, comme on sait, donnait lieu
plus que partout ailleurs à des fêtes de ce genre. Il en aurait conclu,
comme l'ont fait tous les savants compétents qui ont déjà traité de la
question, que c'est des chrétiens que ces amusements ont passé aux Juifs.
#*#
Le paragraphe qui a dû frapper le plus le lecteur est celui où M. Frazer
n'ose pas donner tort à ceux qui ont si fréquemment lancé contre les
Juifs l'accusations du meurtre rituel. Il sera bon de refaire les étapes par
lesquelles l'auteur arrive à cette conclusion ; ce sera en même temps se
rendre compte de ses procédés de travail.
Le point de départ est le tableau composite de la fête des Sacées, telle
que la décrivent Bérose, d'après Athénée, Strabon et Dion Chrysostome.
Bérose dépeint cette espèce de Saturnale célébrée à Babylone, où les
esclaves pendant cinq jours, étaient maîtres et où un personnage, sur-
nommé Zoganes 1 , pour la circonstance, prenait la place du roi, mais il
est muet sur les orgies auxquelles se livrait le peuple pendant ce temps.
C'est Strabon qui nous informe de ces bacchanales, mais sans mentionner
ce qui a trait à ce Zoganes. Voici les termes de sa relation : « Le fait est
que partout où il y a un temple d'Anaïtis, l'usage veut qu'on célèbre aussi
les Sacées, sorte d'orgie, qui dure un jour et une nuit et pendant laquelle
les hommes et les femmes, tous vêtus à la mode des Scythes, se réu-
nissent et boivent à l'envi, les hommes se provoquant entre eux par des
paroles mordantes et excitant, qui plus est, les femmes à imiter leurs
exploits bachiques. » Cette relation n'a de commun avec celle de Bérose
que le nom de la fête, et, en bonne critique, on devra dire qu'en dehors
de Babylone et de l'époque où il y avait un roi en cette ville, la fête des
Sacées, là où elle s'était glissée, ne comportait que des beuveries aux-
quelles prenaient part hommes et femmes. Si telle est la vérité, du coup
s'écroule tout l'édifice que va maintenant construire M. Frazer à l'aide
d'hypothèses superposées.
Ces Sacées, pour les besoins de la démonstration, doivent s'identifier
1 Et encore: le Zoganes était le roi de chaque famille.
152 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
avec le Zagmuku, ou Nouvel An des Babyloniens, qui coïncide avec Nissan.
M. Frazer ne voit aucune difficulté d'ordre philologique à cette équation
Zakmouk = Zoganes = Sacaï. équation à trois inconnues; mais il veut
bien reconnaître l'impossibilité de cette identification, en raison de la
date différente du Zakmouk et des Sacées: la manière dont il essaie de
tourner la difficulté a quelque chose d'ingénu et condamne déjà le sys-
tème. Mais voici qui vaut mieux, c'est la parenté entre ces deux fêtes et
le Purim des Juifs, qui est relativement récent et est emprunté à la fête
babylonienne.
Retenons cette hypothèse: Purim n'est pas une fête juive autochtone,
les Juifs n'en pratiquaient pas les rites avant de les avoir reçus des Baby-
loniens. Ont-ils emprunté tous les rites et en particulier le sacrifice d'un
homme, criminel ou innocent, chargé de représenter le roi? Si c'est en
Babylonie qu'ils ont été séduits par ces divertissements, ils n'ont pas dû
être autorisés à célébrer un pareil sacrifice, qui devait être une préroga-
tive royale. Si c'est des Perses que les Sacées ont pénétré chez les Juifs
— et c'est que M. Frazer admet volontiers — ceux-ci n'auraient eu l'idée
de pratiquer ce rite sanguinaire que si les Perses eux-mêmes le prati-
quaient ; or rien, absolument rien, ne le montre. Bien au contraire, la
« chevauchée de l'homme sans barbe », qui aurait été l'intermédiaire entre
les Sacées et Pourim, laisse en vie le roi d'un jour.
Ainsi donc l'essentiel est passé sous silence : M. Frazer ne se demande
même pas un instant si, au moment du transfert du rite, la cérémonie
capitale était encore observée sous sa forme primitive.
Ce transfert, d'ailleurs, du Zakmouk-Sacées aurait exigé des Juifs un
dédoublement de cette fête que M. Frazer n'a pas soupçonné. Des faiseurs
d'hypothèses — il y en a partout — ont établi une corrélation entre le
Zakmoukou, fête babylonienne du Nouvel An, où les dieux décident du
sort des mortels pour l'année qui commence, et le Rosch Haschana, Nou-
vel An juif, où Dieu décide de la destinée des mortels pour le même temps.
Nouvel An tombant au printemps et Nouvel An coïncidant avec l'automne
s'échangent communément, M. Frazer le sait mieux que personne,. L'em-
prunt ici a quelque chose de séduisant que ne possède pas à un égal titre
celui que suppose notre auteur. Il faudrait donc, si M. Frazer avait rai-
son, que les Juifs se fussent approprié le Zakmoukou pour en faire à la
fois leur fête de Rosch Haschana et celle de Purim, séparées l'une de
l'autre par plus de cinq mois !
Encore si Purim avait jamais coïncidé avec un Nouvel An quelconque!
Mais il se célèbre en Adar, mois qui précède celui de Nissan, qui seul fut
chez les Juifs à une certaine époque le mois du Nouvel An. Pour échapper
à cette difficulté, M. Frazer est obligé de supposer que les Juifs auraient
changé volontairement la date qui aurait du être celle de Purim, pour
que cette fête n'entrât pas en conflit avec la Pàquc. Gomme c'est vrai-
semblable !
Admettons, si étrange qu'elle soit, cette nouvelle hypothèse, cette
mutation sera une preuve de plus de la nouveauté et du peu de racines
BIBLIOGRAPHIE 153
des rites de la fête chez les Juifs, car si ces rites remontaient à une haute
antiquité, ils n'auraient pas été ainsi ballottés. Quand donc, pour expli-
quer de soi-disant usages encore existant d'une façon sporadique, on
viendra rappeler des rites anciens, presque préhistoriques, on n'aura
oublié qu'une chose, c'est qu'on a postulé soi-même l'introduction tardive
de ces usages.
Ce qui accuse la ressemblance entre les Sacées(les Sacées de Strabon)
et Purim, c'est que cette fête était, elle aussi, une sorte de bacchanale.
Nous avons déjà montré ce qu'il faut penser de cette assertion, fondée
surtout sur des descriptions des xvn e et xviii" siècles seulement. Pour
l'époque ancienne, le seul trait que cite M. Frazer, c'est l'obligation que
le Talmud fait à tous les fidèles de s'enivrer à Pourim jusqu'à ne plus
pouvoir distinguer entre les formules : « Maudit soit Aman ! » et « Béni
soit Mardochée ! » Mais où est la bacchanale et particulièrement le
mélange des sexes? M. Frazer dit: le Talmud; mais le Talmud, en la
circonstance, c'est le dire isolé d'un rabbin babylonien du iv c siècle '. En
Palestine, aucun écho de cette prescription ; même, chose remarquable, les
deux Talmuds ne traitent, à propos de Purim, que des règles concernant
la lecture du livre d'Esther.
#**
Nous abordons maintenant un nouvel ordre de preuves de l'identité de
Purim et des Sacées, qui nous est fourni par le livre d'Esther, destiné à
expliquer la fête. L'écrivain biblique, en racontant la promenade de
Mardochée, revêtu des insignes royaux, s'est souvenu du Zoganes. Il s'en
est bien mal souvenu, alors, puisqu'il n'a pas craint de faire du héros
juif le triste roi d'un jour. On pourrait tout aussi bien, sinon mieux,
prétendre qu'il s'est rappelé la promenade de Joseph, ainsi que l'a fait
d'ailleurs l'auteur du livre de Daniel. F. Rosenthal a justement fait
remarquer déjà la parenté des histoires de Joseph, de Daniel et de Mardo-
chée, parenté qui se manifeste même dans le langage. Même si l'on
concède à M. Frazer, ce que pour notre compte nous ne ferons pas, que
l'auteur de la Megilla d'Esther a pu avoir quelque vague idée de la fête
babylonienne, il faut du même coup reconnaître que cet écrivain n'a
certainement pas traduit à sa façon un rite de celte nature pratiqué de
son temps et surtout par les Juifs. A supposer que les Juifs aient ainsi
affublé un criminel ou un innocent et lui aient donné toutes les préroga-
tives royales, pour le sacrifier bientôt après, cet auteur n'aurait pas ima-
giné un tel roman destiné à expliquer quoi ? — juste le contraire du rite.
M. Frazer ne laisse pas d'être gêné par cette étrange transmutation de la
fête babylonienne. Le rôle de Zoganes, dit-il, est partagé entre deux
1. C'est ce que disent nettement des rabbins du moyen âge, comme R. Ephraïm
(Bel Yoseph, 695), l'auteur du Schibboulé Halêket, 201, p. 158, etc.
loi REVUE DES ÉTUDES JUIVES
personnages. Autant dire : nous voilà loin des fameuses Sacées. La chose
n'est pas pour décourager le savant anglais : ce dédoublement atteste que
les Sacées n'étaient pas ce que Bérose et Strabon ont décrit, mais ce qui
peut se déduire du récit que l'auteur juif a fait sur des souvenirs très
brouillés ! A celte fête, il y avait non un, mais deux rois de parade, dont
l'un était mis à mort, et l'autre rendu à la liberté. Comment qualifier un
tel procédé ? Ce qui suit, dans la démonstration de M. Frazer, est plus
étrange encore : « Ce qui détermine notre préférence pour cette seconde
hypothèse, dit-il, c'est que, dans le récit juif, aux deux rivaux qui veulent
revêtir pendant quelques jours les insignes de la royauté correspondent
deux reines rivales, Vasthi et Esthcr, dont l'une chasse l'autre de la
haute situation qu'elle occupe et l'y remplace... De tous ces traits, on
peut conclure que dans le mythe ou le rite primitif, figuraient deux
couples royaux, dont l'un est représenté par Mardochée et Esther, l'autre
par Aman et Vasthi. » On admirera à cette occasion le sans-gêne avec
lequel M. Frazer, sans en prévenir le lecteur, travestit le récit biblique,
car où voit-on que Aman et Mardochée soient rivaux, que Mardochée
désire revêtir les insignes de la royauté et le désire pour quelques
jours, et qu'Esther soit la rivale de Vasthi? Ce qui est plus plaisant encore,
c'est que, l'auteur du livre ayant confectionné un roman pour expliquer
des rites (qu'il ne connaît pas d'ailleurs), il n'en faut pas moins rema-
nier sa fiction pour lui rendre sa signification.
Mais on dirait que M. Frazer a voulu nous faire aller de surprise en sur-
prise. Voici maintenant que l'analyse des noms propres va lui suggérer une
interprétation toute nouvelle de Purim : « Cette fête est le décalque de
celle par laquelle les babyloniens célébraient une victoire remportée par
leurs dieux sur les dieux de leurs voisins du pays d'Elam ». En lisant ces
mots, on croit rêver: que devient alors toute la construction élevée labo-
rieusement jusqu'ici pour montrer que Purim est le décalque des Sacées,
fête essentiellement naturiste 1 ? M. Frazer n'a pas l'air de se douter qu'en se
ralliant à cette hypothèse deJensen, il brûle ce qu'il avait adoré jusque-la.
De tout cet étalage de science empruntée il faut retenir, à notre
sens, ce que nous y avons ajouté, à savoir ce fait, qu'en Babylonie, a la
fête de Purim, les enfants fabriquaient un brasier par dessus lequel ils
sautaient et dans lequel ils précipitaient un mannequin représentant
Aman et qu'ils avaient tenu pendu sur leurs toits durant quatre ou cinq
jours. Ce divertissement, emprunté à des usages populaires, a été adopté
avant le ive siècle de l'ère chrétienne par les Juifs de Babylonie et de
Perse, parce qu'il se raccordait, non pas avec les rites de Purim, mais
avec le récit du livre d'Esther, qui fait pendre Aman. Et Aman a dû cette
faveur à ce qu'il représentait pour les Juifs le type du persécuteur des
Juifs, de l'antisémite sanguinaire.
1. Plus loin cette fête considérée ici, sans la moindre réserve comme une fête natio-
nale, rappelant des souvenirs historiques, deviendra, sans la moindre réserve non plus,
une autre fête babylonienne, celle de Tammouz, qui célèbre la résurrection de la nature!
BIBLIOGRAPHIE 155
#*#
N'ayant pas été arrêté par tous les arguments que nous venons de pro-
duire et se croyant conséquent avec lui-même, M. Frazer peut maintenant
affirmer que les Juifs, émules des Babyloniens, qui brûlaient, pendaient
ou sacrifiaient un être humain à leur fête des Sacées, ont, comme eux, à
l'origine, pendu, brûlé ou sacrifié un homme en qui ils incarnaient Aman.
Il peut d'autant mieux l'affirmer que, pour lui, il ne faut pas l'oublier,
les Juifs ont nécessairement emprunté aux Babyloniens ou aux Perses ce
rite à une époque où il comportait encore la mort d'un être humain. Fort
de cette supposition tacite, que rien ne justifie, il va maintenantdécouvrir
des traces de la survivance de cet usage monstrueux chez les Juifs. C'est
d'abord, l'histoire de l'enfant chrétien, martyrisé à Imnestar. « L'historien
chrétien, dit-il à ce propos, ne cite pas, sans doute parce qu'il l'ignorait,
le nom de la fête joyeuse qui finit si tragiquement, mais il paraît certain
que c'était Pu ri m et que l'enfant qui mourut sur la croix représenta pour
les Juifs Aman. » Et M. Frazer se réfère à Graetz, qui a émis cette conjec-
ture. L'autorité du savant juif peut en imposer à ceux qui n'ont jamais
discuté ses assertions, parce qu'ils ignoraient sa passion naïve pour les
hypothèses, fussent-elles extravagantes. Pour nous, nous nous plaçons
simplement devant les faits. Or, s'il est un fait qui ressorte nettement du
récit de Socrate (à qui M. F. prête gratuitement une ignorance inexpli-
cable), c'est que l'incident se produisit une fois seulement et qu'il ne pré-
sente aucun caractère de rite, c'est-à-dire d'acte accompli périodiquement.
Mais, à côté de ce cas, il y a toutes les accusations de meurtre rituel dont
retentit l'histoire. Sentant la gravité de ses paroles, M. Frazer, éloigné de
tout fanatisme, prend toutes les précautions oratoires pour ne pas laisser
suspecter son impartialité. Ce qui, à ses yeux, démontre que Pou ri m n'est
qu'une autre forme des Sacées et qu'à loccasion de cette fête, les Juifs,
non contents de pendre Aman en effigie, sacrifiaient un être humain, c'est
l'accusation portée maintes fois contre eux d'immoler un enfant chrétien
en vue de leur Pâque, comme autrefois ils immolaient en cette même
Pàque leurs premiers-nés.
On demeure confondu devant une pareille logique. Eh quoi, la preuve
qu'ils immolaient un homme à Pourim, c'est qu'ils sont accusés de le
faire pour leur Pàque! Incohérence et ignorance, car si M. Frazer avait
étudié l'histoire, non du meurtre rituel, mais des accusations de meurtre
rituel, il aurait constaté ce fait, c'est que pendant des siècles on n'imputa
aucunement aux Juifs le dessein de célébrer un rite juif, mais celui de faire
mourir à nouveau Jésus. Naturellement, c'est la Pàque qui réveillait pério -
diquement cette croyance, puisque c'est à Pàque qu'ils avaient commis ce
crime pour la première fois. Ace moment de l'année, ils doivent en effet
être repris de la rage qui les aveugla à Jérusalem ; voilà pourquoi aussi il s
percent d'un poignard l'hostie consacrée qui, naturellement, ponur eux
156 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
comme pour les chrétiens, représente réellement le corps de Jésus ; voilà
pourquoi, d'ailleurs, de l'hostie s'écoulent des flots de sang !
M. Frazer termine ce paragraphe en faisant remarquer qu'il ne faut pas
trop s'étonner de ces retours à la barbarie primitive qui se seraient mani-
f< stés parmi les groupes les moins civilisés de la communauté juive ;
l'histoire en enregistre de semblables chez tous les peuples. 11 est certain
que nous assistons encore de nos jours à des actes de sauvagerie qui nous
ramènent aux premiers temps de l'humanité; c'est ainsi qu'on voit encore
des paysans accuser les jeteux d<> sorts de la stérilité de leurs vaches ou
de leurs champs, et l'on sait jusqu'où va la férocité de ces justiciers
improvisés. De tels crimes attestent-ils la réalité du jet des sorts? Ne
prouvent-ils pas plutôt et uniquement la crédulité stnpide des accusa-
teurs? L'imputation du meurtre rituel perpétré parles Juifs ne démontre
pas la culpabilité des inculpés, mais la pauvreté d'esprit des accusateurs.
Il n'y a pas de retour chez ceux-ci à une basse superstition, mais retour
chez ceux-là à la basse mentalité des âges primitifs.
Du restant de l'étude de M. Frazer nous ne dirons rien : ce serait un
jeu trop facile de montrer la naïveté de cette nouvelle interprétation de
la Passion; aussi bien, après avoir séduit les esprits aventureux toujours
en quête de solutions radicales des problèmes difficiles, a-t-elle été aban-
donnée par tous les savants qui ne s'en laissent pas imposer.
Nous n'ignorons pas que, dans la nouvelle édition anglaise du Rameau
d'Or, l'auteur a modifié son point de vue ; nous n'en regrettons que plus
que la traduction soit restée fidèle à la première forme de la pensée de
M. Frazer.
La sociologie religieuse, pour acquérir définitivement droit de cité dans
la science, doit se garder des fantaisies fondées seulement sur des conjec-
tures qui se font la courte-échelle ; elle doit adopter une méthode rigou-
reuse, même si les résultats doivent en être moins brillants — ou
bruyants.
Israël Lévi.
Joûon (Paul). I. Études de philologie sémitique [suite). II. Arabica»
III. Notes de lexicographie hébraïque {suite). IV. Notes de critique
textuelle (Ane. Test.) suite. (Extrait des Mélanges de la Faculté orientale,
Beyrouth, tome VI, 1913), in-8' de 92 p.
M P. Joi'ion donne une nouvelle série de recherches grammaticales,
lexicographiques et exégétiques, dont nous avons apprécié un premier
fascicule dans la Revue, 1912, I, p. 305-312. Les études et notes de M. Joi'ion
sont toujours instructives, alors même qu'on n'approuve pas toutes ses
conclusions. Dans la première partie (p. 1-26), l'auteur traite de l'aspira-
tion de certaines consonnes et notamment de Vs, qui donne naissance
en certains cas a ck. Il examine la relation entre les formes verbales et
BIBLIOGRAPHIE 157
pronominales qui présentent s et h. Il admet un rapport entre le relatif
assyrien c.ha et l'article hébreu. Peut-être dépasse-t-il la portée de ses pré-
misses, quand il en déduit que l'article hébreu est ha et non han, car il
peut y avoir rapport sans qu'il y ait identité. C'est ainsi que le pronom
démonstratif araméen zena [dena) correspond à l'arabe dha, à l'hébreu zè,
tout en étant augmenté dena. — M. Joiïon étudie ensuite les emplois des
pronoms itZ38 et "O, qu'il considère avec d'autres sémitisants comme tout
à fait indépendants l'un de l'autre. M. J. aborde la question des noms
de nombre, où il cherche à distinguer des substantifs et des adjectifs, et
à expliquer ainsi les anomalies des nombres. Son argumentation ne
nous paraît pas tout à fait réussie. Car, si par adjectif, en sémitique, on
entend un nom épithétique qui suit toujours le substantif, c'est le cas
seulement pour inK, mais non pour les autres nombres, qui de 2 à 10
sont traités comme des substantifs et de 11 à 19 (en arabe tout au moins)
comme des pronoms. Il est très risqué de séparer !"n©? de nb^ et "ib^
de !"HÛ3?, alors que les deux premiers ont le même radical et sont des
masculins et que les deux autres ont aussi le même radical et sont des
féminins. — L'auteur pense qu'il a existé un pluriel n^ïï « champs »,qui
était collectif, tandis que n*n© est un pluriel d'unités. 11 y aurait la
même différence entre D^bN et mTaba « gerbes », et cette distinction a
pu aussi exister primitivement entre D^tfî et ma© « années » et û* , 72" 1
et nw « jours ». — M. Joïion réunit des racines secondaires formées à
l'aide du préfixe m : mgd, mil. mr°, mkn, mnh. — Les mots qui veulent
dire « louer» signifient à l'origine « trouver beau ». — Les verbes t)ON et
N£1 ont contaminé leur construction dans Lév., xtv, 3; II Rois, v, 3, 6, 7.
La seconde partie est consacrée à diverses questions de philologie
arabe. Nous signalerons l'emploi de dhikr dans le Coran (21,105) pour
désigner la seconde partie de la Bible, les Prophètes.
Dans la troisième partie l'auteur expose les emplois de la locution ^3îN3
« aux oreilles de ». — Il étudie le sens de b"Win «commencer » et
« continuer », de îlD*bT « vent violent » et non pas « brûlant », de
yin « remuer », nnn « prendre de la braise », qui se rattacherait à l'arabe
hithy « fiente », de mna infinitif dans Lév., xv, 32, de T « jet » (Nom-
bres, xxxv, 17-18; Ez., xxxix, 9). — L'auteur justifie le piél de 2»1B. —
Il met en rapport les sens de Tn « vêtement » et « trahison », l'idée com-
mune étant « variété de couleur, variation ». — "ittn signifie d'abord
« trouver beau » et ensuite « convoiter». — nm « corde » et « abondance »
représente deux racines différentes [M. Joiïon aurait pu faire valoir que
1 une est en hébreu ytr dans D'nmtt et l'autre wtr) — "n? veut « dire enla-
cer» dans Ps. exix, 61, et « soigner »> dans Ps. cxlvi, 9. Il serait fautif dans
Ps. xx, 9, etcxLvu, 6 [dans ces trois passages le sens de « relever » est très
admissible]. — tfbs signifie «être élevé» et non « être séparé », comme
nbs.
Dans la dernière partie, M. Joiion propose un grand nombre de correc-
tions au texte biblique ou de rectifications de sens. Nous en reproduisons
ici les plus intéressantes : Ps. xvm, 7, ru: serait une dittograp hie de
J >^ ftÈVUE DES ETUDES JUIVES
VW3 — Ib., 30, lire y->-:N pour y-iN (THa étant corrigé en ma d'après
Lagarde). — Ib., xix, 14 : mailT au lieu (le d"HT en parallélisme avec
niMTO (pour mBrac d'après Briggs). — Ib., xxiv, 6 : bna au lieu de TH.
— /6., xxvi, 4, DT51JM au lieu de dWM. — /7>., xxix, 6 : Vpi^ 'n bip
D-n-n pour D"rp-p. — Ib.,\u, 2, lire : "jvaso bin "n©8 f>Dï3W serait un
titre de psaume entré dans le texte). — //>., l, 23, le verset est une variante
altérée de 14-15. Les mots superflus du v. 22 b^ssa 'ptfi EpaN "jd ont été
empruntés à vu, 3.-/6., lxix, 20, lire TITUS pour -n-ns:. — Ib., lxxvi,2,
lire «ma pour m:. —Ib., lxxviii, 38 : m:'^ pour -py\ — Ib., lxxxix,
16 : "jn-nn pour rumn. — /£., cxxix, 6 : bï3a pour Epi» — Ruth, i, 13, T2
CD73 T1N73 ">3 signifie: « Je suis beaucoup froju malheureuse pour vous ». —
Ib., i, 21, lire ^a nxoy pour ^a ïw. —76., n, 1 : rwhsb signifie « par son
mari », non « de son mari ». — Ib., 7 : lire D^Twa « épis » au lieu de d"n73*
« javelles ». [Il est douteux que "T 1 ?:? signifie épi. On pourrait lire, d^baia
comme au v. 2] — Ib., n, 8, 22, 23; ni, 2 : ">m3>D est à changer en i-)J3.
Le premier exemple aurait été une faute provenant d'un verbe îrj-nnn omis
devant *pr.y et aurait entraîné les autres. [Il semble plutôt qu'il y ait eu un
changement intentionnel (Ruth né devant pas aller avec les garçons); mais
le changementn'a pas été introduit partout]. - Ib., îv, 14: nftn nid pour
173^.
Il serait étonnant que M, Joiïon ne se fût pas rencontré dans quelques
unes de ses corrections avec des prédécesseurs. De fait, sa lecture de "nan
pour "na? (Ps., xli, 5) est déjà dans Grœtz, Psalmen, et celle de d^an
pour nv3N (Ib., liv, 26) chez M. Halévy, Revue sémitique, VI, p. 72 en note.
Mayer Lambert.
Talmud Babylonicum codicis hebraici Monacensis 95 arte pliototypiea
depingendum curavit, praefatione et paginarum argumentis instruit Hermaim
L. Strack. Leyde, A.-W. Sijthoff, 1912; gr. in-f° de 1140 pi. de 48x38 cent., en
2 vol. 700 marks.
Comme on le sait, il n'existe plus qu'un seul manuscrit complet du
Talmud de Babylone, celui de la bibliothèque de Munich. La valeur de
cet exemplaire, riche en variantes, a été mise en lumière par divers savants
et spécialement par M. Rabbinowicz. Celui-ci les a relevées dans ses Dikdukè
Soferim qui s'étendent sur une grande partie du Talmud. Malheureuse-
ment, la mort est venue interrompre son travail. Il faut surtout le regretter
pour les notes si copieuses dans lesquelles Rabbinowicz citait et discutait les
leçons conservées dans les ouvrages rabbiniques. L'érudit talmudist e
aurait-il achevé son œuvre que, au témoignage de M. Margolis, il aurait
fallu la reprendre à un point de vue particulier. Rabbinowicz, en effet,
s'est plus occupé du fond que de la forme; aussi s'est-il peu attaché à
relever les variantes orthographiques, et même, dans celles qu'il repro-
BIBLIOGRAPHIE 150
d ni sait, il se souciait peu d'exactitude. Les philologues, lexicographes
et grammairiens ne pouvaient pas le suivre avec sécurité.
Aussi faut-il saluer avec reconnaissance l'édition phototypique que la
librairie Sijthoflf, de Leyde, vient d'en donner. L'exécution en est admi-
rable, les planches d'une netteté parfaite; l'écriture même est plus lisible
que sur le ms. , la photographie l'ayant agrandie.
C'est à M. H. L. Strack qu'a été confiée la direction de cette publication;
on ne pouvait mieux choisir. Notre savant confrère a mis à la marge des
planches la pagination des éditions, ce qui en rend l'emploi facile. Gomme
il manque au ms. ainsi photographié quelques pages des traités Pesah im,
Ketoubot et Menahot, il en a reproduit le texte d'après un autre ms. de
Munich. C'est la matière d'une plaquette, in-i- , qui contient également
une sobre introduction, sous le titre de Talmud Babylonicum codicis
hebraici Monacensis 95, Introductio.
En acceptant la mission, singulièrement ingrate, qu'il a si bien remplie,
M. Strack obéissait à une pensée qui lui fait honneur. Non content de
servir la science, il voulait montrer que le Talmud peut être dévoilé sans
crainte aux yeux de tous, qu'il ne contient rien de mystérieux que les
éditeurs auraient volontairement écarté pour ne pas dénoncer les Juifs à
la malignité publique. La démonstration est aujourd'hui faite. Par là,
M. Strack reste fidèle au généreux et courageux programme qu'il s'est
fixé et dont les juifs ne sauraient trop lui savoir gré.
11 faut admirer la confiance avec laquelle la maison d'édition hollandaise
a assumé les frais d'une pareille publication. Aux savants talmudistes et
à tous ceux qui entendent favoriser les études sérieuses de montrer
qu'elle n'a pas trop présumé d'eux. En tout cas, on peut affirmer que
l'emploi de ce fac-similé du célèbre ms. de Munich est indispensable
à ceux qui veulent étudier le Talmud d'une manière scientifique.
Israël Lévi.
ADDITIONS ET RECTIFICATIONS
T. LXV, p. 50, note 2 fin, lire : « et ib. y VI, 4 : ?di m-D ipos 'oinï-n
Dniû"nsn inro ûïttiywi, lire Tra-nsa Tinro.
T. LXV, p. 230. iDibisii n'a rien à faire avec bellum; c'est bailo, qui en
italien désigne un envoyé vénitien (à Constantinople). — A. Z. Schwarz.
T. LXV, p. 226, ligne 1. Au lieu demsn, lire: 'ms: «Andrinople».— Tb.,
au lieu de pTn, 1 }m. Peut-être Kanbsîa signifie-t-il « à Salonique », car
Salonique est plus près de Négrepont que Salona. — P. 226, 1. 3, "^Hnaa,
peut-être « à Carmona >. — Ib. % 1. 5, au lieu de mi3"\ lire ara, ce qui montre,
.'60 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
comme p. 227, note 2, qu'Absalon, comme Abraham, était à Négrepont. —
Ib., 1. 14, ©ib^Ka est l'italien bailo (avec la terminaison grecque os). — Ib.,
17, ïmoabl "p 333 tt»*b est emprunté à Daniel, vu, 26. — Ib., av. dern.
ligne, KTlba = SJ"»b"»K3. — Ib , dern. 1., au lieu de V^rn, lire FiaWT.
— P. 249, texte hébreu, 1. 3, au lieu de D3373-F, 1. ^aaaai. — P. 251, 1. 24,
au 1. de n?:Dn, l. 'a aDn. — p. 252, 1. 1. au 1. de rwnba^n», 1. njpbr^Nrro.
— Ib., 1. 20, au 1. de Tin, 1. a-in. — Ib., 1. 21, au 1. de tzrrnm, 1.
"în-nnm « le déchirement de la sentence ». — Ib., 1. 23, au 1. de inDm
pansa, 1. pOD3 '"irom. -• Ib., 24, au 1. de vp, 1. "»T). — Ib., av. dern. 1.,
il y a aiïi, et non, comme on le dit p. 265, note 2, mn. — P. 253, 1. 9,
au 1. de biTN, 1. n *iTM. — Ib., 1. 4 d'en bas, au 1. de mSEH., 1. n:i3»n.
— P. 254, 1. 12, pour 'niûN3, cf. 257, 1. 8, i"a'lSKa et 257, 1. 10, ^UDN. —
Ib., 1. 5 d'en bas, au 1. de D^SN, 1. D^DI. — P. 256, 1. 9 d'en bas, "pi^B est
peut-être « faisan % qui correspond au nom espagnol de femme rttNŒND
« Faisana ». — N. Porges.
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
SEANCE DU 6 AVRIL 1913.
Présidence de M. Isidore Lévy, président.
M. le Président ouvre la séance en ces termes :
Mesdames, Messieurs,
En m'appelant à succéder à M. Salomon Reinach, la Société
des Etudes juives m'a accordé le plus grand honneur dont elle
dispose. Je l'en remercie sans en tirer d'orgueil : la Société a
voulu récompenser pour une fois, non l'éclat ou la durée des ser-
vices, mais seulement le dévouement à l'œuvre commune. Je dois
lui en savoir er la portée.
En prenant pour fil conducteur ces manifestes, qui ont précédé
et prép »ré en un sens celui de nos députés, nous pouvons essayer
de reconstituer les faits qui se sont produits et les courants
d'idées qui se sont fait jour parmi les Juifs pendant ce mois d'août
1789, qui fut vraiment pour eux le mois critique : c'est alors que
1. Lettre du S r Berr-Isaac Berr... à Mgr l'évéque de Nancy, p. 4-5. É rit en
avril 1790.
2. Les premiers articles de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, pré-
face de la nouvelle constitution, furent adoptés par l'Assemblée constituante le 20 août
1789. Les députés juifs étaient arrivés peu auparavant; dans leur lettre du 4 octobre,
que nous publions plus loin, ils disent qu'ils attendent depuis prés de deux mois.
3. Lire : le 31 août. Berr-Isaac Berr confond l'Adresse des Juifs de Paris avec celle
des Juifs de l'Est, — la sienne !
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 163
se fixa, devant le problème de l'émancipation que posait la Révo-
lution naissante, l'attitude non seulement des Juifs de l'Est, mais
de tous les Juifs de France, à commencer même par les « Por-
tugais », qui paraissaient déjà hors de cause.
Encore les « Portugais »
Les députés des Juifs de l'Est étaient arrivés à Paris avec le
souci de leur mission, à laquelle les événements semblaient devoir
donner une importance inattendue, et aussi avec l'inquiétude des
mauvaises nouvelles qui leur parvenaient de chez eux. La France
s'était soulevée. Dans la capitale, c'était déjà la Révolution; en
province, c'était encore la jacquerie. Le peuple de Paris avait pris
la Bastille, le peuple des campagnes attaquait les châteaux. Les
Juifs, ces exploités du régime, apparaissaient comme les exploi-
teurs du peuple. Les paysans et la populace s'en prirent à eux,
principalement dans le Sundgau et dans quelques autres villages
d'Alsace, mais aussi dans plusieurs localités de la Lorraine 1 .
Ces désordres eurent leur écho à l'Assemblée Nationale, qui
commençait à prendre en main les affaires du pays. Dans la séance
du soir du 3 août, un débat s'engagea sur la situation troublée du
pays. Grégoire, qui, suivant ses propres expressions, était « venu
à l'Assemblée constituante avec la résolution d'y plaider la cause
des Juifs », dénonça « les vexations exercées contre ceux
d'Alsace 2 ». « M. l'abbé Grégoire, rapporte un compte rendu de
presse, fait le tableau des persécutions inouïes qu'on vient
d'exercer en Alsace envers les Juifs ; il dit que, comme ministre
d'une religion qui regarde tous les hommes comme frères, il doit
réclamer dans cette circonstance l'intervention du pouvoir de
l'Assemblée en faveur de ce peuple proscrit et malheureux 3 . » La
1. Sur les troubles contre les Juifs en Alsace, dont le récit sortirait du cadre de
cette étude, voir Cli. Hoffmann, Les troubles de 1789 dans la Haute-Alsace, dans la
Revue d'Alsace, LVIII (1907); Ginsburger, Die Judenverf'olf/unr/en im Elsass ira
Ja/tre 1789, dans la Strassburger Israelitische Wochenschrifl, 1908, n os 36 et s.;
1909, n 0s 1 et 2. — Pour la Lorraine, la Commission intermédiaire de Lorraine et
Barrois écrit le G août à l'Assemblée Nationale : « Les Juifs... sont ebassés de leurs
maisons, dépouillés de leurs propriétés et de leurs vêtements mêmes, et traités, a
Lixheim surtout, avec une fureur sans exemple » (Arcb. Nat., G 32, dossier 269,
pièce 16). Comp. les journaux du temps : Courrier de Paris, du 2o août, p. 215
Révolutions de Paris, du 19 octobre, p. 28-29, etc.
2. Mémoires (Paris, 1837), I, 333.
3. Moniteur, 1-3 août {Archives Parlementaires, l re série, VIII, 336 6). — Dans la
Revue des Études juives, IV, 308, lire 3 août au lieu de 3 avril.
164 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
discussion n'aboutit pas ce soir-là ; elle aboutit le lendemain à
l'abolition des privilèges féodaux (nuit du 4 août .
Quelques jours après, Grégoire reçut les remerciements des
Juifs... de Bordeaux. Les « députés de la dation juive portugaise
de Bordeaux » lui adressèrent, à la date du 14 août, une lettre
qu'ils eurent soin de publier '. Pourquoi cette lettre ouverte et qui
sont ces députés? Tout de suite, ils se présentent : ce sont « les
quatre députés de la Nation juive portugaise qui ont concouru à la
nomination des représentants de cette ville à l'Assemblée Natio-
nale », et ils signent : Furtado l'aîné, Azevédo, David Gradis,
électeur, Lopès du Bec. Nous les connaissons déjà 2 . Mais que font-
ils dans la capitale? Commissaires des Juifs « portugais » de Bor-
deaux à l'élection des députés de la ville, leur mandat était depuis
longtemps expiré; tout au plus étaient-ils qualifiés pour suivre
les affaires locales de Bordeaux. S'ils sont à Paris, c'est pour
suivre l'affaire des Juifs « allemands ». Les « Portugais » avaient
toujours séparé leur cause de celle des « Allemands ». Récem-
ment, lors de la consultation instituée par Malesherbes, leurs
délégués à Paris avaient eu pour instruction d'agir à part et à
l'insu des « Allemands» 3 . Ces délégués, leur mission terminée,
étaient rentrés à Bordeaux. Voici maintenant qu'à la faveur de la
convocation des Etals généraux, les « Allemands » ont pu — et
autorisés par le gouvernement encore — envoyer des députés à
Paris, où ils auront le cbamp libre ! Les « Portugais » de Bordeaux,
pour lesquels David Silveyra avait en vain sollicité la même auto-
risation et qui avaient dû s'estimer heureux d'être représentés par
quatre députés de leur « corporation » dans le corps électoral de
leur ville, dépêchèrent donc dans la capitale ces mêmes députés
pour surveiller les démarches des députés « allemands » et contre-
carrer au besoin leur action, si elle devenait compromettante.
L'intervention de Grégoire en fournit l'occasion. Ainsi, on
allait porter la question juive devant l'Assemblée Nationale et
peut-être englober les « Portugais » dans une loi générale sur les
Juifs, qui leur accorderait les facultés du droit civil, mais restrein-
drait leur liberté commerciale pour les empêcher de pratiquer
l'usure. C'eût été probablement la réforme de Malesherbes; c'était
en gros le projet de Grégoire, tel qu'il venait de le développer dans
1. Lettre adressée à M. Grégoire... par les députés de la Nation juive portu-
gaise de Bordeaux, le 14 août 17 89. Versailles, Baudouin ; 4 pages in-8° [Bibl.
Nat. : L<l 18 *2'J\
2. Voir Revue des Éludes juives, LXIV, 2*9 et 253-4.
3. Voir Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, p. 251.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 165
son Essai sur la régénération des Juifs, et sans doute allait-il le
reprendre à la tribune. C'est pour conjurer ce danger que les
quatre députés des « Portugais » de Bordeaux se décidèrent à
adresser une lettre à Grégoire et à la rendre publique. Elle fut
probablement rédigée par le premier signataire, l'éloquent et un
peu phraseur Furtado.
La lettre est curieuse. Ils le remercient d'abord « d'avoir invoqué
le secours de l'Assemblée pour arrêter les vexations qu'éprouvent
en ce moment quelques infortunés habitants de l'Alsace », — c'est
de leurs coreligionnaires qu'il s'agit. « La nouvelle de leurs mal-
heurs... a déchiré nos cœurs en même temps qu'elle a accru le
sentiment de reconnaissance dont nous nous sentons déjà pénétrés
pour vos bienfaits... Puissiez-vous, Monsieur, jouir du fruit de vos
généreux efforts; puissiez-vous voir l'aurore des beaux jours de la
nation juive succéder aux orages qui tourmentent encore son
existence. » Ils demandent donc à Grégoire de persévérer dans ses
efforts, de poursuivre sa campague en faveur des Juifs? Au con-
traire. Sans transition, ils continuent :« Nous ne présumons pas que,
dans l'état actuel des choses, il faille pour régénérer les Juifs
d'autres lois que celles qui serviront à la régénération du royaume
entier. La Déclaration des droits de l'homme, qui doit précéder la
Constitution, repousse toutes les mesures particulières qu'un
autre état de choses vous avait engagé à proposer au gouverne-
ment. Nous le disons avec confiance : c'est par la liberté de leurs
personnes et de leurs biens que les Juifs de toutes les provinces
du royaume deviendront heureux et utiles. Les avantages de cet
acte d'humanité et de justice doivent leur être communs avec tous
les hommes, il élèvera leurs sentiments et leur méritera avec le
temps la considération dont uous jouissons dans cette ville ». Que
Grégoire retire donc ses projets de réforme admissibles avec
l'ancien régime ; il suffit d'avoir proclamé les droits de l'homme
pour que même les Juifs d'Alsace soient non seulement heureux
et utiles, suivant la formule, mais encore aussi considérés de leurs
concitoyens que le sont les Juifs de Bordeaux. Mais au fond, si
ceux-ci ne veulent pas d'une loi sur les Juifs, ce n'est pas parce
qu'elle serait inutile pour les « Allemands », c'est parce qu'elle
serait injuste et injurieuse pour eux-mêmes. « Toute loi particu-
lière qui établirait des restrictions aux principes fondamentaux de
la Constitution serait une grande injure qui empêcherait un grand
bien et perpétuerait la durée d'un grand mal. Si la conduite ou le
sort malheureux de quelques Juifs de l'Alsace et des Trois Évêchés
166 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
déterminait l'Assemblée Nationale à faire quelque règlement qui
dût être commun à tous les Juifs du royaume, ceux de Bordeaux
le regarderaient avec raison, aiusi que tous leurs concitoyens,
comme une injustice aussi gratuite qu'elle serait cruelle. Mettre
des entraves au commerce de ceux-ci et leur défendre ce qu'ils ne
font pas, ce qu'ils n'ont jamais fait, ce serait les entacher d'un
soupçon injurieux, contre lequel leur conduite présente et passée
réclamerait hautement ». Donc pas de loi sur les Juifs, — la chose
leur tient à cœur. « Encore une fois, Monsieur, c'est par la liberté
civile et religieuse, par ce système qui place dans la liberté des
hommes et des choses tout l'art de gouverner, que les Juifs trou-
veront le moyen de devenir utiles en devenant meilleurs. Oui,
Monsieur, en accordant au Chrétien ce retour de tendresse que
vous voudriez voir renaître, « le Juif embrassera en vous son conci-
toyen, son frère et son ami ». Ces derniers mots étaient ceux qui
terminaient YEssai de Grégoire i et la citation voulait dire : Dans
l'état actuel, le but que vous poursuivez — le rapprochement des
Juifs et des chrétiens — sera mieux atteint si vous ne faites rien.
Les «Portugais» sont donc convaincus que les principes de
liberté et de fraternité, une fois proclamés pour toute la France,
suffiront à régénérer les Juifs. Ces sentiments fraternels sont aussi
touchants que leur confiance dans la vertu des principes. Et, en un
sens, ils avaient raison. Le régime de liberté et d'égalité que la
Constituante allait instaurer en France donnait plus aux Juifs que
toutes les réformes partielles que Grégoire pouvait proposer : il
leur donnait tout. Sans doute, mais à condition qu'il fût bien en-
tendu que ce régime leur serait appliqué. Tout le monde ne l'enten-
dait pas ainsi et, lorsque finalement la Révolution a fait entrer les
Juifs dans le droit commun de tous les Français, elle a dû prendre
un décret en forme pour supprimer toute équivoque et réduire
toute opposition. Or, les « Portugais » préféraient l'équivoque parce
qu'ils redoutaient l'opposition. Ils se fient aux principes, cela signifie
qu'ils prient qu'on ne s'occupe pas d'eux. Ils protestent d'avance
contre toute loi sur les Juifs parce qu'ils craignent qu'elle ne les
assimile aux « Allemands » -. Ils ne s'élèvent guère contre une
loi restrictive qui aurait atteint ceux-ci ; ils tiennent seulement à
n'y être pas englobés. Le moyen le plus sûr était de ne pas évo-
quer du tout la question juive. Aussi font-ils les satisfaits. Pourtant
1. « ...Et qu'enfin le Juif, accordant au Chrétien un retour de tendresse, embrasse
en moi son concitoyen, son frère et son ami. » Toute la péroraison de YEssai a passé
ensuite dans la Motion en faveur des Juifs.
2. Leurs craintes n'étaient pas vaines. On le vit lorsque, les 21-24 décembre sui-
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 167
à Bayonne et à Bordeaux môme, certains droits, certains honneurs
leur étaient contestés, et ce que les «Allemands » demandaient, ils
le voulaient aussi en partie : voir le mémoire qu'ils avaient remis
à Malesherbes. Mais ce qui leur manquait encore, ils comptaient
l'obtenir tacitement. Les événements travaillaient pour eux, ils
n'avaient qu'à attendre, sans bouger. Ils restaient fidèles à leur
tactique. De môme qu'au moment de la convocation, « comblés»
d'avoir été admis aux assemblées électorales, ils avaient tu leurs
revendications, de môme ils étaient maintenant les partisans de la
politique du laisser faire, parce qu'elle favorisait leurs intérêts.
Bref, si les Juifs de Bordeaux avaient éprouvé le besoin d'écrire
à Grégoire, c'était moins pour le remercier de son intervention que
pour lui demander de ne plus intervenir. Le curé d'Emberménil
comprit-il les dessous de leur lettre ? Quand vingt ans plus lard, il
écrivit ses Mémoires, il se plutà citer cette lettre comme un témoi-
gnage de reconnaissance des Juifs, alors que c'était au fond une
prière de s'abstenir \. S'il comprit sur le moment l'invitation, il n'en
tint nul compte. Caractère entier, très ferme sur ses principes, il
persévéra clans sa campagne en faveur des Juifs — des Juifs tout
court. La démarche des députés des Juifs de Bordeaux ne le fit
pas dévier de sa ligne de conduite 2 .
Les députés des Juifs de l'Est ne pouvaient pas se tromper sur
le sens de cette démarche et sur ses mobiles : ils durent bien voir
que les « Portugais » refusaient toujours de faire cause commune
avec eux. S'ils furent ébranlés un moment, c'est que les événe-
ments paraissaient donner raison à la thèse des « Portugais ». Berr-
Isaac Berr nous a confié que, lorsque lui et ses collègues arrivèrent
vants, le débat s'étant engagé h T improviste sur les Juifs, les « Portugais », auxquels
ou n'avait pas pensé et qui n'avaient pu parer le coup, se trouvèrent compris dans
l'ajournement; ils se tirèrent d'affaire ensuite, mais ce ne l'ut pas sans alarme et sans
peine, et ils lâchèrent alors carrément les « Allemands ».
1. Mémoires, I, 333. La lettre est reproduite aux Pièces justificatives, p. 459-461.
2. Les Archives Israélites, V (1844), 417, citent, avec la date du 20 août 1789, la
lettre suivante, adressée par Grégoire à Isaïe-Berr Bing : « Mon bon ami, quoique
pressé, je m'empresse de vous dire que M. Alkan, de Nancy, officier de la garde natio-
nale parisienne, est électeur, et, quand on l'a choisi, on savait qu'il était juif allemand»
voilà un grand acheminement pour assurer à votre nation les droits politiques : si
l'on ne fait aucune difficulté au corps électoral, le fait établira le droit ; si l'on en
fait, l'Assemblée Nationale décidera sûrement eu votre faveur. . . » Abraham Alcan,
sous-lieutenant de la 5" compagnie du bataillon de Sainte -Eustache, fut nommé
électeur aux élections de juin 1791, ce qui est assez remarquable (voir Gharavay, Les
Assemblées électorales de Paris, 1791-1792, Paris, 1894, p. 16). La lettre de Gré-
goire est donc de cette époque et non d'août 1789.
168 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
à Paris, ils furent d'abord déconcertés. Le premier article de la
Déclaration des droits venait d'être voté. « Les hommes naissent et
demeurent libres et égaux en droits ». C'était plus qu'ils n'en avaient
jamais demandé. Avec la France entière, les Juifs étaient libérés et
régénérés d'un coup. Fa liait-il s'attardera solliciter quelques faveurs
quand la nouvelle Constitution allait garantir à tous des droits bien
autrement larges ? Telle fut la première pensée de nos députés et
les députés « Portugais» abondaient dans le môme sens. Mais il
leur suffit de se retourner et de jeter un coup d'oeil dans leurs pro-
vinces pour rabattre leurs illusions et retrouver le sens des réalités.
Pour les Juifs de l'Alsace et de la Lorraine, emmurés dans les pré-
jugés et les mépris de leurs concitoyens, la constitution serait lettre
morte et bien loin qu'il suffît de proclamer les principes nouveaux
pour que l'application leur en fût faite, il serait nécessaire d'abro-
ger expressément les vieilles lois d'exclusion. Ne leur avait-on pas
refusé le bénéfice de l'édit de 4787 sur les non-catholiques? Sans
doute ils demanderaient davantage maintenant, mais encore fau-
drait-il le demander. Pour les Juifs « portugais », c'était une autre
affaire. Comme leur condition s'était de plus en plus rapprochée de
celle des Français, ils jouiraient sans difficulté du nouveau régime.
Mais les Juifs « Allemands » étaient hors la loi et hors la société,
et l'hostilité des chrétiens désarmait moins que jamais. La tactique
qui favorisait les « Portugais » desservait les « Allemands » et ceux-
ci, au demeurant, avaient sujet de se méfier de leurs rivaux qui,
loin de leur faire aucune avance, ne cherchaient, sous le couvert
des principes, qu'à tirer leur épingle du jeu et se séparaient de
leurs frères en se rapprochant des Français.
La conduite des Juifs « Allemands » était toute indiquée. Tenus
à distance par leurs coreligionnaires privilégiés, repoussés par
leurs voisins chrétiens, ils ne pouvaient se reposer sur la Déclaration
des droits de l'homme ; ils devaient agir et agir pour leur propre
compte.
Juifs de Lunéville et de Sarreguemines
Les députés des Juifs de l'Est s'émurent peut-être, ils ne durent
pas être surpris de la démarche des « Portugais » : ils n'avaient
jamais compté sur leur concours, ils savaient qu'ils ne seraient
jamais de leur bord. Ils durent être plus ébranlés par la défection qui
se produisit dans leurs propres rangs. Pendant qu'ils étaient à Paris,
une minorité, derrière eux, prenait position, et, du fond de la Lor-
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 169
raine, préparait une protestation contre la majorité. C'étaient les
Juifs de Lnnéville, entraînant à leur suite ceux de Sarregue-
mines. L'attitude des Bordelais signifiait l'abstention ; l'intervention
des Lunévillois signifiait la rupture.
On se rappelle que les Juifs de Lorraine étaient constitués depuis
1753 en une communauté unique, dont le siège était à Nancy, dont
le rabbin résidait à Nancy, dont les trois syndics étaient de
Nancy. En 1789 les syndics de Nancy étaient Mayer Marx, Louis-
Isaac Berr et Berr-Isaac Berr 1 . Le premier et le troisième — le
deuxième était un frère du troisième — avaient été nommés ou
s'étaient fait nommer députés des Juifs de Lorraine à l'occasion de
la convocation et leur cahier contenait un article qui devait garan-
tir les Juifs de Nancy contre les intrus 2 . Les communnautés de la
province furent outrées de ce despotisme accapareur, d'autant plus
insupportable que, depuis 1753, elles s'étaient beaucoupdéveloppées.
« D'assez bonne heure, dit M. Pfister, les Juifs de Lorraine se plai-
gnirent de cette prééminence des Juifs de Nancy et voulurent former
des communautés autonomes 3 ». L'opposition paraît avoir eu son prin-
cipal foyer à Lunéville, l'ancienne résidence des ducs de Lorraine.
En 1788, les seize familles juives de cette ville avaient demandé la
permission de se choisir un rabbin ; cette autorisation leur fut
refusée 4 . Par contre, ils avaient pu, trois ans auparavant, élever
une synagogne 3 . Lunéville entraîna dans l'opposition Sarregue-
mines, où les Juifs avaient également une synagogue et où ils étaient
assez nombreux 6 : à elles deux, ces deux communautés étaient
plus fortes que celle de Nancy.
Lunéville prit la tète du mouvement et, sous l'influence des évé-
nements révolutionnaires, passa de la résistance à l'offensive. La
guerre était déclarée aux abus : pourquoi Nancy garderait-il ses
privilèges tyranniques ? Un vent de liberté soufflait partout : pour-
quoi Lunéville ne s'émanciperait-il pas du joug de Nancy? Mais à
regarder les faits du point de vue de la Révolution, ils prenaient
une tout autre signification. Les Juifs de Lunéville sont dominés
1. Tous les trois signent en cette qualité, le 26 juillet 1189, une lettre adressée au
« Comité des ordres » {Réponse des Juifs de la province de Lorraine à l'Adresse
présentée à l'Assemblée Nationale par . . . Strasbourg, 1790, p. 24).
2. Voir Revue, LX1V, 274 ; LXV, 132.
3. Histoire de Nancy, III, 324.
4. Baumont, Histoire de Lunéville, p. 211.
5. Voir Revue, LXV, 130.
6. Voir Revue, LXIV, 262. — Il ne faut pas oublier que Lunéville était dans la
Lorraine propre ou française, plus ouverte aux courants avancés, et Sarreguemines
dans la Lorraine allemande.
170 REVUE DES ETUDES JUIVES
par ceux de Nancy ; qu'est-ce que cette dépendance à côté de Top-
pression dont souffrent tous les Juifs de France ? Ils sont tenus à
l'écart par leurs coreligionnaires de Nancy? Il s*agit bien de cela !
Tous les Juifs ne sont-ils pas exclus des droits et honneurs civiques ?
Voilà le régime d'exception contre lequel les Juifs de Lunéville vont
s'élever. S'ils en obtiennent l'abolition, ils seront du même coup
délivrés de la tutelle de Nancy ; ils ne dépendront plus d'une autre
communauté le jour où ils seront assimilés à leur citoyens chré-
tiens, où ils seront libres comme eux et avec eux.
Telles sont les dispositions des Juifs de Lunéville. Devant qui por-
teront-ils leurs revendications? Mais devant l'Assemblée Nationale,
comme tous les citoyens, tous les corps qui ont à se plaindre ou à
réclamer. Ils ne peuvent pas avoir recours aux députés des Juifs
de Nancy, avec lesquels ils sont en opposition d'intérêts et
d'idées. Ils ne chercheront pas, comme les « Portugais », à circon-
venir Grégoire, leur « compatriote » pourtant. Ils s'adresseront
directement à la Constituante, par-dessus la majorité attardée de
leurs coreligionnaires, qu'ils ont d'un coup dépassés au risque de
se séparer d'eux. Les Juifs de Lunéville et de Sarreguemines ont
été ainsi les premiers à en appeler à la Constituante elle-même, et
la décision de leur démarche comme la fermeté de leur langage
montre qu'ils étaient à la hauteur des circonstances qui les favo-
risaient.
Leur Mémoire, présenté à « Nosseigneurs de l'Assemblée Natio-
nale», fut rédigé à la fin d'août, comme il résulte d'allusions
précises à la Déclaration des droits, et adressé aussitôt, selon
toutes vraisemblances, à la Constituante, avant d'avoir été livré à
la publicité 1 .
Ces Juifs commencent par invoquer les grands principes que
l'Assemblée vient de proclamer, non pour se dissimuler derrière,
comme les « Portugais », mais au contraire pour s'en prévaloir,
et la conscience qu'ils ont de l'indignité de leur sort est
encore plus frappante peut-être que l'énergie avec laquelle ils en
dénoncent l'iniquité. « Dans ce moment de régénération, où les
abus sont détruits, où les préjugés disparaissent, et quand l'As-
1. Mémoire pour les Juifs de Lunéville et de Sarguemines, s. 1. n. d., 8 p. in-8°
[Biblioth. Nationale : Ld 18 *35]. Réimprimé par [A. Benoit], Lunéville et ses environs,
V : Les élections aux États généraux à Lunéville (Lunéville, [1879]), p. 105-115, et
par M. Alfred Lévy à la fin de sa Notice sur les Israélites du duché de Lorraine
(Univers Israélite, XXXIX-XL, 1884-5, et tirage à part). Le Mémoire est suivi dans
l'imprimé d'une « Addition à l'Adresse » qui répond à l'Adresse des Juifs des trois
provinces en date du 31 août et sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES É^TS GÉNÉRAUX 471
semblée Nationale a déclaré dans ses décrets augustes que les
hommes naissent et demeurent égaux, ne sera-l-il pas permis aux
Juifs établis àLunéville et Sarreguemines de réclamer cette égalité
si précieuse et si juste, et de demander la destruction de ces diffé-
rences humiliantes qui ont jusqu'ici ravalé en quelque sorte le
peuple juif au-dessous de la condition humaine ? Ces décrets sont
généraux ; ils prononcent en faveur de tous les hommes sans
distinction de créance 1 ou de culte. Les Juifs, comme tous autres,
doivent donc nécessairement se ressentir de leur salutaire
influence... La révolution à jamais célèbre qui vient de s'opérer a eu
principalement pour objet de faire cesser toutes les injustices sous
le poids desquelles les classes souffrantes de l'empire français ont
eu si longtemps à gémir ; or, cette foule d'exclusions flétrissantes
prononcées contre les Juifs est assurément une grande injustice.
Il faut donc qu'elle disparaisse avec tant d'autres que la régéné-
ration a détruites». Autrement, les Juifs seraient d'autant plus
malheureux dans la délivrance générale et on leur refuserait les
honneurs qu'ils s'efforceraient de mériter. « Dans l'ivresse uni-
verselle qu'inspirent ces décisions à jamais mémorables, faudra-t-il
que les Juifs soient seuls condamnés à gémir sur leur sort? Et la
félicité publique n'aura-t-elle pour eux d'autres effets que ceux de
leur faire sentir de plus en plus tout le malheur de leur condition ?
Ils voient tous les Français, sans distinction de naissance, de rang
ou de fortune, appelés à tous les emplois, à toutes les places, à
toutes les dignités ; ils voient que les talents et les vertus vont être
à l'avenir les seuls titres de préférence. Mais les talents et les
vertus, qu'obtiendront-ils aux malheureux Juifs, s'il faut qu'ils
demeurent voués à l'humiliation dans laquelle ils languissent
depuis tant de siècles? » De quel droit les y maintiendrait-on?
« Serait-ce parce que la religion judaïque n'est pas la religion
dominante en France ? » Poser la question en ces termes est déjà
hardi ; la réponse n'est pas moins ferme, inspirée sans doute par
l'article 7 de la Déclaration des Droits. « Mais les décrets de l'As-
semblée, en assurant la liberté de conscience, ne proscrivent
aucune religion. On n'est point criminel à ses yeux pour être de
telle ou telle croyance. Quel que soit le dogme que l'on professe,
on ne cesse pas pour cela d'être citoyen ». Ce n'est pas assez d'ac-
corder aux Juifs la liberté de leur culte ; la tolérance, ce n'est pas
l'égalité. Et le ton, qui s'était élevé à une fermeté hardie pour
revendiquer les droits des citoyens déchus dans l'État, se fait sen-
1. Croyance.
H2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
sible, avec une pointe d'amertume, pour déplorer que la patrie, en
rejetant une partie de ses enfants, se prive de leurs services. « La
liberté religieuse est sans doute un grand bienfait; mais ce n'est
pas assez pour aimer la patrie autant qu'elle doit l'être, pour être
toujours prêt à lui sacrifier ses biens et sa vie même. Il faut
pouvoir compter sur quelque retour. Si toutes ses faveurs sont
réservées à des enfants de prédilection, comment pourrait-elle se
flatter que ceux qui sont traités par elle avec indifférence ou même
avec rigueur ne lui en voueront pas moins tout leur amour ? » En
donnant l'égalité aux Juifs, on encourage leurs talents, on réveille
leurs vertus, si l'oppression leur a imprimé des vices. « Les talents,
la vertu même ont besoin d'encouragements, et parmi les Juifs,
tout a semblé conspirer jusqu'aujourd'hui à les décourager. Voilà,
il n'en faut pas douter, le principe funeste de tous les vices qu'on
leur reprocbe. Qu'on les rende à l'égalité qu'ils tiennent de la
nature et que, d'après les principes consacrés par l'Assemblée
Nationale, nulle institution humaine n'a pu justement leur ravir,
et on les rendra à toutes les vertus. »
Ainsi, les Juifs sont fondés à réclamer l'égalité complète des
droits et des fonctions avec leurs concitoyens chrétiens, dont ils
ne doivent plus être distingués. Ceci est capital. « Les Juifs établis à
Lunéville et Sarreguemines demandent donc qu'à l'avenir ils ne
soient plus distingués des autres citoyens de leurs villes ; qu'ils
cessent déformer une corporation particulière et en quelque sorte
étrangère au reste de leurs cités ; qu'ils supportent la totalité des
charges comme tous les autres habitants et que, comme eux aussi,
ils deviennent habiles à toutes les places et fonctions qu'un citoyen
peut posséder. » Ils ne veulent plus former une corporation parti-
culière, c'est-à-dire être rattachés à la corporation des Juifs de
Lorraine ; mais continueront-ils à former une communauté reli-
gieuse et si oui, quelles seront les fonctions de leur syndic et de
leur rabbin ? C'est sur quoi ils ne s'expliquent pas sur le moment.
Ils demandent à être incorporés aux communautés de leurs
villes ; mais leurs concitoyens chrétiens les acceptent-ils ? Ils
répondent affirmativement, ou du moins « ils osent assurer qu'en
déférant à leur supplique, l'Assemblée Nationale ne contrariera
point le vœu des habitants de Lunéville et Sarreguemines. Ces
habitants savent que toutes les familles juives établies au milieu
d'eux ont voué à tous leurs concitoyens rattachement le plus sin-
cère et que cet attachement ne pourrait que redoubler encore
si d'odieuses distinctions étaient une fois abolies. » Voilà qui n'est
guère péremptoire. Les chrétiens recevront-ils les Juifs ? ils ne les
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 173
repousseront pas. Les chrétiens tiennent-ils aux Juifs? les Juifs
tiennent aux chrétiens. Mais ils ajoutent que « la vérité de cette
assertion est constatée par les preuves jointes à la présente
requête ». Seulement, en fait de preuves, ils produisent unique-
ment un certificat du Comité de Lunéville\ daté du 3 août, et
attestant que la communauté des Juifs de la ville a offert « de
contribuer en deniers à la chose publique », que ces offres ont été
acceptées et qu'il a été décidé de dresser « une liste des citoyens
zélés, à la tête de laquelle seront placés la communauté des Juifs »
et un autre donateur. Comme preuve de l'empressement des Luné-
villois à accueillir les Juifs, c'est peu ; c'est beaucoup si l'on se
rappelle le dédain ou l'hostilité que, peu de mois auparavant, à
l'occasion môme de la convocation, la ville et les corporations
avaient manifesté contre eux 2 . Les Juifs de Sarreguemines ne pro-
duisent même pas une telle attestation. Rien d'étonnant à cela:
dans la Lorraine allemande, les Juifs étaient aussi détestés qu'en
Alsace et le tiers du bailliage de Sarreguemines ne le cédait sans
doute pas en aversion au clergé et à la noblesse, dont les cahiers se
sont conservés 3 . Ces sentiments ne fondirent même pas au soleil
de la Révolution. En février 1790, les Juifs de Lunéville et de Sar-
reguemines présentèrent un « Nouveau Mémoire » à l'Assemblée
Nationale. Après l'ajournement du 24 décembre 1789, fondé en
partie sur l'hostilité de l'opinion publique à l'égard des Juifs, ils
tiennent à établir que leurs concitoyens ne sont pas opposés à
l'émancipation. La moitié de leur mémoire est consacrée à admi-
nistrer cette preuve. Mais sur quoi l'appuient-ils ? Encore et tou-
jours sur le certificat de Lunéville du 3 août, qu'ils reproduisent
en gros caractères et qu'ils commentent avec complaisance '. Pour
les Juifs de Sarreguemines, toujours rien. Et pour cause : en août
1789 ils furent victimes des désordres 5 ; en avril 1790, la munici-
palité de cette ville prenait une délibération pour s'associera la
protestation de Strasbourg et d'autres villes alsaciennes contre
l'admission des Juifs à l'état de citoyens actifs 6 .
1. Sur ce Comité, qui s'était arrogé, comme dans d'autres villes, des pouvoirs de
police et d'administration, voir Baumont, Histoire de Lunéville, p. 253-4, qui permet
de rectifier l'orthographe des noms des membres du Comité, noms estropiés dans
notre Mémoire.
2. Voir Revue, LXIV, 90.
3. Voir Revue, LXIII, 203.
4. Nouveau Mémoire pour les Juifs de Lunéville et de Sarguemines, p. 4-7.
5. Voir Le Courrier de Gorsas, n° 51 (II, 496).
6. A. Thomire, Notes historiques sur Sarreguemines (S., 1887), p. 108. Le même
hauteur donne un détail qui indique la manière dont les Juifs étaien traités à Sarre-
guemines : ils n'avaient pas le droit de faire leurs achats au marché à la même heure
174 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Les Juifs de Lunéville et de Sarreguemines faisaient donc des
avances sans être payés de retour. Mais en essayant de se rappro-
cher de leurs concitoyens, ils s'éloignaient de leurs coreligion-
naires des autres villes? Ils le sentent bien; ils savent qu'ils les
dépassent et craignent de n'être pas suivis. « Les exposants ne
doutent pas que leur réclamation ne soit secondée par tous ceux
qui se trouvent répandus dans l'empire français. Mais si, par l'effet
dune fatalité déplorable, il était possible que les autres se tussent,
cette inconcevable insouciance ne pourrait jamais nuire aux droits
incontestables de ceux qui se font entendre et qui, ayant en leur
faveur la justice et l'humanité, n'ont pas besoin d'autre appui. »
On voit que les « exposants » saisissent toute la portée de leurs
revendications. Les Juifs sont aussi les enfants de la patrie, ils
doivent être citoyens de l'Etat : mots nouveaux dans la bouche de
Juifs. Et comme ils ont vite attrapé les idées et le ton révolution-
naires ! Ils réclament l'égalité complète, non seulement en fait de
droits et d'impôts, mais aussi en fait de fonctions et d'honneurs
civiques. Ils ne sont pas encore libérés et déjà ils se sentent
capables de détenir une partie du pouvoir, de devenir fonction-
naires, administrateurs, magistrats. En août 1789, c'était aller loin.
Dans sa Motion en faveur des Juifs, qu'il écrivait vers le même
temps, Grégoire ne se prononçait pas sans hésitation ni réserve
pour l'admission des Juifs aux emplois publics 1 . C'est sur cette
question précise que les partisans des Juifs à la Constituante furent
mis en minorité à la suite du grand débat des 21-24 décembre 1789,
et, en avril 1790, Berr-Isaac Berr, qu'on peut considérer comme
l'organe attitré de la grande majorité des Juifs, croira encore
pouvoir consentir en leur nom à la renonciation aux fonctions
publiques, à condition que leurs communautés soient maintenues 2 .
Mais Berr-Isaac Berr était un syndic, un de ces syndics de Nancy
contre lesquels s'élèvent justement les Juifs de Lunéville et de
Sarreguemines, et ceux-ci pensent à s'émanciper de la communauté
juive en entrant dans la société française, — tout à l'heure ils
le donneront à entendre plus clairement. Ces Juifs lorrains étaient
l'avant-garde du judaïsme français.
que les chrétiens (p. 98), disposition renouvelée encore le 10 décembre 1790 (p. 113).
En 1767, les officiers du bailliage avaient fait des difficultés à trois juifs, qui vou-
laient s'établir dans la ville avec leurs brevets de marchands et bouchers (Carmoly,
Revue orientale, II, 259). — En janvier 1790, un garde national de Sarreguemines
adressait au président de l'Assemblée Nationale une lettre extrêmement violente contre
les Juifs (Arch. Nat., DIV, 44).
1. Motion, p. 37-39.
'2. Voir Revue, LXV, 109.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 175
Juifs de Paris.
Les députés des Juifs de l'Est, tandis qu'ils délibéraient à Paris
sur la conduite à tenir, étaient-ils au courant du coup hardi que
préparaient derrière eux les Juifs de Luné vil le et de Sarreguemines?
Une manifestation publique, qui se produisit dans la capitale
même, sous leurs yeux en quelque sorte, vint s'imposer à leur
attention par sa portée autant que par la qualité de ses auteurs. Ce
sont les Juifs de Paris qui entrent en scène et présentent, le
26 août, une adresse à l'Assemblée Nationale.
Il y avait donc un groupement de Juifs parisiens ? En principe,
le séjour de Paris était interdit aux Juifs. Ils y étaient de passage
ou censés tels. N'étant pas domiciliés, ils ne pouvaient pas prendre
part à la convocation, pas même au même titre que les Juifs des
provinces où ils demeuraient régulièrement. C'est en vain que Cerf
Berr l'avait demandé pour les « Allemands » et Silveyra pour les
« Portugais » de Paris '. Le gouvernement avait tacitement refusé :
légalement, les Juifs de Paris n'existaient pas.
Cependant un assez grand nombre de Juifs s'étaient établis dans
la capitale, les autorités fermant les yeux. C'étaient des hommes
venus d'un peu partout. Tous les centres juifs de France et d'Europe
avaient fourni leur contingent et cette population composite repro-
duisait la variété même du judaïsme d'alors. On distinguait les
« Portugais », les Avignonnais (Comtadins) et les « Allemands »
(beaucoup de Messins, des Alsaciens et des Lorrains, beaucoup
d'Allemands proprement dits, des Hollandais, des Anglais et même
quelques Polonais).
Chacun de ces groupements avait une ou plusieurs confréries,
présidées par des syndics et qui entretenaient des lieux de prières.
Pour les « Portugais », Léon Kalin dit, d'après quelque source du
temps, que « c'est vers 1770 que les congrégans de ce rite se réuni-
rent d'abord dans une chambre de la maison qu'ils convertirent
plus tard en oratoire » (dans la rue Saint-André-des-Arts) 2 . La plus
ancienne confrérie aschkenazite paraît s'être constituée vers 1777 3 .
A la même époque les Avignonnais avaient une confrérie et un
oratoire, comme nous l'apprend Azoulaï, témoin oculaire '. Mais —
1. Voir Revue des Études juives, LXIV, 268 et 275-7.
2. L. Kalin, Histoire des écoles comjnunales et consistoriales israélites de Paris
(Paris, 1884), 4, note (= Annuaire de la Société des Études juives, 111 [1884], 1G6, n.)
3. L. Kahn, Les sociétés de secours mutuels (Paris, 1887), 12.
4. Voir Revue des Éludes juives, LXV, 250 (259), 255 (269); la confréri î et un
second oratoire furent fondés à ce moment même.
176 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
c'est encore Azoulaï qui en fait l'observation — aucune organisation
légale n'était possible et il n'y avait pas dans la capitale de commu-
nauté officielle '.
Le régime précaire des Juifs de Paris, leurs origines hétéroclites,
leur manque d'organisation étaient autant d'obstacles au dévelop-
pement de leurs institutions religieuses, mais pouvaient favoriser
leur évolution politique et sociale. Ils n'avaient pas de traditions,
mais ils n'avaient pas de préjugés. C'étaient des hommes nouveaux.
Ils n'avaient pas de privilèges à défendre, de hiérarchie à respecter.
Ils pouvaient s'avancer sans laisser une partie des leurs en route.
Les Juifs de Lunéville étaient des séparatistes, les Juifs de Paris
étaient des indépendants. Venus de tous les côtés de l'horizon, ils
se dépouillaient plus facilement entre eux de l'esprit de corps, de
l'esprit de clocher. Les Juifs de Bordeaux étaient des « Portugais »,
les Juifs de Metz étaient des « Allemands », les Juifs de Paris étaient
des Juifs de Paris. Le provincialisme, le particularisme se fondaient
dans le creuset de la capitale.
Ainsi les Juifs de Paris, désarmés sous l'ancien régime, étaient
les plus « mobilisables » au moment de la Révolution. Seulement il
fallait qu'à ce moment critique, ils comprissent la portée des
événements et fussent en état de prendre une initiative et d'orga-
niser une action commune. 11 devait en être ainsi. La Révolution,
ce volcan dont Paris fut le cratère, projeta d'abord ses lueurs
fulgurantes sur les Juifs de la capitale, les premiers au pied du
nouveau Sinaï. Il en fut ainsi. Dès le mois d'août ou de juillet 1789,
il se constitua à Paris un comité qui eut pour mission de prendre
en mains la cause des Juifs, de revendiquer pour eux les droits de
citoyens.
Nous connaissons la composition de ce comité. Ses membres
ont signé l'adresse du 26 août. Leurs noms appartiennent à
l'histoire :
J. Goldschmit, président ; Abraham Lopès Lagouna, vice-pré-
sident; M. Weil, J. Benjamin, J. Fernandès, électeurs; Mardochée 2
Lévi, Lazard Jacob, Trenelle père, Mardochée Elie, Joseph
Pereyra Brandon, Delcampo fils, députés.
On voit par cette liste que les Juifs de Paris avaient formé, à
l'imitation de leurs concitoyens, une sorte de comité politique ou
électoral, présidé par un président et un vice-président et dont les
membres, députés par leurs mandants, avaient choisi entre eux des
1. Ibid., 249 (2oS).
2. Orthographié : Mailloche.
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 177
« électeurs ». Les uns et les autres appartenaient-ils à un certain
groupe ? Léon Kahn assure que l'adresse, « à laquelle les Juifs
espagnols et portugais étaient restés étrangers, avait été signée
par les divers agents des Juifs allemands et avignonnais » *. Il n'en
est rien et les ouvrages de L. Kahn permettent de l'établir. Mais
déjà l'aspect des noms montre que le vice-président, par exemple,
Abraham Lopès-Lagouna, est un « portugais ». Son épitaphe,
conservée au cimetière des « Portugais » à la Villette et publiée par
Kahn, nous apprend qu'il était né à Bordeaux en 1749; il mourut en
1807. Un Daniel Lopès-Lagouna, natif de Bordeaux, avait étrenné
ce cimetière en 1780 2 . A la fin de 1777, Azoulaï, de passage à Paris,
avait eu un entretien avec le « portugais » Jacob Lopès-Lagouna 3 .
Le nom de Lopès-Lagouna n'est rare ni à Bordeaux, ni à Bayonne.
Des trois électeurs, le troisième, J. Fernandès (Fernandez), est
également un « portugais », son nom le dit pour lui. Il n'est d'ail-
leurs pas un inconnu, s'il est le mèmequele«véhémentFernandez»,
« ci-devant Juif portugais en religion », qui fut arrêté comme
suspect en 1793 et relâché après le 9 thermidor 4 . Sur les six députés,
les deux derniers sont des Bordelais ou des Bayonnais: Joseph
Pereyra-Brandon et Delcampo fils, toujours à en juger par leurs
noms (un Pereyra fut juré en 1792; un Brandon figure dans la
garde nationale en 1790 3 ).
La place prise par ces « Portugais » — un électeur sur trois, deux
députés sur six — semble indiquer, si l'on écarte l'idée d'une répar-
tition fortuite, que les « Portugais » avaient un tiers de représentation
dans la composition de notre comité. Il devient naturel de supposer
que les autres membres du comité y représentaient proportion-
nellement les deux autres groupes juifs, les Avignonnais et les
«Allemands». Le président, J. Goldschmit, est un «allemand».
C'est le banquier et joailler Jacob Goldschmidt, syndic de la nation
juive allemande polonaise et autres 6 , fonction qu'il exerçait sans
doute déjà en 1777 quand il reçut la visite d'Azoulaï 7 . Il mourut en
1804; son épitaphe l'appelle parnass, chef et administrateur de la
communauté de Paris, le pieux Yekel fils d'Aaron Segal (Lévi)
1. L. Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution (Paris, 1898), p. 18. Graetz,
Geschichte,Xl, 204, avait déjà remarqué que le président est un Hollandais et le vice-
président un « Portugais ».
2. L. Kahn, Le Comité de bienfaisance, 172 (u° 15), 109, n. 1.
3. Revue des Études juives, LXV, 251 (262).
4. Les Juifs de Paris pendant la Révolution, 214-215.
5. Ibidem, 121, 164.
6. Le Comité de bienfaisance, 104.
7. L. c.,252 (264).
T. LXV1, n° 132. 12
178 REVUE DES TUDÈS JUIVES
Goldschmidl d'Amsterdam 4 . Graetz le qualifie de hollandais 2 . C'est
peut-être son père qui était venu d'Amsterdam. Lui-même, nous le
trouvons à Nancy en 1753, parmi les chefs de famille tolérés 3 ; son
séjour ou son passage à Paris est signalé par la police dès 1769*. —
Les autres « allemands» peuvent également être identifiés, car au
rebours de leurs collègues, qui ne font que passer à la lueur de la
Révolution, ils ont joué un certain rôle dans la communauté pari-
sienne. L'électeur M. Weil est le négociant Moïse Weil, par l'inter-
médiaire duquel Cerf Berr céda en 1792 aux juifs « allemands » delà
capitale, qui pouvaient maintenant posséder, le cimetière qu'il avait
acquis avant la Révolution à leur usage 5 . Il mourut en 4809. Comme
on le voit par Tépitaphe de son enfant mort en 1788, il était de
Bischheim 6 . C'était un « pays » de Cerf Berr et sans doute son
correspondant 6 . — Les deux députés « allemands », qui lui
survécurent, marquèrent davantage dans l'histoire de la commu-
nauté. Jacob Lazard 7 était né dans la Prusse rhénane, àWillingen,
près de Sarrelouis, en 1759 8 . Il se fixa à Parisien 1781, venant de
Metz, où son père était déjà établi, et se fit une belle position
comme joailler et marchand de diamants. Il obtint des lettres de
naturalité 9 et fut un des deux notables qui représentèrent, dans la
commission instituée par Malesherbes, les Juifs de Paris 10 . En 1792
il agit comme délégué de la synagogue de larueBrisemiche 11 . Sous
l'Empire, il fit partie de l'Assemblée des Notables et du grand
1. Le Comité de bienfaisance, 180.
2. Geschichte, l. c.
3. Piister, Histoire de Nancy, IH, 322 (d'après le Recueil des Ordonnances de Lor-
raine).
4. Revue des Études juives, XL1X, 123 (joaillier et banquier). Cf. L. Kahn, Les Juifs
de Paris sous Louis XV, p. 65. — Le Goldschmidt d'Amsterdam ne serait-il pas le
même que celui de Nancy ?
5. Le Comité de bienfaisance, 114.
6. lbid., 122, 176.
6. Un Moïse Weil était à son service en 1783 en Alsace, à Valck (v. M. Ginsburger,
Cerf Berr et son époque, p. 30). Dans un dossier sur le péage corporel aux Archives
Nationales, on trouve une note ainsi conçue : « M. Veil, chez M. Cerf Berr, n° 12,
place des Victoires ».
7. Voir dans les Archives israélites, II (1841), 469-471, sa biographie par S. Cahen,
qui tenait visiblement ses renseignements de Lazard lui-même.
8. Gbose curieuse, un Jacob Lazare de Sarrelouis, commerçant en bijouterie et bro-
canteur, est signalé par la police parisienne en 1757 {Revue des Études juives, XLIX,
141). Serait-ce son grand-père ?
9. Archives israélites, II, 502.
10. Revue des Études juives, XLII, 259.
11. Le Comité de bienfaisance, 115.
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 179
Sanhédrin ' . Il fut ensuite nomme; membre du Consistoire
central, où il siégea jusqu'à sa mort, survenue le 25 juillet
1841. La Restauration l'avait nommé expert des diamants de la
couronne et il avait tous les honneurs dans les administrations du
culte israélito 2 . Il était, ou il devint par la suite, assez
cultivé, peu pratiquant, charitable à ses heures et sachant s'inté-
resser aux lettres juives. — Le collègue de Lazard, Trenelle père
ou Jacob Trenelle (simplifié plus tard en Trénel), était un Messin. Il
était bijoutier. On le trouve à Paris dès 1750 3 . En 1767, il
leva un brevet et réussit à l'exercer 4 . Plus tard, il obtint, comme
Lazard, ses lettres de naturalisation et fit partie avec lui de la
commission présidée par Malesherbes 5 . L'un et l'autre repré-
sentèrent encore les Juifs de Paris dans la Pétition que tous les
Juifs « allemands » adressèrent le 28 janvier 1790 à la Consti-
tuante 6 et, quand la Commune de Paris organisa un référendum
sur la question juive, ils firent la tournée des districts avec
Goldschmidt et un autre que nous nommerons tout à Theure 7 . En
1792, Trenelle était l'un des syndics de la synagogue de la rue du
Renard 8 . En 1793, nous le retrouvons comme électeur du dépar-
tement de Paris et il offre alors à la Convention un don patrio-
tique 9 . On l'appelait « père » pour le distinguer soit de son fils 10 ,
soit plutôt de son gendre, Moïse Goudchaux Trenelle le jeune, né à
Metz en 1759 u . Tous ces Juifs sont chefs ou notables de leurs
1. Sur le rôle de « politique » qu'il joua dans l'Assemblée des Notables, voir les
curieux renseignements dans Bran, Gesammelte Actenslucke . . . (Hambourg, 1800),
78-9.
2. Le Comité de Bienfaisance, 208-209.
3. Revue des Études juives, XL1X, 136.
4. Lacretelle, Plaidoyers (Bruxelles, 1775), i». 19 (source de Carmoly, Revue Orien-
tale, II, 259). Il méritait à ce titre de figurer dans l'étude de Monin, Revue des Études
juives, XXIII, 88 et s., et dans l'ouvrage de L. Kalin sur les professions manuelles.
5. L. Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution, p. 10, réunit « Lazard
Trenelle » en un seul nom, par une confusion singulière sous sa plume (lire aussi
Berr-Isaac Berr au lieu d'Isaïe Berr-Bing).
6. Pétition des Juifs établis en France, 1790 p. iv, 107.
7. Archives Israélites, L c. Mais il est inexact qu'il ait eu « avec les autres députés
israélites du temps les honneurs de la séance à l'Assemblée constituante » : cet hon-
neur ne fut accordé qu'aux députés des Juifs de l'Est dans la séance du 14 octobre au
soir (voir plus loin).
8. Le Comité de bienfaisance, 115, note (procuration donnée par lui à sa
femme).
9. Les Juifs de Paris pendant la Révolution, 155 (lire « du département »).
10. Un Trénel et un Trénel fds figurent dans la garde nationale de Paris en 1790
(ibid., 164, 165 . Le jeune Trénel, garde national, qui offre l'un des premiers un don
patriotique, en 1789 (p. 152) est sans doute ce fils.
11. Le Comité de bienfaisance, ibid.; Les professions manuelles, 70.
180 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
communautés. On peut être assuré qu'ils représentent vraiment la
grande majorité de leurs coreligionnaires ; ce ne sont pas des
hommes sans mandat. A cet égard, l'absence de Zalkind Hourvitzest
significative. Ce juif polonais, déjà pins qu'à demi émancipé, n'avait
pas sa place parmi les représentants de la communauté. C'était
un franc- tireur, il ne pouvait combattre dans le rang.
Reste à identifier un électeur, J. Benjamin, et deux députés,
Mardochée Lévi et Mardochée Élie. On aimerait à croire qu'ils
représentent ici les Avignonnais de Paris. Le fait est que leurs
noms ne sont ni spécifiquement « allemands », ni spécifiquement
« portugais ». Mais quoique deux d'entre eux reparaissent parla
suite, leur état-civil n'est pas sûr. Jacob Benjamin a suivi le mou-
vement révolutionnaire. En 1790, il écrit dans les journaux ; en
1791, il est colonel (!) des gardes nationaux de Dimont. En 1793, il
abjure la « religion de Moïse, d'Abraham et de Jacob ». Gros four-
nisseur militaire, il fut dénoncé par Cambon et incarcéré, mais
acquitté et mis en liberté *. Beaucoup de juifs avignonnais fai-
saient le commerce de blé, mais cet indice est bien léger. — Mar-
dochée Lévi semble inconnu par ailleurs. En revanche, Mardochée
Élie a fait parler de lui. En 1789, il offre un don patriotique de
1.500 livres au nom des Juifs de Paris 2 . En janvier 1791, il signe,
comme syndic des Juifs de la capitale, avec David Silveyra et Asur,
une protestation contre un avis de la police injurieux pour les
Juifs 3 . A la même époque, il signe, comme député, avec Silveyra
comme agent, une Adresse à l'Assemblée Nationale pour les Juifs
de Paris ''. Dans ces deux cas, on se demande si Silveyra et Mardo-
chée Élie n'interviennent pas au nom des Juifs « portugais » et
« avignonnais », déjà émancipés en 1790, en faveur de leurs frères
« allemands », de même que Silveyra était intervenu en 1790
auprès du Comité de Constitution en faveur de la famille Cerf
Berr 5 . Mais voici un indice qui va nous orienter dans un autre
sens. Samuel Cahen, qui a encore pu connaître des témoins ocu-
laires (il fréquenta notamment Lazard), rapporte que quatre juifs
de Paris, Mardoché Polak, Trénel, Goldschmidt et Lazard, visitè-
1. L. Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution , 123 (dans la note 3, lire :
Le Journal de Paris, n° 238, du 15 septembre 1791, Supplément), 189, 197-9.
2. Ibid., 153.
3. Revue des Études juives, XXIII, 97 ; Lacroix, Actes de la Commune de Paris,
2 e série, IV, 409.
4. Adresse présentée à V Assemblée Nationale par les Juifs domiciliés à Paris
^1791).
3. Décision du Comité de Constitution requise par David Silveyra (28 octobre
1790).
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 181
rent (en février 1790) les districts de la capitale pour les gagner à
leur cause '. Or, un Élie Mardochée, joaillier, figure dans l'état de
la population israélite de Paris en 1809 comme né à Brody en
1758 2 . Il ne paraît pas douteux que ce soit le môme personnage,
qu'on appelait dans la communauté « Polak » à cause de son ori-
gine. Faisait-il partie d'un groupement « allemand » ou ne se
serait-il pas, par hasard, agrégé aux Avignonnais?
Il résulte de toutes ces indications que les « Portugais » de
Paris ou au moins une partie d'entre eux — car Silveyra, leur
agent ; ne paraît pas encore dans l'Adresse de 1789, tandis qu'il
avait sollicité le ministre en faveur des siens seulement 3 — et
probablement aussi les Avignonnais de la capitale ont fait cause
commune avec les « Allemands », bien mieux : qu'après avoir
obtenu pour leur compte les droits de citoyens, ils ont continué à
soutenir et à défendre leurs frères moins favorisés. Bel exemple
de solidarité autant que nouveau. Dix ans auparavant, les trois
groupes n'avaient pu s'entendre pour l'acquisition d'un cimetière
commun 4 . A la flamme révolutionnaire, leurs rivalités ont fondu
et leur alliance résistera à l'épreuve. Il n'y a plus de Juifs « portu-
gais », ni de Juifs « allemands », il y a des Juifs de Paris. — donc
de France : leur union, c'est leur entrée dans l'unité nationale.
C'est bien ainsi que l'entendaient ces Juifs eux-mêmes et ils le
donnent à entendre dans leur Adresse : tout en restant fidèles à
leur religion, ils se sentent Français et veulent être citoyens.
L'Adresse 5 porte la date du 26 août. C'est le jour où l'Assemblée
Nationale acheva d'adopter la Déclaration des droits : la date ne
doit pas être fortuite c . Cependant, elle ne contient pas de réfé-
rence précise à la Déclaration, mais une allusion générale à
l'œuvre de réformes entreprise par l'Assemblée. « Les Juifs rési-
1. Archives Israélites, II, 502.
2. L. Kalni, Les professions manuelles, 70. Ses deux fils Gustave et Eugène servi-
rent comme officiers d'artillerie [ibid., 68, 91 ; Histoire des écoles, 2, n. ; Les Juifs
de P.aris pendant la Révolution, 346); or, ils ne se trouvent pas dans l'état des mili-
taires « portugais » et avignonnais [ibid., 85).
3. Voir Revue des Etudes juives, LXIV, 275-277.
4. Voir Le Comité de bienfaisance, 98-111.
5. Adresse présentée à V Assemblée Nationale, le 26 août 1789, par les Juifs
résidons à Paris (In fine : De l'imprimerie de Praut, imprimeur du Roi, 1789); in-8°
de 9 p. [Biblioth. Nationale : Ld» 8i 30].
6. Léon Kahn a écrit sous ce titre : I„e 26 août 1789, une esquisse historique sur
l'émancipation des Juifs par la Révolution, Annuaire des Archives Israélites, VI,
27-40.
182 REVUE DES TUDES JUIVES
dan (s à Paris, pénétrés d'admiration et de respect à la vue des
actes multipliés de justice qui émanent de l'Assemblée Nationale,
ont osé se flatter que leur sort n'échapperait point à votre pré-
voyance, qu'ils finiraient eux-mêmes par ressentir les heureux
effets de votre sagesse, et ils prennent la liberté de venir déposer
dans le sein de votre auguste Assemblée l'hommage anticipé de
leur reconnaissance et le témoignage solennel de leur patriotique
dévouement. » En effet, l'émancipation des Juifs découle comme
d'elle-même des principes et du régime nouveau : « Sans doute, et
nous aimons à le penser, votre justice ne demandait point à être
sollicitée ni prévenue par nos vœux. En restituant à l'homme sa
dignité première, en le rétablissant dans la jouissance de ses
droits, vous n'avez entendu faire aucune distinction entre un
homme et un autre homme; ce titre nous appartient comme à tous
les autres membres de la société ; les droits qui en dérivent nous
appartiennent donc également. Voilà, Messeigneurs, la consé-
quence, rassurante pour nous, qui résulte des principes fonda-
mentaux que vous venez d'établir. Ainsi, nous sommes certains
désormais d'avoir une existence différente de celle à laquelle nous
avions été jusqu'ici dévoués. Dans cet empire, qui est notre patrie,
le titre d'homme nous garantit celui de citoyen et le titre de citoyen
nous donnera tous les droits de cité, toutes les facultés civiles,
dont nous voyons jouir à côté de nous les membres d'une société
dont nous faisons partie. » Ainsi, comme les Juifs de Bordeaux,
ceux de Paris se reposent sur les principes établis par l'Assemblée
Constituante. Mais ils précisent qu'ils en attendent le titre ue
citoyens, avec toutes les facultés civiles, à l'égal des autres Fran-
çais leurs compatriotes : « dans cet empire, qui est notre patrie,
le titre d'homme nous garantit celui de citoyen ». Mais surtout ils
insistent, par opposition aux « Portugais », sur la nécessité de
spécifier que les Juifs bénéficieront de ces droits, et ils en détail-
lent les raisons : « Pour qu'il n'y ait à cet égard aucune équivoque ;
pour que la longue oppression dont nous avons été victimes ne
soit pas, aux yeux de quelques individus, un prétexte pour nous
opprimer encore ; pour que le peuple, dont les idées ont quelque-
fois de la peine à changer de direction, perde tout à coup, par la
confiance qu'il a dans vos décrets, l'habitude qu'il avait contractée
de nous regarder pour ainsi dire comme étrangers à la nation
française et indignes d'y avoir une autre existence, nous venons
vous supplier, Messeigneurs, de faire dans vos décrets une men-
tion particulière de la nation juive et de consacrer ainsi notre titre
et nos droits de citovens. » Voilà le but de leur démarche.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ETATS GÉNÉRAUX 183
Comme les Juifs de Lunéville, ils prévoient qu'on leur opposera
leur religion particulière. Leur réponse est nouvelle. Ils sont loin
de répudier leur religion, ils tiennent à elle; mais leur fidélité
même de juifs répond de leur loyauté civique, car il vaut mieux
pour la société que ses membres soient religieux. « Nous avons
une religion différente de celle qui domine en France. Nous
sommes attachés à cette religion. Mais cet attachement même
parle en notre faveur. Il nous sert aujourd'hui de caution. Il
garantit que nous serons fidèles à notre serment, car l'attache-
ment à un culte, quel qu'il soit, a des effets bien plus salu-
taires que l'indifférence. Notre religion sera notre guide dans
toutes les actions de notre vie ; elle sera notre frein au milieu des
passions qui pourraient nous égarer; et si elle n'est point entre
nos mains un moyen de trouble et de discorde pour la société, il
est bien plus utile pour cette même société de nous laisser notre
religion que de nous voir indifférents à en pratiquer les cérémo-
nies. » Ils ne sont pas de ceux dont le culte trouble l'ordre public :
« Or, le passé doit répondre de l'avenir. Nous n'avons jamais
troublé, nous ne troublons point la société par l'exercice paisible
de notre religion. Nous serons désormais ce que nous avons été
et ce que nous sommes encore. » Ils se sont toujours montrés
soumis, malgré l'oppression qui pesait sur eux. « Avilis jusqu'à
présent dans l'opinion, vexés de toutes parts, poursuivis par notre
propre nom, dont on semblait nous faire une injure, séparés enfin
de la société et ne participant à aucun de ses avantages, quoique
les charges communes nous fussent imposées, telle a été notre
destinée dans cet empire et telle est celle de tous nos frères dans
la plupart des contrées de l'univers sur lesquelles ils sont répan-
dus. Cette persécution terrible et de tous les moments, à laquelle
nous avons été livrés, ne nous a jamais fait oublier que la soumis-
sion était le premier de nos devoirs. Nous avons tout souffert sans
murmurer ; nous avons gémi sans nous plaindre ; le royaume n'a
jamais été troublé par nos réclamations ; et cette longue résigna-
tion de notre part est peut-être la preuve la plus authentique,
Messeigneurs, que nous sommes dignes enfin d'un autre sort. »
Mais leur soumission est un titre moins fort que leur patriotisme,
leur dévouement à la chose publique. Et voilà encore une note
nouvelle. « Un objet unique domine et presse toutes nos âmes : le
bien de la patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces. A
cet égard, nous voulons ne le cédera aucun habitant de la France;
nous disputerons de zèle, de courage et de patriotisme avec tous
les citoyens. » L'histoire des Juifs de Paris pendant la Révolution
184 REVUE DES ETUDES JUIVES
a montré que ces protestations n'étaient pas de vaines paroles,
que ces promesses ont été tenues. Il n'est pas excessif de dire que,
rivalisant avec leurs concitoyens, les Juifs de la capitale se sont
placés d'emblée, sous le rapport civique, à la tète du judaïsme
français '.
Les Juifs de Paris se rendent bien compte de la portée de leurs
demandes et des sacrifices dont ils doivent acheter les avantages
quMls réclament. Voulant devenirs citoyens, ils renoncent à tout
régime particulier. « Nous sommes tellement convaincus de la
nécessité où sont tous les habitants d'un grand empire de se sou-
mettre à un plan uniforme de police et de jurisprudence que nous
demandons à être soumis, comme tous les Français, à la même
jurisprudence, à la même police, aux mêmes tribunaux, et que
nous renonçons en conséquence, pour la chose publique et pour
notre propre avantage, toujours subordonné à l'intérêt général, au
privilège qui nous avait été accordé d'avoir des chefs particuliers
tirés de notre sein et nommés par le gouvernement. » Paroles
graves, paroles historiques. C'est la première fois que des Juifs
déclarent sacrifier leur organisation en corps à la qualité de
citoyens, en quoi ils sous-entendent que cette organisation est
indépendante de leur religion, à laquelle ils restent fidèles. Les
Juifs « portugais » se gardaient bien de jeter leurs « privilèges »
par-dessus bord. Même ceux de Lunéville ne demandaient à être
incorporés avec leurs concitoyens que pour se libérer d'une tyran-
nie importune. « Les Juifs établis à Paris, dit justement Grégoire
en résumant leur Adresse, se sont plus rapprochés de nous dans
leur Requête imprimée; ils témoignent que, voulant le disputer en
patriotisme à tous les Français, ils renoncent au droit d'avoir des
chefs tirés de leur sein et demandent d'être au pair (à l'égal) de
tous les citoyens, soumis à un plan de jurisprudence uniforme et
à la police des tribunaux 2 . » Ils ont ainsi pris l'attitude décisive.
Il est vrai que le sacrifice leur était léger. Il ne leur en coûtait
guère de renoncer à une organisation légale : ils n'en avaient pas,
et moins que jamais il pouvait être question de leur en donner
une. Mais il reste qu'ils ont, compris que, pour les Juifs, la liberté
et l'égalité, c'était l'assimilation politique. Cela, c'est toute l'éman-
cipation juive. Les Juifs de Paris ont été les premiers à s'éman-
ciper.
En conclusion, ils demandent à l'Assemblée de s' « expliquer
i. Voir dans l'ouvrage de L. Kahn sur les Juifs de Paris pendant la Révolution
principalement la partie intitulée le civisme des Juifs.
2. Motion en faveur des Juifs, p. vm-ix.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 185
solennellement » sot leur sort et de recevoir la « renonciation
formelle » à tout régime distinct avec le serment qu'ils font « de
sacrifier dans tous les instants » leurs vies et leurs fortunes « pour
la gloire de la Nation et celle du Roi. » Ils ont conscience de
ne réclamer que ce qui leur est dû, mais ils considéreront comme
des bienfaiteurs ceux qui leur rendront justice et dont l'acte aura
un retentissement universel. « Nous faire monter à la place de
citoyens, nous donner un état civil, ce n'est qu'exercer envers
nous un acte de justice. Nous aimerons néanmoins à le considérer
comme un bienfait. Nous le publierons partout avec reconnais-
sance. Nos frères répandus dans les différentes contrées de l'uni-
vers partageront cette reconnaissance avec nous. Bientôt, comme
nous, ils seront aussi appelés à un autre sort; car il est donné à
votre sagesse, Messeigneurs, d'avoir une influence, non seulement
sur cet empire, mais sur toutes les nations étrangères qui vous
contemplent et vous admirent dans ce moment. Quelles bénédic-
tions sont réservées aux hommes justes et humains qui, dans
l'univers entier, auront sauvé les Juifs de la proscription et les
auront faits citoyens! » Du coup, les Juifs de Paris se font les
interprètes du judaïsme de tous les pays. Comme ils avaient com-
paré leur oppression à celle de tous leurs frères, ils les associent
à leurs perspectives de libération. Cette communauté quasi-cosmo-
polite par sa composition était faite pour comprendre que la France,
en émancipant les Juifs, donnerait l'exemple à tous les peuples, et
c'était entrer dans les vues de la Constituante et flatter sa gloire
que de lui faire entrevoir ces horizons. Par là, l'Adresse des Juifs
de Paris dépasse l'envergure d'une manifestation locale. Moins
ferme, moins hardie que celle des Juifs de Lunéville et de Sarre-
guemines, elle est aussi digne et plus sympathique. Quoique
n'étant qu'un « simple aperçu », elle dit l'essentiel sur la question
juive et tout y était à citer. Elle est ce qu'est Paris par rapport à la
ville de province la plus avancée. Les Juifs de Paris sont les vrais
hérauts de l'émancipation.
Par sa portée en quelque sorte universelle, l'adresse des Juifs de
Paris devait trouver de l'écho là où des Juifs, conscients de leur
dignité, aspiraient au sort qu'ils méritaient, je veux dire dans le
cercle des disciples de Mendelssohn, parmi les Juifs éclairés d'Alle-
magne, qui travaillaient alors, sous l'égide du philosophe qui leur
avait légué l'exemple de sa vie et de son œuvre, à la régénération
du judaïsme tout en luttant pour sa réforme politique. On ne
s'étonnera pas dès lors de trouver cette Adresse traduite en bon
186 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
hébreu dans le Meassef, l'organe de cette pléiade delà renaissance
juive 1 , et Ton ne dira pas que signaler cette traduction, c'est
signaler une simple curiosité bibliographique.
La traduction est précédée d'une introduction qui récapitule les
premiers événements de la Révolution, la convocation des Etats
Généraux, la prise de la Bastille, et s'achève sur ces mots : « Quand
nos frères les Juifs de Paris ont vu cette victoire de la justice et de
l'humanité, ils ont présenté une belle et élégante Adresse pour
rendre hommage aux députés et implorer leur bienveillance. Cet
écrit nous est parvenu en français. Mais pour que la beauté en
puisse être goûtée aussi par ceux de nos frères qui ne comprennent
pas cette langue, nous l'avons traduite en hébreu. C'est pour les
Juifs le signe d'une ère d'espérance : peut-être les jours qui vien-
nent seront-ils meilleurs que les précédents pour la communauté
juive dispersée entre les nations. Tout homme de sens et d'esprit
en bénira Dieu et le glorifiera ». Si gauches que ces lignes puissent
paraître dans une traduction française, elles en disentassez sur les
sentiments qui soulevaient celui qui les a écrites et ceux qui les
lurent. Ce sont les Juifs de la régénération qui tendent la main aux
Juifs de l'émancipation ; c'est le salut des mânes de Mendelssohn à
la Révolution française ; c'est l'élan de ses élèves vers la liberté
dont ils se sentent dignes, eux aussi. En ce moment, les Juifs de
Prusse s'efforçaient d'obtenir du gouvernement une législation plus
humaine ; mais la bonne volonté de Frédéric-Guillaume II se
heurtait aux résistances d'une bureaucratie mesquinement arriérée
et dure 2 . Pendant ce temps, la Révolution se précipitait. On imagine
les tressaillements d'un David Friedlaender à la nouvelle delà prise
de la Bastille, de la Déclaration des droits de l'homme : si le salut
et la liberté allaient venir de France !
U Adresse du 31 août
La publication de l'Adresse des Juifs de Paris, survenant après la
Lettre des Juifs de Bordeaux à Grégoire, après le Mémoire des Juifs
de Lunéville et de Sarreguemines, acheva de tirer les députés de
l'Est de leur attente et de leurs hésitations. Il était temps d'agir.
1. Meassef, 1789 (a"73pn), 365-371.
2. Sur cette tentative de réforme, voir L. Geiger, Geschichte der Juden in Berlin,
I-1I (Berlin, 1871) ; E. Tâubler. dans les MUteilungen des Gesamtarchivs der deut-
schen Juden, 1. Heft (1908); I. Freund, Die Emanzipation der Juden in Preussen
(Berlin, 1912), I, 33 -75; II, 61-27 ; enfin et surtout R. Lewin, Die Judengesetzgebung
Friedrich Wilhelms IL. dans la M. G. W. J., LVI1.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 187
Eux qui représentaient la grande majorité des Juifs de France ne
pouvaient se taire quand les minorités venaient de parler.
Les autres avaient pris des initiatives , mais eux avaient reçu
un mandat.
Mais s'ils devaient suivre, ils ne voulaient pas imiter. La tournure
prise par les événements, aussi bien que l'attitude des dissidents,
les a amenés à préciser leurs propres positions. Contrairement aux
Bordelais, qui voudraient se croiser les bras, ils estiment qu'il faut
intervenir. Ils sont d'accord en cela avec les Lunévillois et avec les
Parisiens, avec tous ceux qui ont besoin de progresser, mais ils ne
peuvent s'avancer aussi loin. Aux Bordelais qui disent : la question
ne sera pas posée, ils répondent : nous poserons la question. Mais
que demanderont-ils? Les Lunévillois réclament l'égalité, l'assimi-
lation complète des Juifs aux autres Français ; eux se contenteront
de solliciter la suppression d'un régime d'infériorité. Les Parisiens
renoncent à toute organisation distinctive; eux tiennent à conserver
leurs institutions communales. Comme il convient aux représen-
tants de la majorité, les députés des Juifs de l'Est prennent la
moyenne, ils tirent la diagonale entre les différentes tendances;
ces notables veulent le progrès sans sacrifier leur passé. Les
« Portugais » étaient les conservateurs, les Parisiens et les Luné-
villois les radicaux et radicaux-socialistes, tous les autres « Alle-
mands » des progressistes.
Le programme et la profession de foi de nos progressistes se
trouvent dans l'Adresse que leurs députés firent parvenir, eux aussi,
à l'Assemblée Nationale, à la date du 31 août 1 . Elle est moins
remarquable — et pas seulement parce que moins neuve — que
celles des Juifs de Lunéville et des Juifs de Paris, mais elle doit
nous arrêter davantage, parce qu'elle traduit les aspirations de la
masse des Juifs de France, de tous les Juifs dits « Allemands » 2 ou
du moins de leurs délégués. Signée par les six députés es qualités,
on a dit qu'elle avait été rédigée par Berr-IsaacBerr 3 . Gela est très
probable: il est le seul des six qui paraisse avoir été capable de
tenir la plume comme de prendre la parole en leur nom. En tout
1. Adresse présentée à V Assemblée Nationale, le 31 août 1789, par les députés
réunis des Juifs établis à Metz, dans les Trois Èvèchés, en Alsace et en Lorraine.
S. I. n. d.; in-8° de 15 p. + p. 17-18 [Biblioth. Nationale : Ld ,8V 32].
2. Maignial, La question juive en France en 1789, la cite sans cesse comme éma-
nant des Juifs de Metz. Il n'a pas lu le titre jusqu'au bout. Cela n'a, du reste, pas
d'importance pour lui.
3. Chr. Pfister, Histoire de Nancy, III, 330, note. Dans le corps du texte, inexac-
tement : « Les communautés israélites commencèrent par envoyer des adresses à la
Constituante, puis des délégués qui plaidèrent pour elles. »
188 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
cas, il o'esl pas douteux qu'elle a été grandement inspirée par lui :
on y retrouve, et dans le même style, des idées qui ont été expri-
mées ailleurs par ce représentant typique des Juifs de France, par
ce premier juif français.
C'est Berr-Isaac Berr qui nous a confié l'embarras de ses collè-
gues quand, arrivés à Paris, ils furent surpris par le vote delà
Déclaration des droits. Ils s'en expliquent au début de leur Adresse,
après avoir exposé en quelle qualité ils se présentent — car ils ont,
eux, un mandat en règle — qui ils sont et ce qu'ils veulent :
« Représentants des Juifs établis à Metz, dans la totalité des Trois
Évôchés, en Alsace et en Lorraine, et nommés légalement par
eux en vertu d'une permission du Roi, nous venions vous prier,
Messeigneurs, de mettre fin à la longue oppression d'un peuple
entier en le rappelant aux droits communs & humanité et de
cité. » Dans la langue de Berr-Isaac Berr, ces mots, ainsi sou-
lignés dans l'original, veulent dire les droits de l'homme et du
citoyen rendus à tous, rendus communs à tous, quelle que soit
leur confession, par la Déclaration et notamment par son article 10.
« Cette révolution mémorable se trouve déjà faite au moment où
nous nous disposions à paraître devant vous. D'un côté, vous
avez établi les droits essentiels et imprescriptibles de l'homme;
de l'autre, vous déclarez que « nul ne peut être inquiété dans ses
opinions religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas
l'ordre public établi par la loi » '. Voilà évidemment notre culte
sous la sauvegarde de la Nation, et la société en même temps nous
est ouverte, pour y marquer nous-mêmes notre place ; en sorte
que, dans l'instant que nous pensions n'avoir que des vœux à
exprimer, nous avons des actions de grâces à vous rendre et que
les bénédictions de cinquante mille de nos frères récompensent
déjà l'acte de justice que vous venez d'exercer envers eux. »
Cependant, les Juifs ont lieu d'être inquiets : le régime d'excep-
tion dont ils ont souffert jusqu'à présent, si on allait les y main-
tenir? « Jusqu'à présent isolés sur la terre et rangés toujours dans
d'avilissantes exceptions, ne voudra-t-on pas nous y rejeter de
nouveau et prétendre que la justice, qui est la première dette de
la société, peut encore se distribuer inégalement à des hommes
1. On excusera volontiers ces Juifs de n'avoir pas senti ce que ne comprirent pas la
plupart de leurs contemporains, ce que ne reconnaissent pas encore aujourd'hui tous
les historiens, ou apologistes, de la Révolution, à savoir que la Constituante s'est
montrée alors très timide sur cette question de la tolérance religieuse et de la liberté
des cultes.
LES JUIFS ET LA CONVOCATIOiN DES ÉTATS GÉNÉRAUX 189
qui y ont tous des droits égaux?» Ces craintes ne sont pas vaines,
les événements viennent malheureusement de le montrer, — et ils
rappellent les violences que certains des leurs viennent d'éprouver
en Alsace et dont le spectacle contraste si vivement avec les idées
nouvelles. « A une époque où les préjugés sont combattus avec
tant d'avantage, où la raison reprend tous ses droits et où il suffit
d'avoir été malheureux pour être plaint ou consolé, sans doute
nous avions des titres bien légitimes et bien anciens à la commi-
sération publique; notre sort n'avait pas été assez digne d'envie
pour qu'on nous le fît expier aujourd'hui par des persécutions.
Cependant, lorsque la fureur populaire cherchait dernièrement des
victimes, elle s'est tournée contre les Juifs eux-mêmes ; plusieurs
de leurs familles ont été poursuivies dans nos cantons, obligées de
fuir ; leurs maisons ont été livrées au pillage. Le peuple croyait donc
encore qu'ils étaient proscrits, et tant que le contraire ne lui sera
pas évidemment démontré, il est à craindre qu'une erreur aussi dan-
gereuse ne se perpétue. Nous osons donc vous demander, Messei-
gneurs, de faire dans vos décrets une mention expresse du peuple
juif et de le sauver ainsi des attaques du préjugé ou des pièges du
fanatisme ». Tout comme les Juifs de Paris et contrairement à ceux
de Bordeaux, nos députés estiment donc qu'il est nécessaire d'ap-
pliquer explicitement aux Juifs le régime nouveau. Mieux que leurs
frères de la capitale, ils savent combien le peuple leur est encore
hostile. Ils viennent d'en faire la triste expérience, et ce qui pour les
« Portugais » était une occasion de demander qu'on les laisse
tranquilles est pour eux une raison de demander qu'on s'occupe
de leur sort.
Ils ont une raison supplémentaire pour solliciter plus que leurs
frères : c'est qu'ils souffrent d'abus que les autres ne connaissent
pas. « Différents par notre position delà plupart des Juifs répandus
dans les diverses contrées de cet empire, nous avons des demandes
particulières à former et un genre d'oppression, ignoré peut-être
de quelques-uns de nos frères, à dénoncer à votre sagesse. » Il
s'agit des taxes inouïes qui les frappent comme Juifs et dont n'ont
à se plaindre ni les Juifs de Bordeaux, qui sont des «privilégiés », ni
même les Juifs de Paris, qui échappent à la loi. Ne se doutent-ils que
la reconnaissance de leurs droits de citoyens entraînerait ipso
facto l'abolition de ces impôts d'exception ? Assurément si. Mais
ces impôts leur pèsent depuis longtemps et le moment est oppor-
tun de les dénoncer. « Plusieurs d'entre vous, Messeigneurs, seront
saisis du plus profond étonnement quand ils apprendront à quel
droit odieux le génie fiscal a osé nous assujettir ». C'est d'abord le
190 REVUE DES ETUDES JUIVES
droit dit « de protection », payé par les Juifs de Metz auxBrancas à
raison de 20.000 livres par an'. «Voire justice ne souffrira pas,
Messeigneurs, que la perception d'un pareil droit se fasse plus
longtemps dans un royaume que vous régénérez. On îfa pas craint
d'appeler cette taxe un « droit de protection ». Mais étions-nous
protégés lorsque nous n'avions même pas la qualité de citoyens ?
Mais quand on compare l'état dont nous jouissions 2 à cette taxe
qu'on exigeait de nous, ne dirait-on pas en quelque sorte qu'on
nous faisait payer le droit d'être opprimés et qu'en nous opprimant
parle fait, on cherchait encore à aggraver nos malheurs par un
mot qui insultait à notre sort? Ah ! ce droit, depuis trop longtemps
payé, doit être anéanti pour jamais, et il n'en restera plus que
l'affligeant souvenir... Nous vivons au milieu d'une nation trop
généreuse et trop juste pour qu'elle nous fasse acheter par de
l'argent le titre de citoyens qu'elle nous restitue. » — Ce n'est pas
tout. Des droits analogues et plus arhritraires même dans leur
perception sont imposés aux Juifs. « A Metz encore, dans la tota-
lité des Ïrois-Evèchés, en Alsace surtout et en Lorraine, d'autres
droits plus terribles, parce qu'ils sont arbitraires, pèsent sur les
Juifs. Quelques dons offerts par la crainte aux seigneurs dont nous
habitions les terres ont été ensuite arrachés par la force. Notre nom
seul est quelquefois imposé à une taxe exorbitante et une multi-
tude d'impôts partiels attentent à la fois à nos fortunes et à notre
dignité d'hommes. Vous dénoncer tous ces abus, Messeigneurs,
c'est en voir la fin prochaine ». Ces droits doivent dispa-
raître en vertu du principe de l'égalité fiscale. Là où tous sont
citoyens, il ne peut y avoir « qu'un seul genre d'impôts, qu'un seul
et même rôle, sur lequel les citoyens imposés soient également et
indistinctement placés. » Donc égalité complète devant l'impôt et
cela dans l'intérêt même de l'Etat. « Il n'y aura plus un rôle d'im-
positions pour les Français et un autre pour les Juifs, et en effa-
çant toutes ces distinctions avilissantes pour nous, vous augmentez
les forces de cet empire en donnante la nation française cinquante
mille citoyens, qui n'osaient pas se montrer avec toute l'énergie
qui est en eux, mais qui, fiers maintenant de leur titre et remis à
la place à laquelle ils aspiraient depuis longtemps, ne tarderont
pas à donner des preuves de patriotisme et de dévouement. »
Après ces protestations de civisme, on attendrait des Juifs de
l'Est qu'ils aillent jusqu'au bout, comme ceux de Paris, et renon-
1. Voir Revue, LXV, 124-5.
2. Le mot est-il ironique ou l'expression a-t-elle trahi la pensée?
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 19i
cent à leur constitution particulière. Tout au contraire, ils en
demandent formel! ement la conservation. Ils sentent bien que ce
point est grave et délicat; il leur tient à cœur et ils y insistent
(quatre pages sur quatorze). D'après Graetz, Berr-Isaac Berr,
fidèlement attaché au judaïsme rabbinique, craignait que la disso-
lution des communautés n'amenât la décadence du judaïsme et
avait plus de confiance dans l'impartialité des rabbins que dans
celle des juges civils *. Nos députés donnent leurs raisons tout au
long. D'abord leur organisation est légale et la Constituante ne
voudra pas leur enlever, à une époque de liberté, ce que le gou-
vernement leur avait concédé aune époque d'oppression. «Vous
savez, Messeigneurs, qu'à Metz, dans la totalité des Trois-Evêchés,
eu Alsace et en Lorraine, l'exercice public de notre culte nous est
permis. Nous y avons une synagogue, des rabbins, des syndics, et
notre existence y est tellement légale que le dépôt de nos lois
existe juridiquement dans les archives du Parlement de Metz, de
celui de Nancy et du Conseil souverain d'Alsace. Sans doute qu'en
nous élevant d'un côté, votre intention n'est pas de nous rabaisser
de l'autre... Nous ne demandons rien au-delà de ce qui nous a été
accordé par le gouvernement dans nos temps de tribulations, mais
nous demandons instamment à le conserver, et nous supplions les
représentants de la Nation de sanctionner expressément les conces-
sions du gouvernement ». Il pourrait être dangereux de toucher à
ce régime traditionnel.» Cet ordre de choses existe d'ailleurs parmi
nous depuis si longtemps, nos différentes communautés y sont
tellement habituées qu'une indépendance redoutable pour la chose
publique résulterait peut-être du moindre changement qui serait
apporté à nos usages. » Au contraire, le maintien de ce régime,
loin d'empêcher les Juifs de remplir leurs devoirs de citoyens, les
y aidera encore, — et ici nos députés reprennent l'idée déjà indi-
quée par les Juifs de Paris, mais en solidarisant avec la religion le
statut légal des rabbins et des syndics. « La Nation française et son
Roi seront mieux servis par les Juifs observateurs fidèles de leurs
principes que par des hommes auxquels on retirerait aujourd'hui
cette liberté publique et discrète de conscience dont ils ont joui
jusqu'à présent et qu'un pareil traitement pourrait mener au mé-
contentement ou à l'insouciance. C'est sous les yeux de la Nation,
c'est en présence même de ses chefs et toujours comptables à eux
de nos actions, que nous pratiquerons les devoirs de notre religion.
Notre intérêt le plus pressant n'est-il pas de chercher à détruire les
1. Geschichte, XI, 205.
192 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
préventions qui existent contre nous? Ponvons-noas, sans nous
exposer aux plus grands risques, essayer de troubler la société ?
Il n'y a donc aucun inconvénient à nous laisser ce que nous avons
été jusqu'à ce jour ; il y en aurait de grands, au contraire, à changer
notre existence, car c'est de l'assiduité ou de l'indifférence à pra-
tiquer les devoirs de la religion que dépendent l'assiduité ou l'in-
différence à pratiquer les devoirs sociaux. C'est donc pour être
meilleurs citoyens que nous demandons à conserver notre syna-
gogue, nos rabbins et nos syndics. » La raison est originale. Mais
ils réservent pour la fin la raison topique. Le maintien des com-
munautés s'impose dans l'intérêt de leurs créanciers, pour éviter
une vraie faillite. C'est un argument ad hominem, par allusion au
fameux arrêté du 13 juillet 1789 : « L'Assemblée Nationale déclare
que la dette publique ayant été mise sous la garde de l'honneur et
de la loyauté française (par un arrêté des Communes en date du
17 juin)... nul pouvoir n'aie droit de prononcer l'infâme mot de
banqueroute ». « Nous ajouterons une considération qui sera d'un
grand poids sur des hommes qui ont déclaré solennellement que le
« mot infâme de banqueroute » ne serait jamais prononcé. Nos
communautés et en particulier celle de Metz ont contracté des
engagements très considérables, soit pour soulager les malheureux,
soit pour payer les taxes immenses dont elles étaient surchargées.
Si ces communautés étaient jamais dissoutes, si nos syndics pou-
vaient être supprimés, quelle terreur subite se répandrait parmi des
créanciers nombreux, la plupart catholiques, rassurés sur la vali-
dité de nos engagements par la discipline qu'ils voient régner
autour de nous et qui n'ont contracté avec nous que sous la foi de
la durée de nos communautés ! » Ainsi la fidélité à leurs engage-
ments, non moins que l'attachement à leur culte et leur dévoue-
ment à la chose publique, fait un devoir aux Juifs de demander
« le sanctionnement formel » de leur « existence religieuse » et à
l'Assemblée de le leur accorder. — Nous savons déjà à quoi nous
en tenir sur le régime légal des communautés juives et sur la situa-
tion financière de celle de Metz en particulier '. Nous nous expli-
quons l'attitude des députés des Juifs de l'Est, tout en la jugeant
impolitique et dangereuse. Assurément, ces députés étaient con-
vaincus qu'ils servaient les intérêts de leur religion; ils étaient même
fondés à craindre que la disparition du pouvoir coercitif des syndics
et des rabbins ne favorisât les tendances séparatistes et subver-
sives ; et puis, ils étaient tous plus ou moins syndics et n'avaient
1. Voir Revue, LXV, 107-9, 126-8.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 19 ^
pas encore fait leur nuit du 4 août. Mais ne sentaient-ils pas qu'ils
allaient contre le vent et que, réclamant le bénéfice du droit com-
mun, ils étaient mal venus à vouloir sauver des privilèges? La
Constituante n'avait pas encore supprimé les corporations, mais
elle avait déjà aboli les privilèges féodaux ; lui demander de sanc-
tionner les privilèges judiciaires et administratifs des Juifs,
c'était un peu fort. Ces privilèges pouvaient être une garantie
sous un régime d'exception, ils étaient insupportables sous
le régime de l'égalité. Enfin, c'était une arme à double tranchant,
qui blessait ceux qu'elle devait défendre. Les Juifs donnaient ainsi
prise à l'éternelle accusation de particularisme et de séparatisme.
Leur ennemi acharné Reubell le sentit bien et il allégua leur Adresse
du 31 août pour prouver qu'ils s'excluaient eux-mêmes de la société
politique '. Mais ce qu'il importe de retenir à la justification des
Juifs, c'est qu'ils regardaient le maintien de leur organisation com-
munale comme inséparable de la liberté du culte et nullement
incompatible avec l'exercice des droits civiques, qu'ils ambi-
tionnent et qu'ils croient mériter. C'est même par cette assu-
rance que se termine leur Adresse. Il ne leur reste qu'un vœu à
former, « c'est de pouvoir faire à la patrie tous les sacrifices qu'il
est dans notre intention de lui faire ; c'est de pouvoir répondre
par nos actionsà toute l'énergie de notre volonté. Mais nous savons,
noussavons depuis bien longtemps toutes les obligations qu'impose
le double titre de citoyen et de Français et nous nous sentons dignes
de les remplir. »
Cette péroraison forte et digne est précédée d'une récapitulation
des demandes des Juifs, résumé que nous détachons à cause de son
importance pour l'objet de notre étude :
1. Dans une lettre à Camille Desmoulins en date du o janvier 1790, à propos de son
attitude dans le débat des 21-24 décembre 1789 : « Je doute fort que dans toute l'As- 1
semblée il y ait quelqu'un de plus tolérant que moi. Le culte, sans doute, ne peut être
un motif d'être exclus (des droits de citoyens) ; mais s'il est lié à des principes civils
et politiques incompatibles avec les principes de la société à laquelle vous voulez être
admis, cela commence à devenir problématique. Voudriez-vous vous donner la peine*
Monsieur, de lire l'Adresse des Juifs de Metz, des Trois Évèchés, d'Alsace et de Lor-
raine, du 31 août dernier, ci-jointe, et méditer sur la quatrième partie de leurs
conclusions portant... (ici une citation qu'on trouvera plus loin dans le texte.) Que
pensez-vous d'individus qui veulent devenir français et cependant conserver des admi-
nistrateurs juifs, des notaires juifs, le tout exclusivement ; qui veulent avoir d'autres
lois sur les successions, sur les mariages, sur les tutelles, sur la majorité, etc. que les
Citoyens français leurs voisins... Vous voyez que ce n'est pas moi qui exclus les
Juifs : ils s'excluent eux-mêmes... » (Lettre citée par Ch. Hoffmann, L'Alsace au
XVIII e siècle, IV, 517-319 ; elle ne ligure pas dans les Révolutions de France et de
Brabant : Camille Desmoulius a-t-il refusé de l'insérer?)
T. LXVI, n° 132. 13
194 HEVUE DES ÉTUDES JUIVES
i. — Prononcer d'une manière expresse sur le sort des Juifs en
leur décerna/)/ le titre et les droits de citoyens ;
2. — Déclarer qu il leur sera permis de demeurer dans toutes
les villes, bourgs et villages du royaume sans aucune exception et
indépendamment de toutes les loix, privilèges et usages contraires;
3. — Abolira jamais toutes les taxes arbitraires et injustes aux-
quelles nous étions assujettis, en déclarant que nous ne serons
soumis désormais qu aux charges de citoyens ' et de la même
manière que les citoyens ;
4. — Que nous serons maintenus dans le libre exercice de nos
lois, rits et usages, et que nous conserverons nos synagogues, nos
rabbins et nos syndics, de la même manière que le tout existe
aujourd'hui.
Telles sont les demandes officielles des Juifs de l'Est lorsque
leurs députés se sont décidés à les présentera la Constituante, à la
lin d'août 1789. Voilà ce qu'est devenu leur cahier. Ce qui est nou-
veau, c'est la revendication des droits de citoyens (art. 1). Ils n'y
pensaient pas quelques mois auparavant, pas plus que l'immense
majorité des Français. La reconnaissance des droits politiques à tous
les Français était l'œuvre de la Révolution. Tous devaient en béné-
ficier; mais comme les Juifs de l'Est craignaient à bon droit d'en
être exclus dans' le fait par l'opposition de leurs concitoyens, ils
demandaient à la Constituante de se prononcer expressément sur
leur cas. Mais ils craignaient encore que leurs droits proclamés en
haut lieu d'une manière générale ne fussent pas respectés : les
communautés refuseraient de les admettre en invoquant la loi - à
l'intérieur de la France — leurs privilèges — à Strasbourg — ou
l'usage — dans d'autres villes d'Alsace ou même de Lorraine ; les
seigneurs ne renonceraient pas aux taxes arbitraires; les auto-
rités ne reconnaîtraient pas leurs chefs religieux et leurs privi-
lèges judiciaires. Et toutes ces restrictions n'empêcheraient pas
les Juifs d'être citoyens là où ils le seraient 2 . C'est pourquoi les
députés juifs de l'Est tenaient à faire spécifier les trois libertés
les plus importantes pour eux, celles qu'ils s'étaient accordé à
demander dans leurs cahiers. En effet, les articles 2, 3 et 4 de
l'Adresse sont en leur fond ceux que Grégoire a résumés comme
représentant les demandes communes aux Juifs des trois pro-
vinces d'après leur cahier 3 : liberté de séjour (art. 2 ; le cahier
1. Dans sa réfutation (voir plus loin), Thiébaut propose, non sans pédanterie, de
corriger de eu des.
2. Se rappeler la condition légale des Juifs en Russie.
3. Voir Revue, LXV, 99 et suiv.
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 195
portait en plus: liberté du travail), égalité devant l'impôt et
suppression des impôts extraordinaires (art. 1), conservation de
l'organisation des communautés (art. 3). Les demandes particu-
lières aux Juifs de chaque province étaient, nous l'avons vu,
d'ordre secondaire et rentraient dans les demandes générales.
L'Adresse du 31 août est donc comme une version nouvelle et
remaniée du cahier perdu, version resserrée, mais renforcée d'un
article capital : la revendication des droits de citoyen.
A cette Adresse est jointe, sur un feuillet à part, une « Demande
particulière adressée à l'Assemblée Nationale par les députés des
Juifs de Metz. » Dans l'Adresse même, ils avaient déjà « rendu
compte de l'immensité de la dette dont leur communauté de Metz
est chargée. Cette dette fait aujourd'hui l'un des principaux objets
de leurs inquiétudes et leur vœu le plus ardent serait de prendre
toutes les précautions nécessaires pour la consolider. » Nous
savons combien de soucis causait aux Juifs de Metz le budget de
leur communauté, depuis longtemps en déficit. Le Mémoire
qu'Isaac -Ber Bing avait rédigé en leur nom insistait sur la néces-
sité de maintenir la communauté pour éviter une débâcle *.
L'Adresse du 31 août avait également fait valoir cette situation
particulière. Mais d'autre part, elle revendiquait pour les Juifs le
droit de s'établir partout et ceux de Metz pourraient en profiter
pour se soustraire par l'émigration aux charges de la solidarité
financière, qui retomberaient sur le petit nombre qui resterait.
Les deux députés messins, dont l'un était syndic et l'autre rece-
veur de la communauté, « demandent en conséquence, et confor-
mément à leur mandat, qu'il soit déclaré par une loi précise
qu'aucun juif ne pourra sortir du quartier qu'il habite sans avoir
payé sa portion de la dette commune » ou, à défaut d'une loi, que
l'Assemblée Nationale autorise la communauté « à faire tous les
règlements convenables pour rassurer ses créanciers et opérer la
consolidation ou l'acquittement de la dette. » Les syndics messins
voyaient bien maintenant qu'ils ne pouvaient empêcher leurs
administrés de quitter le quartier juif sans se mettre en contra-
diction avec eux-mêmes, puisqu'ils réclamaient la liberté d'habi-
tation ; mais qu'au moins les partants s'acquittent de leur dette
avant de devenir insaisissables : le résultat eût été à peu près le
même. Cette proposition, que Grégoire devait reprendre dans sa
1. Voir Revue, LXV, 126-7.
196 REVUE DES ETUDES JUIVES
Motion ', ne fut pas prise en considération et, après que les portes
de la juiverie se furent ouvertes, on aima mieux plus tard pour-
suivre les anciens Messins et leurs descendants.
Quoi qu'il en soit, la « demande particulière » des Juifs de Metz
révèle un état d'esprit inquiétant. A cause de cette question en
somme secondaire — bien qu'à leurs yeux ce fût une question
vitale, une question d'intérêt et une question d'honneur — on
croit découvrir qu'ils commencent à se séparer de leurs coreli-
gionnaires. Quand ceux-ci, éclairés par le débat et l'ajournement
du 24 décembre 1789, se résigneront au sacrifice nécessaire et
déclareront renoncer à leur organisation particulière, les Juifs de
Metz s'abstiendront d'apposer leurs noms au bas de la Pétition du
28 janvier 1790 et ce seront les Juifs de Paris qui les remplaceront,
comme on le voit en confrontant les signatures de cette Pétition
avec celles de l'Adresse du 31 août.
Ainsi l'Adresse des « députés réunis » des Juifs de l'Est porte
déjà un indice de désagrégation. Comment fut-elle accueillie par
les autres fractions du judaïsme français, qui avaient pris position
auparavant? Les « Portugais » de Bordeaux, après l'échec de leur
tentative d'intimidation, s'appliquèrent leur tactique : ils firent les
morts. Ils ne se réveilleront que sous le coup de l'ajournement du
24 décembre, et alors, pour tirer leur épingle du jeu, ils répudie-
ront toute solidarité avec les « Allemands/ ». Les Juifs de Paris ne
soufflèrent mot, eux non plus ; mais ils tendirent la main à leurs
frères de l'Est, se rapprochèrent d'eux ou plutôt les rapprochèrent
d'eux-mêmes, signèrent avec eux la Pétition du 28 janvier 1790 et
les présentèrent à la Commune.
Enfin, les Juifs de Lunéville et de Sarreguemines restèrent à
l'écart comme les Bordelais, mais ils tinrent à marquer publique-
ment leur séparation. Quand ils connurent l'Adresse du 31 août,
ils s'empressèrent de livrer leur Mémoire à la publicité en y ajou-
tant une Addition pour désavouer les députés juifs. « Depuis la
présentation de leur première Adresse, les Juifs établis à Lunéville
et Sarreguemines ont eu connaissance de celle des Juifs de Metz,
des Trois-Évêchés, de l'Alsace et de la Lorraine. Ceux qui ont pré-
senté cette adresse n'ont pas craint d'exposer qu'elle était pour
1. Motion en faveur des Juifs, p. 33-34, 47.
±. Voir leur Adresse du 31 décembre 1789. Ils ne connaissent, disent-ils, les
demandes des Juifs « allemands » que par les papiers publics, mais si vraiment ils
aspirent a vivre sous un régime particulier, cette prétention est due a leffenrescence
d'un zèle religieux mal entendu.
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ETATS GENERAUX 197
tous les Juifs de la province de Lorraine : il n'y a qu'inexactitude
dans cette allégation. Il est très certain, en effet que les auteurs de
cette adresse n'ont eu aucun pouvoir de la présenter sous le nom
des Juifs établis tant à Sarreguemines qu'à Lunéville. » Cette récu-
sation était injustifiée. Tous les Juifs établis en Lorraine formaient
légalement une seule communauté et les députés avaient le droit
de se considérer comme les représentants de l'ensemble des Juifs.
Mais c'est justement contre cette organisation que les Lunévillois
s'élèvent comme « diamétralement opposée » à leurs intérêts. « En
effet, ceux qui ont présenté l'Adresse contre laquelle les Juifs de
Lunéville et de Sarreguemines sont obligés de s'élever demandent
que les rabbins et les syndics soient conservés « de la même
manière que le tout existe aujourd'hui. » Or, c'est précisément ce
que les Juifs établis à Sarreguemines et Lunéville ne veulent
point et ce qu'ils sont fondés à ne pas vouloir. » Et ces Juifs ne
craignent pas de dénoncer en public la tyrannie des syndics et les
abus des rabbins. « Si cet ordre ancien continuait à subsister, il
faudrait qu'ils restassent dans la dépendance des syndics et rab-
bins de Nancy, lesquels les tiennent asservis depuis longtemps,
en appesantissant chaque jour le joug qu'ils ont trouvé le secret
de leur imposer. » Voici pour les syndics : « Les syndics multi-
plient sans aucune nécessité les dépenses et ne daignent pas
même, avant de s'y livrer, consulter les Juifs de Lunéville et de
Sarreguemines, auxquels pourtant ils en font toujours supporter
une très forte portion. » Voici maintenant pour les rabbins (se
rappeler que les Juifs de Lunéville n'avaient pas été autorisés à en
prendre un pour leur compte) : « Et sous quel titre même ces pré-
tendus rabbins, qui ne sont autorisés que par une simple permis-
sion, sans lettres-patentes, voudraient-ils asservir les exposants à
leur juridiction et les vexer sous le poids de leurs taxes arbitraires,
tant pour les mariages que pour les inventaires, etc., etc. ', où ils
exigent pour leur simple présence des frais énormes, et pour leur
seule permission, des droits considérables, onéreux, et que la
distance des lieux rend encore aussi gênants qu'insupportables? »
Les Juifs de Lunéville et de Sarreguemines ne veulent pas conti-
nuer à être « de vrais tributaires de ceux de Nancy » et, pour se
délivrer de cette sujétion, ils invoquent les décrets de l'Assemblée.
Tls « sont citoyens de leurs villes, comme tous autres habitants et,
sous ce titre aussi précieux que sacré, doivent jouir de leurs mêmes
droits en supportant leurs mêmes charges ; il ne peut donc plus y
1. Cf. Revue, LXV, 130.
198 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
avoir de raison de les tenir encore sous la dépendance d'une antre
ville dont ils ne sont pas citoyens. » En conséquence ils deman-
dent—la dissolution de la communauté des Juifs de Lorraine?
non : la permission de former une communauté autonome, en se
choisissant eux-mêmes « un rabbin et des syndics sédentaires à
Lunéville et Sarreguemines. »
Ce post-scriptum achève d'éclairer les tendances véritables du
Mémoire, d'ailleurs si ferme et si courageux, des Juifs de Luné-
ville : ils demandent l'égalité pour se délivrer de leurs coreligion-
naires qui les régentent. Grégoire, d'autant mieux informé qu'il
était député de Lunéville, jugeait bien cette démarche : « Les Juifs
de Lunéville et de Sarreguemines ont prétendu que mal à propos
ceux de Nancy avaient énoncé des vœux qui ne sont pas ceux de
tous leurs frères de la Lorraine. En conséquence ils ont publié un
Mémoire par lequel ils demandent d'avoir des rabbins et syndics
autres que ceux de Nancy et d'être déclarés admissibles à toutes
les places de citoyens'. » Ils persévérèrent dans leur attitude
d'opposition. Au commencement de 1790, quand les Juifs rie l'Est
et ceux de Paris s'unirent pour présenter une Pétition, ceux de
Lunéville et de Sarreguemines éprouvèrent le besoin de publier
un Nouveau Mémoire pour leur compte.
Ainsi se précisent les positions de bataille des différentes mino-
rités par rapport à la majorité. Les Parisiens deviendront des
alliés, les Bordelais resteront des étrangers et les Lunévillois des
isolés.
On aimerait à savoir quelle impression toutes ces adresses des
Juifs produisirent sur la Constituante, comment les juges appré-
cièrent les moyens et les conclusions de leurs justiciables. Le
Mémoire des Lunévillois n'est jamais cité par la suite. L'Adresse
des Parisiens fut bien invoquée, mais seulement à la Commune
et dans les districts de la capitale. Quanta l'Adresse des Juifs de
l'Est, la plus importante, sinon la plus significative, elle ne fut
guère examinée non plus, parce qu'elle ne fut pas suivie, comme
nous le verrons, du débat qu'elle devait provoquer. La discussion
sur les Juifs ne s'engagea que près de quatre mois après, le
21 décembre, et à l'improviste. Les nombreux orateurs qui prirent
la parole pour ou contre avaient eu le temps de perdre de vue
l'Adresse du 31 août 2 .
1. Motion en faveur des Juifs, p. vin.
2. Seul, In duc de Broglie paraît s'y référer, quand, après avoir proposé pour les
Juifs d'Alsace la liberté des professions et quelques autres mesures, dilatoires ou môme
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GENERAUX 199
Un seul constituant jugea à propos de discuter les différentes
requêtes des Juifs de l'Est avant même qu'il y eût débat. C'est le
curé Thiébaut, de Melz, qui publia en octobre une réfutation de
l'Adresse du 31 août, du Mémoire particulier des Juifs de Metz et
du Mémoire des Juifs deLunévilleet de Sarreguemines 1 . C'était visi-
blement un discours qu'il avait préparé pour la Constituante, mais
comme le débat fut ajourné, il n'attendit pas et publia son opinion
comme compte rendu à ses commettants. Député du clergé pour
le bailliage de Metz, il n'avait pas de mandat particulier sur la
question, car, chose remarquable, son cahier, qui demandait l'abro-
gation de Tédit de 1787 en faveur des protestants, ne soufflait mot
sur les Juifs. Thiébaut assure que les Juifs ne peuvent le taxer
de prévention ou d'intolérance. « Eux-mêmes me rendront ce
témoignage qu'en toutes les occasions je les ai accueillis, que
toujours j'ai invité mes concitoyens à avoir pour eux les égards
dus à des frères aînés, conservateurs de nos livres, garants de la
pureté de leurs textes. J'ai fait plus en leur faveur » : il a réfuté
Voltaire et ses disciples. Il est donc irrécusable.
Le fait est que Thiébault (né en 1749, mort en 1795 dans l'émi-
gration) était docteur en théologie et examinateur synodal à Metz.
L'abbé Migne a édité en huit volumes in-4° les « Œuvres complètes
de Thiébault... le plus fécond, le plus pratique et le plus varié
des orateurs chrétiens ». La brochure sur les Juifs n'aurait pas
déparé la collection : c'est un sermon contre les Juifs.
Le texte en est : Ils veulent être libres et ne savent pas être
justes. « Celte idée générale, Messieurs, en renferme trois parti-
culières, que je vous développerai en vous montrant, par leur
demande même, qu'ils ne savent être justes ni envers Dieu, ni
envers vous, ni envers eux-mêmes. » 1° Ils ne savent pas être
restrictives, il ajoute : « Je ne doute pas qu'ils ne les acceptassent avec reconnaissance
et je suis même bien assuré qu'au moment où ils sont venus réclamer la, justice de l'As-
semblée Nationale, leurs prétentions étaient fort au-dessous de ce que j'ai eu l'honneur
de vous proposer de leur accorder! (Opinion, reproduite dans les Arch. Pari., X,
777 et s.).
1. i\*° ou Récit IV, et suite du compte rendu à ses comettans, par le curé de
sainte Croix, député du bailliage de Metz : sa discussion de la demande des Juifs
d'avoir désormais droit de cité indéfini. Signé ; Thiébaut, député du bailliage de Metz
à l'Assemblée Nationale. Metz, 1789 ; 18 p. in 8° [Biblioth. Nationale : Ld I8 *248]. La
date de la composition ressort d'allusions aux séances des 28 septembre et 3 octobre,
celle de la publication, de ce post-scriptum, qui fait allusion à la séance du 1 \ octobre:
« La demande des Juifs ayant été ajournée, l'auteur de la discussion a espéré qu'elle
lui reviendrait imprimée de Metz avant l'expiration de l'ajournement », et d'une indi-
cation contenue dans un écrit postérieur de l'auteur, sa Discussion de la proposition
de Custine {Arch. Pari., X, 712-714).
200 REVUE DES ETUDES JUIVES
justes envers Dieu. Les lois qu'il leur a données les isolent des
idolâtres. « Ne nous regardez-vous pas comme des idolâtres?...
Gomment donc demandez-vous de vivre et d'habiter au milieu de
nous, vous à qui votre loi défend d'habiter au milieu des ido-
lâtres? » Ils ont tous un esprit de retour vers Jérusalem.
« Comment donc pensez-vous à vous fixer au milieu de nous en y
achetant des fonds? Votre demande n'est-elle pas une infraction
formelle de la lettre de votre loi? n'est-elle pas une résistance
coupable à son esprit? » Après l'habitation, la nourriture. Les
Juifs ne doivent pas manger certains animaux. Comment donc
pourront-ils être soldats? Ils ne doivent pas travailler le sabbat.
Comment donc pourront-ils être juges, avocats ou procureurs?
Ainsi les obligations de la loi juive sont incompatibles avec les
devoirs de citoyens et les Juifs, en demandant le droit de cité, ne
sont pas justes envers Dieu.
Deuxième point : ils ne sont pas justes envers vous (le contro-
versiste s'adresse à ses commettants, à moins que ce ne soit à ses
collègues de la Constituante). Ils vous en imposent. Ils se disent
fidèles au Roi et à la Nation : ils n'ont pas les moyens de con-
spirer. Ceux de Melz promettent que la propriété foncière et l'agri-
culture gagneront à leur être ouvertes : les fonds sont portés à
leur plus haut prix et ce ne sont pas les bras qui manquent à la
culture des terres, ce sont les terres qui manquent à l'exercice
des hommes. Ceux de Lunéville arguent que tous les hommes
naissent et demeurent égaux : ainsi formulé, le principe est faux.
— « A cet égard, les plaintes de nos Juifs sont-elles fondées? »
Les réclamations fiscales des Juifs de Metz ne le sont pas, car ils
prétendent former le dix-huitième de la population de la ville et il
n'y a pas à Metz plus de trente à trente-cinq mille contribuables !
Et le droit payé à la famille de Brancas ? « Mais si elle les tire
comme dédommagement d'un terrain anciennement cédé, d'une
maison autrefois vendue? Ne dois-je pas, sur ces hypothèses,
suspendre mon jugement? » Les Juifs de Metz font valoir les dis-
positions bienveillantes de la noblesse et du tiers. « A Metz, ni le
tiers, ni la noblesse, considérés dans leur très grande majorité,
n'appuient la motion de nos Juifs. Pour un citoyen qui leur
sera favorable, il y en aura dix qui leur seront contraires. » Nous
savons que les cahiers de la noblesse et du tiers de Metz étaient
favorables aux Juifs 1 ; ïhiébault, qui ne l'ignorait pas, confond-il la
ville avec le bailliage? —Les Juifs de Lunéville produisent une
1. Voir Revue, LXIIl, 196; LXV, 119.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 201
attestation du don patriotique qu'ils ont offert. Mais, outre que le
nom du curé est mal orthographié, « les Juifs affectent de distri-
buer des aumônes à nos pauvres tandis qu'ils laissent les leurs
dans ce délabrement... Les Juifs donnent publiquement à nos
pauvres, ils offrent des contributions, ils font des présents, à qui?
à ceux dont ils ont à craindre ou à espérer. Cependant, toute vraie
qu'est la remarque, je tiens pour faux le bruit que la communauté
des Juifs s'est concertée pour donner trente mille livres à qui leur
prêterait son ministère 1 . » Enfin, les Juifs de Metz se disculpent
de faire de l'usure leur élément. Six raisons prouvent qu'ils ont tort.
Troisièmement, les Juifs ne savent pas être justes envers eux-
mêmes. S'ils obtenaient « l'effet de leur demande, ils seraient
exposés au danger de voir les citoyens de leurs cantons respectifs
se soulever contre eux. » La preuve, c'est que les bouchers de
Londres n'en ont pas voulu en 1753, ni les bourgeois de Metz en
1787.
Après une conclusion sur la dispersion et le vagabondage pro-
videntiels des Juifs, attestés par les prophéties et le bréviaire,
Thiébault donne son avis sur les demandes des Juifs. « Qu'ils
soient déboutés des demandes contenues dans les articles 1 et 2
de leur adresse » du 31 août, « exaucés sur les articles 3 et 4 ».
Ainsi on doit leur refuser les droits de citoyens et la faculté de
demeurer partout, mais les assujettir à l'égalité d'impôls et con-
server leurs communautés. Pour les Juifs de Metz, en particulier :
les laisser dans l'état où ils sont; renvoyer l'examen du droit de
Brancas au Comité de judicature ; leur permettre de s'habiller et
de se loger eux-mêmes, en étant tailleurs, maçons, etc. ; consulter
les corporations sur la création, par la communauté juive, d'une
école professionnelle pour ses pauvres. Quelle dérision! — Enfin,
« que ceux de Lunéville aient deux syndics, pour obvier à des
frais inutiles ; qu'ils n'aient point de rabins, cet article tendant à
propager l'erreur ».
Voilà cette singulière réfutation théologico-politique, d'une dia-
lectique surannée et d'une rhétorique déplacée, aussi sophistique
dans le fond que prétentieuse dans la forme. Après chaque alléga-
tion des Juifs, l'auteur s'écrie triomphalement : « Il est nul
ce moyen, il est absolument nul. » On a pu en juger. C'est avec
une telle argumentation et de tels arguments que ce sous-Maury
prétendait faire échec, devant la Constituante, aux demandes des
Juifs.
1. C'est la première insinuation de l'accusation de corruption, si souvent répétée
dans la suite.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
#*#
Quel fut le sort de l'Adresse du 31 août? Dans la pensée des
députés, elle devait être comme leur requête introductive auprès
de l'Assemblée Nationale. Ils purent espérer un moment que la
Constituante se prononcerait aussitôt et que l'objet de leur mis-
sion serait obtenu sans désemparer.
L'Adresse porte la date du 31 août. Le I er septembre, l'action
s'engagea, à la demande de Grégoire. Grégoire était prêt depuis
longtemps. 11 avait publié àlafin de 1788 son Essai sur la régénéra-
tion des Juifs. Il était venu à Paris avec la résolution de plaider
leur cause. Ils le regardaient comme leur défenseur officieux. Le
ministre lui avait communiqué leur cahier. Il était plein de son
sujet, il n'attendait qu'une occasion. Il aurait voulu, nous conu'e-
t-il, « que l'affaire fût discutée et décrétée le jour de la Saint-Bar-
thélémy, pour qu'un acte de justice et de bienfaisance marquât
l'anniversaire d'un crime à jamais exécrable ' ». Il faut croire que le
24 août ne fut pas disponible. Il s'y reprit une semaine plus tard,
mais seulement pour prendre date. Le mardi 1 er septembre 2 , à la
séance du soir — elle était présidée par Clermont-Tonnerre — « un
membre de l'Assemblée, nous apprend le Procès-verbal officiel,
qui ne nomme jamais les orateurs, a demandé une séance particu-
lière pour y traiter de l'état des Juifs en France ; cette séance a été
accordée 3 ». Le Journal des débats et des décrets désigne l'abbé
Grégoire comme ayant demandé et obtenu une séance du soir pour
y présenter « le rapport des réclamations faites par les Juifs domi-
ciliés en France 5 ». 11 s'agit évidemment des réclamations conte-
nues dans l'Adresse du 31 août. Le Courrier français précise qu'on
promit la parole à Grégoire « pour l'une des prochaines séances
du soir :> « (les séances de la journée étaient réservées aux ques-
tions constitutionnelles).
Il semble que ce dut être la suivante, car le reporter du Jour-
i. Motion en faveur des Juifs, p. ix-x.
2. L. Kahn, Les Juifs de Paris depuis le VI e siècle, p. 64, écrit par erreur :
l' r octobre. L'erreur remonte à D. Tarn a, l'auteur des Actes de l'Assemblée des
Notables de 1806 et du Sanhédrin de 1807. Les incidents de séance de septembre sont
du reste négligés par les historiens; les Archives Parlementaires sont, comme tou-
jours, insuffisantes.
3. Procès-verbal de V Assemblée Nationale, imprimé par son ordre, 1 er septembre
1789 (t. III), p. 6-7 {Archives Parlementaires, l" série, VIII, 542).
4. Assemblée Nationale, Journal des débats et des décrets, 1 er sept, soir (n° 6). p. 3.
'■'). N° 66, du 3 septembre, p. 27 4. Le Patriote français du 4 septembre place l'inter-
vention de Grégoire à l'ouverture de la première séance du 2; c'est on réalité la fin du
compte rendu de la séance de la veille.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 203
nal de Paris écrit le mercredi 2 : « La séance est ajournée à
sept heures du soir et l'on croit que c'est principalement pour
entendre une réclamation des Juifs qui demandent un état civil.
Le succès d'une pareille demande, ajoute-t-il, ne peut guère être
douteux dans une Assemblée Nationale de 4789 '. » Mais dans son
bulletin du 3, le même journal informe ses lecteurs que « dans la
séance d'hier au soir, l'affaire des Juifs fut proposée et renvoyée à
une autre séance 2 . » Toute cette séance avait été occupée par la
discussion sur la création d'un Comité d'agriculture et de com-
merce.
La question reparut donc à l'ordre du jour le jeudi 3 au soir. Le
Procès-verbal officiel et le Journal des débats sont muets cette
fois. Mais le Moniteur 3 nous fournit cette communication intéres-
sante sur la séance : « L'on y a examiné l'affaire des Juifs. Ils
demandent : 1° que l'Assemblée prononce d'une manière expresse
sur leur sort en leur décernant le titre de citoyens ; 2° qu'ils puis-
sent demeurer dans toutes les villes, indépendamment de toutes
lois, de tous privilèges; 3° d'abolir à jamais toutes les taxes arbi-
traires et injustes auxquelles ils sont assujettis (cette taxe, sous
le nom de taxe de protection, se payait au profit de la maison de
Brancas ') ; 4° qu'ils seront libres dans l'exercice de leur religion,
lois, rits ; qu'ils conserveront particulièrement leur synagogue
publique à Metz 5 . » On reconnaît ici les conclusions de l'Adresse
du 31 août, apportées à la tribune par Grégoire sans aucun doute 6 .
La même relation ajoute : « On a annoncé un comité pour s'oc-
cuper de cette affaire. » Ce comité ne fut jamais nommé et il est à
remarquer que, si le Comité des Rapports fut saisi de la requête
des Juifs 7 , la question juive ne fut à aucun moment étudiée par
une commission de la Constituante. C'est seulement le 15 avril
1790 qu'elle fut renvoyée, sur la demande des adversaires, au
Comité de constitution, qui ne se pressa pas de la rapporter.
Mais le 3 septembre 1789 on se crut près du dénouement.
1. N° 217, du 4 septembre, p. 1115.
2. N° 248, du 5 septembre, p. 1128.
3. Réimpression du Moniteur, du 4 septembre (T, p. 420) = Journal des Étals
généraux, par Lehodey de Saultchcvreuile, III, 272. Les deux feuilles se ressemblent
textuellement. Le Moniteur n'a pas de valeur originale pour cette période: il ne devint
officiel que plus tard.
4. Le journaliste a surtout été frappé par le cas des Juifs de Metz.
5. Même observation.
6. Notons ici que l'exemplaire de l'Adresse des Juifs de Paris du 26 août conservé à
la Bibliothèque Nationale porte cette note manuscrite : « 3 septembre 1789 ».
7. Voir plus loin, p. 210, n. 5.
204 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Les députés de Strasbourg écrivaient le lendemain an magis-
trat : « Nous sommes menacés d'un autre fléau, Messieurs. Les
Juifs demandent un élat civil dans toute la France et l'affaire, qui
devait déjà être traitée hier, le sera infailliblement la semaine
prochaine. L'Alsace se défendra, mais nous ne répondons pas
du succès. Dans la liste des éclaircissements que nous avions
demandés en acceptant cette mission se trouvait aussi cet article
qui vous tient si fort à cœur. Nous espérons pouvoir nous pro-
curer ici votre Mémoire à consulter 1 et nous réunirons tous nos
efforts pour préserver notre patrie de ce nouveau malheur 2 . »
Strasbourg fut inquiet ce jour-là, ses députés désemparés : la
question juive était posée devant l'Assemblée Nationale.
Elle devait être traitée la semaine suivante. Elle faillit l'être dès
le lundi. Le Courrier français, après avoir analysé la séance du
matin, ajoute : « Ce soir il y a séance générale, destinée particu-
lièrement aux intérêts des Juifs français 3 . » Mais de nouveau un
important débat sur les impositions, sanctionné par deux décrets,
occupa toute la séance. Le même journal rapporte, en parlant de
l'abbé Grégoire et des Juifs : a L'honorable membre s'est déclaré
l'avocat du peuple asiatique et depuis longtemps il sollicite une
séance pour ses clients. On s'attendait lundi soir à voir discuter
cette grande et importante question et l'Assemblée était alors très
nombreuse. Mais les deux décrets dont nous venons de parler ont
entièrement occupé la séance et la postérité d'Abraham n'a point
encore été entendue 4 . »
Faut-il attribuer ces remises successives à des hésitations
latentes de l'Assemblée, mises à profit par les adversaires des
Juifs? C'est peu probable; les députés de Strasbourg n'auraient
pas manqué d'en instruire leurs commettants; Grégoire assure que
« l'affaire des Juifs fut ajournée plusieurs fois et chaque fois dif-
férée par l'urgence et la multiplicité d'autres occupations 5 . » Le
fait est que la Constituante était débordée.
Un anonyme profita de l'actualité de la question juive pour
publier à ce moment une Requête à Nosseigneurs les Etats géné-
1. Sans doute un Mémoire que la'ville'de Strasbourg avait fait imprimer dans son
procès contre Cerf Berr, toujours pendant devant le Conseil du Roi.
2. Lettre publiée par R. Reuss, Revue d'Alsace, 1879, 415 = L'Alsace pendant la
Révolu/ion, I, 164-5.
3. N° 65, du 8 septembre, p. 320.
4. N° 66, du 9 septembre, p. 325-326.
5. Motion, p. x.
LES JUIFS ET LA CONVOCATION DES ETATS GÊNÉ KAUX 205
raux en faveur des Juifs 1 . Il l'avait écrile plus de quatre mois
auparavant : on s'en aperçoit non seulement au titre, mais encore
au fond. En vérité l'auteur relarde ; il s'était passé quelque chose
en ces quatre mois ! Il se montre assez bien informé de la situa-
tion des Juifs de Metz et paraît s'inspirer du Mémoire d'Isaac-
Ber Bing. Frappé de la misérable condition des Juifs, dont il pré-
sente un tableau pitoyable, il fait appel aux États généraux pour
faire cesser « l'espèce de barbarie que nous exerçons envers eux
et qui retombe sur nous ». Voici ce qu'il sollicite en leur nom :
« Ils ne vous demandent point de titres, de postes, d'emplois
honorifiques ; ils savent que, par les lois de l'État, ils ne peuvent
pas y prétendre. Ils ne demandent que les droits dont jouissent
les dernières classes des citoyens, de pouvoir être agriculteurs,
marchands, artistes, journaliers, etc., en se conformant aux lois et
aux ordonnances qu'exigent les différents corps de marchands,
d'arts et métiers. Ce peuple qui, dans des siècles reculés, s'hono-
rait du titre de peuple pasteur, vous demande comme une grâce la
permission de cultiver ces cantons arides et abandonnés dans plu-
sieurs provinces de la France. . . D'autres s'adonneront aux diffé-
rents arts mécaniques et plusieurs, enfin, suivraient la partie du
commerce, qu'ils étendraient encore par leur industrie. — On
pourrait leur permettre des synagogues seulement dans les lieux
où ils seraient réunis en masse ; mais il ne faudrait souffrir sous
aucun prétexte aucune distinction dans le costume avec les autres
citoyens 2 ... » C'est une régénération intellectuelle et physique
des Juifs que l'auteur attend de la réalisation de ces vœux, qui
sont, assure-t-il, « ceux de tous les gens sensibles et éclairés. »
La réunion des États généraux est la plus opportune des occa-
sions. « Quel moment plus heureux pour faire retentir la voix de
l'iiumanité, de la raison, de la philosophie, que celui où les Pères
de la patrie, rassemblés autour d'un souverain humain, sensible
et adoré, peuvent lui présenter en même temps la requête humble
et touchante de ces infortunés, leur profonde misère, l'opprobre
dans lequel la plupart languissent et les vœux de la nation qui
1. S. I. n. d. ; 15 p. in-8° [Biblioth. Nationale : Ld m 27]. L'opuscule est daté par
cette note introductive : « Il y a plus de quatre mois que cet ouvrage avait été remis
par l'auteur pour être livré à l'impression ; des raisons particulières en ont suspendu
la publication ; mais M. l'abbé Grégoire ayant demandé à être entendu sur cette
matière, on se hâte de faire paraître ces réflexions. » Cet écrit est sans doute l'un des
deux « Mémoires intéressants » (l'autre est celui de Bing) dont parle Grégoire, Motion,
p. IX.
2. Les Juifs de Metz se distinguaient encore par leur costume, habit noir avec
rabat.
206 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
désire une amélioration dans leur sort. » Enfin, l'auteur, préoc-
cupé surtout déteindre l'usure, propose de créer une caisse
d'amortissement pour liquider les créances des Juifs.
La « requête humble et touchante », est-ce la sienne ou n'est-ce
pas plutôt le Mémoire des Juifs de Metz, dont il reproduit assez les
idées et même le ton? Ce qui est sûr, c'est qu'il était d'accord avec
ses clients quand il écrivit sa requête; l'eussent-ils suivi quand il
l'imprima? Non seulement les Juifs de Lunéville et ceux de Paris
l'auraient désapprouvé, mais même ceux de Metz et de Nancy
l'avaient bien dépassé, et rien ne montre mieux que cet écrit,
publié sans changement par son auteur après quatre mois de
Révolution, les progrès rapides accomplis par les Juifs de l'Est,
modifiant leur cahier pour revendiquer les droits de citoyens.
Pendant que nos députés attendaient la séance promise par l'As-
semblée Nationale, ils apprirent que les Juifs fugitifs du Sundgau,
revenus de Bâle et de Mulhouse, où ils avaient trouvé des asiles
momentanés contre les violences des paysans, étaient de nouveau
menacés. Ces alarmes leur donnèrent l'idée de recourir à l'As-
semblée Nationale et d'implorer sa protection. Une lettre fut
adressée au président de la Constituante, qui était alors le comte
de Clermont-Tonnerre, et la question fut mise à l'ordre du jour de
la séance du 28 septembre au soir.
Clermont-Tonnerre venait de céder le fauteuil à Mounier. Au
lieu d'un arbitre bienveillant, les Juifs trouvèrent un avocat con-
vaincu. Clermont-Tonnerre 1 commença par rappeler que les
députés des Juifs attendaient une audience : « Il y a longtemps,
Messieurs, que les Juifs « domiciliés »... si toutefois on peut
appeler domiciliés des hommes qui ne sont pas citoyens, qui ne
jouissent pas même des droits de l'homme et qui, tantôt soufferts,
tantôt persécutés, n'ont qu'une existence et une habitation pré-
caires ; il y a longtemps, dis-je, que les Juifs d'Alsace, de Lorraine
et des Évêchés attendent le moment où vos occupations impor-
tantes vous permettront de les entendre. » Mais l'orateur ne veut
pas anticiper sur l'abbé Grégoire. Il ne plaidera pas cette cause,
« qui se réduit à prouver qu'il suffit d'être homme et d'être homme
civilisé pour jouir du droit de citoyen. » Pour le moment, il désire
« qu'il soit enfin reconnu qu'un homme, quand même il ne serait
pas citoyen, ne doit pas être impunément égorgé. » En consé-
1. Opinion du comte de Clermont-Tonnerre relativement aux persécutions qui
menacent les Juifs d'Alsace {Archives Parlementaires, IX. 200).
LES JUIFS ET LÀ CONVOCATION DES ETATS GENERAUX 207
quence, il demande que l'Assemblée mette « la personne et les
biens des Juifs sous la protection delà loi ». Celte proposition,
énergïquement appuyée par Grégoire, fut décrétée.
Grégoire avait ajouté : « Les députés juifs des trois provinces
languissent depuis longtemps dans l'espérance d'une séance que
vous leur avez promise pour traiter et discuter leur cause d . » Si le
témoignage de pitié et de sympathie qu'ils venaient de recevoir
était un encouragement à persévérer dans leur mission, leurs
vaines instances pour être écoutés devaient provoquer chez eux
l'inquiétude, provoquer chez leurs ennemis une joie mauvaise. Il
fallait appuyer leur Adresse par une comparution en personne.
L'usage s'était vite établi que les diverses communautés vinssent
haranguer l'Assemblée Nationale. Nos députés voulurent égale-
ment se faire entendre personnellement.
Après une première demande d'audience, présentée verbalement
au président de l'Assemblée, ils lui adressèrent la lettre suivante,
dont les termes sont touchants et dont une phrase surtout (je la
souligne) mérite de passer à l'histoire 2 :
A Paris, ce 4 octobre 1789.
Monseigneur,
Les députés des Juifs établis dans les Évêchés, l'Alsace et la Lorraine
prennent la liberté de renouveler leurs sollicitations pour être admis
mercredi prochain à la séance du soir à la barre de l'auguste Assemblée
que vous présidez, ainsi que vous avez bien voulu le leur faire espérer.
Daignez, Monsieur le Président, réaliser notre espoir. Si nous avons
vécu depuis nombre de siècles dans la plus grande humiliation, notre
existence n'a jamais été si orageuse ni si inquiétante qu'elle l'est depuis
quelques mois. Les provinces que nous habitons nous voient depuis près
de deux mois à la porte de l'Assemblée Nationale, sanctuaire de la justice,
sans obtenir d'audience. Elles n'imputent pas ce retard aux importants
travaux dont l'Assemblée Nationale s'occupe, mais au mépris qu'on est
accoutumé d'avoir pour des juifs. Ce motif, tout absurde qu'il est, ne
laisse pas que d'augmenter journellement la haine populaire contre les
Juifs, de manière que, près du bonheur, ils sont menacés et persécutés
au point que bien des individus que nous représentons seraient tentés de
renoncer à leurs espérances pour rentrer dans la vie douloureuse que
l'habitude seule a pu leur rendre supportable.
L'Assemblée Nationale n'ignore pas que les communautés que nous
représentons sont écrasées sous le poids des impositions, droits de pro-
i. Le Courrier de Gorsas, n° LXXXVI1, du 2 octobre (IV, p. 21).
2. Archives Nationales, C 32, dossier 269, pièce 28. La pièce est signalée par
Brette, I, p. cxliii, sous le titre assez inexact de « Pétition des Juifs d'Alsace ».
208 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
tection et autres, qu'ils sont obligés de payer seulement pour respirer
l'air, et que les Juifs d'Alsace viennent d'être réduits à la mendicité par
le pillage de leurs maisons.
Le long séjour à Versailles de leurs représentants [ajouté à la marge :
élus en-vertu d'une permission du Roi] est un fardeau de plus pour ces
communautés 1 . Enfin, Monsieur le Président, nous ne craignons pas de
le dire, plusieurs siècles de persécutions que nous avons eu la force de
supporter nous ont paru moins longs que les jours que nous passons à la
porte du temple du bonheur sans y entrer i .
Nous sommes persuadés, Monsieur le Président, que l'Assemblée
Nationale aura égard à notre situation et qu'elle nous fera oublier les
maux que nous avons endurés. Nous bénirons à jamais le jour où nous
aurons obtenu justice de la part de la Nation, à laquelle nous consacre-
rons avec reconnaissance nos vies et nos fortunes.
Nous sommes, etc. 3
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[ Berr Isaac Berr.
Cette belle lettre eut le malheur de parvenir à une mauvaise
heure. Le 5 octobre le peuple de Paris se porta en foule à Ver-
sailles. Ce grave événement émut vivement l'Assemblée Natio-
nale ; on en oublia les Juifs.
Ce fut seulement, ce fut enfin le mercredi de la semaine sui-
vante, le 14 octobre', au début de la séance du soir, l'avant-der-
1. Les députés étaient donc défrayés.
2. Cette phrase pourrait servir d'épigraphe au beau poème de L. Wihl, Ahasver, Il
(dans le recueil intitulé Les Hirondelles) :
Un homme, dans un costume antique,
Écoute à la porte de l'assemblée des peuples. . .
3. Signatures autographes. Les deux députés lorrains ont ajouté, au-dessous de leur
nom civil, leur nom en hébreu.
4. Est-ce un hasard que Cerf Berr figure ce jour-là, pour 178 marcs 9 deniers de
vaisselle d'argent, sur l'état de la bijouterie et vaisselle portée à la Monnaie (L. Kahn,
Les Juifs de Paris pendant la Révolution, 1:32)
t'.ÈS JUIFS ET La convocation des ÉTATS GÉNÉRAUX 209
trière • de 'celles qui se tinrent à Versailles, que les six députés
furent admis dans le « temple du bonheur » 1 . Le Procès-verbal
officiel porte : « Les députés des Juifs des provinces des Évêchés,
d'Alsace et de Lorraine ont demandé la permission d'être admis à
la barre 2 . » Le Moniteur sait que ce sont « Messieurs les députés
de la Lorraine » qui ont demandé l'autorisation pour eux 3 . Y en
eut il un autre que Grégoire? « L'Assemblée le leur ayant permis,
poursuit le Procès-verbal, un d'eux a fait lecture d'une requête où
ils expriment leurs vœux et l'espoir qu'ils ont que l'Assemblée
voudra bien s'occuper de leur sort. » Ce fut Berr-Isaac Berr qui
prit la parole dans ce moment solennel. L'allocution qu'il lut, et
qu'il avait sans aucun doute composée, est trop connue pour avoir
besoin d'être reproduite 4 . Le ton en est respectueux jusqu'à l'hu-
milité, non sans laisser percer quelque dignité. Le style en est
pompeux et sensible — le style du temps — mais avec quelque
chose de gauche qui lui donne une saveur de sincérité. L'orateur
commence par mettre les Juifs sous l'égide en quelque sorte de
Dieu et de l'humanité. Il rappelle leurs souffrances et leur soumis-
sion — comparer l'Adresse du 31 août — leurs espoirs et leurs
vœux « timides ». Ces vœux n'étaient pas si timides, mais l'ora-
teur ne spécifie pas ces demandes 5 ; il se borne à rappeler qu' « elles
sont consignées dans les Mémoires que nous avons eu l'honneur
de mettre sous vos yeux. » Ces Mémoires ne peuvent être que
l'Adresse du 31 août et le Mémoire particulier pour la commu-
nauté de Metz rédigé par Ber-Isaac Bing ; ils avaient été distribués
peu auparavant aux membres de la Constituante par les soins de
nos députés 6 . Enfin, Berr-Isaac Berr supplie l'Assemblée d'opérer
1. Michelet, Histoire de la Révolution française^ II, 16 (Nouvelle édition, Calmann
Lévy, 1899) : « Ge fut comme une revue de toutes les infortunes ; tous les revenants du
moyen âge apparurent à leur tour, en face du clergé, l'universel oppresseur. Les Juifs
vinrent. Souffletés annuellement à Toulouse ou pendus entre deux chiens, ils vinrent
modestement demander s'ils étaient hommes. Ancêtres du christianisme, si durement
traités par leurs fils, ils l'étaient aussi en un sens de la Révolution française : celle-ci,
comme réaction du droit, devait s'incliner devant ce droit austère, où Moïse a pressenti
le futur triomphe du Juste. » C'est saisissant comme du Michelet, mais vu de près, cela
ne veut pas dire grand'ehose.
2. Procès-verbal de V Assemblée Nationale, III, n° 100, p. 5-6.
3. Moniteur, Réimpression, II, 62 {Archives Parlementaires, IX, 444).
4. L'original de ce discours fameux est aux Archives Nationales, G 33, dossier 285 B>
pièce 17. De la même écriture que les mots « députés de la Lorraine » au bas de la
lettre du 4 octobre, autant dire de la main de Berr-Isaac Berr.
5. M. Plister, Histoire de Nancy, III, 330, écrit que Berr-Isaac Berr demande « la
pleine liberté civile ».
6. Cela parait ressortir de ce que dit Thiébaut à la suite de sa Discussion de la
proposition de Custiae sur la liberté du culte {Archives Parlementaires, X, 706 a),
T. LXVI, n° 132. 14
210 REVUE DES ETUDES JUIVES
une réforme <* jusqu'ici trop inutilement souhaitée, que nous solli-
citons les larmes aux yeux ». Un journal assure que « les députés
du peuple juif ont été entendus avec cet intérêt qu'inspirent tou-
jours le cri de l'humanité outragée et les gémissements de l'op-
primé '. »
Le président, Fréteau de Saint-Just, répondit avec bienveillance:
« Les grands motifs que vous faites valoir à l'appui de vos
demandes ne permettent pas à l'Assemblée Nationale de les
entendre sans intérêt; elle prendra votre Requête en considéra-
tion et se trouvera heureuse de rappeler vos frères à la tranquillité
et au bonheur, et provisoirement vous pouvez en informer vos
commettants. » Cette réponse fut « applaudie par l'Assemblée avec
l'attendrissement que méritent les malheurs et les préjugés dont
les Juifs sont victimes 2 . »
Grégoire, estimant que ce n'était pas assez et voulant tirer parti
de ces bonnes dispositions pour obtenir de l'Assemblée un enga-
gement ferme, se leva pour dire : « Attendu qu'on ne peut ajourner
à terme fixe l'affaire des Juifs, qu'on leur promette au moins de la
traiter dans le cours de la session présente; et je demande que
leurs députés ici présents aient permission d'assister à la séance 3 . »
Un tel honneur accordé à des Juifs dut paraître inouï à ceux qui
ne sentaient pas la nécessité d'une réparation. « Malgré les récla-
mations de quelques personnes que je suis fort aise de ne pas
connaître, les deux demandes ont été accordées par l'Assemblée
Nationale », ajoute Grégoire daus sa relation. Le Courrier de
Gorsas sait que ce sont « quelques membres du clergé » qui mur-
murèrent 5 . « L'Assemblée leur a donné séance à la barre, dit le
Procès-verbal officiel, et a arrêté que leur affaire serait traitée dans
la présente session, h La Constituante y a mis le temps :j , mais elle
a fait honneur à sa parole : elle ne s'est pas séparée sans donner
aux Juifs les droits civiques.
Le Courrier de Provence, III, n° liv, p. 9, dit dans sa relation de la séance du
14 octobre : « les députés ont remis des mémoires où ils établissent la justice de leurs
demandes ».
1. Annales politiques et littéraires de la France, n° du 16 octobre
■1. Mémoires de Bailly, 111 , 171 (dans le Supplément, qui n'est pas de Bailly, mais
d'un autre constituant).
:j. Motion en faveur des Juifs, xv.
4. Le Courrier de Gorsas, n° ci, du 17 octobre (IV, 243).
5. La lettre des députés juifs du 4 octobre porte en haut, dans la marge, cette note :
« Du 24 octobre 1789. M. le Président de l'Assemblée Nationale est prié très instamment
de la part du Comité fies Rapports de demander l'ordre du jour pour les Juifs des
Érèchés, d'Alsace et de Lorraine. » Nous ne savons pourquoi ce ne fut pas fait.
Les juifs et la convocation des états généraux 211
Nos députés s'empressèrent de publier raccueil qu'ils avaient
reçu et la promesse qui leur avait été faite. Ils firent imprimer le
discours de Berr-Isaac Berr avec un extrait du procès-verbal *. Tls
prenaient acte, ils croyaient toucher au but. Ils avaient atteint leur
objectif immédiat, ils avaient été entendus par les représentants
de la nation. L'émancipation était en marche.
Les historiens ne se rendent généralement pas bien compte de
ce que sont et d'où viennent les députés juifs qui parurent le
14 octobre à la barre de l'Assemblée Nationale. Nous les connais-
sons bien maintenant. Nous les avons suivis depuis leur arrivée à
Paris jusqu'à leur admission par-devant la Constituante. Nous les
avons vus aux prises avec les députés des Juifs de Bordeaux,
signataires de la Lettre à Grégoire du 14 août, avec les Juifs de
Lunéville et de Sarreguemines, auteurs du Mémoire à l'Assem-
blée Nationale, avec les Juifs de Paris, dont le comité présenta à
l'Assemblée l'Adresse du 26 août. Nous avons montré comment,
sous l'influence de ces manifestations discordantes autant que sous
celle des événements politiques qui se précipitaient, nos députés
en vinrent à leur Adresse du 31 août, dont Grégoire voulut aussi-
tôt saisir la Constituante. Dans cette Adresse nous avons reconnu
un remaniement significatif du cahier que ces députés avaient com-
pilé, à leur arrivée dans la capitale, d'après les trois cahiers de
leurs provinces. Ce cahier, reconstitué et examiné article par arti-
cle, nous a éclairés sur les vœux et les besoins des Juifs « alle-
mands », tandis que le Mémoire remis à Malesherbes en 1788 nous
a donné une idée de ce qu'aurait pu être le cahier des Juifs « por-
tugais », s'ils avaient tenu à en dresser un. Nous avons expliqué
pourquoi et comment les Juifs << allemands » et « portugais »
avaient été traités différemment par le gouvernement à l'occasion
de la convocation des États généraux, ceux-ci participant, non
sans difficulté, aux opérations électorales à Bordeaux etàBayonne,
1. Discours des députés des Juifs des provinces des Évéchés, d'Alsace et de Lor-
raine, prononcé à fa barre de V Assemblée Nationale par le sieur Berr-Isaac-Berr,
Vun des députés de la Lorraine, et l'extrait du Procès-verbal de l'Assemblée
Nationale y relatif. Paris, Belin, 1789; 7 p. in-8° [Bibliothèque Nationale : Ld l8 '*33].
De cet imprimé se sont servis le Courrier de Gorsas, n° ci, du 17 octobre (IV, 242-3) ;
Grégoire, Motion, xm-xv; le Moniteur, Réimpresion, II, 62 {Archives Parlemen-
taires, IX, 444), et l'anonyme dans les Mémoires de Bailhj, l. c. (Halphen, Recueil
des lois... concernant les Israélites, 181-2) ; ces deux dernières sources ont défiguré
le nom de Berr-lsaac Berr en Besr-Isam-Besr. Il est traduit en hébreu dans le Meassef,
1"pP, P- 30-32. Gatmoly, La France Israélite, p. 60, en signale aussi des versions
allemande et hollandaise; M. S. Seeligmann ne connaît pas cette dernière et doute
qu'elle existe.
212 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ceux-là écartés, non sans hésitation, de la convocation nationale,
mais autorisé?, sur les instances de Cerf Berr, à procéder entre
eux à une sorte de consultation officieuse, d'où sortit le cahier
destiné au gouvernement. Le sort fait aux Juifs « allemands » s'est
suffisamment expliqué par l'altitude malveillante de leurs conci-
toyens chrétiens, dont les dispositions et les réclamations nous
sont apparues dans les cahiers de 1789, que nous avons dépouillés
à la lumière de la condition légale des Juifs dans chacune des trois
provinces de l'Est : toute l'Alsace avait fait chorus contre les Juifs;
les Évêchés, avec quelques exceptions notables, et la Lorraine
avaient donné la réplique à l'Alsace. Mais cette quasi-unanimité
dans l'hostilité a perdu quelque peu de son effet après que l'on a
recherché sous quelles influences certains cahiers de l'Est avaient
été rédigés 1 , que l'on a considéré que quelques cahiers, à Metz et
à Paris, sont favorables aux Juifs et qu'enfin les premiers annon-
cent le crépuscule de l'ancien régime et les autres l'aurore du
régime nouveau.
En retraçant ainsi les événements qui se sont déroulés pour les
Juifs de France pendant la période de la convocation — et pour
eux cette période ne prend fin que le jour où la Constituante fut
saisie de leurs vœux par leurs députés — nous n'en avons pas seu-
lement établi la continuité et comme l'unité d'intérêt; précisé-
ment parce que cette période préliminaire s'est prolongée pour les
Juifs en pleine Révolution, elle nous a permis de dégager les
données de la question juive telle qu'elle s'est posée à cette époque
historique entre toutes. De même que l'histoire de la convocation
est nécessaire à l'intelligence de la Révolution, tout de même
ce qui s'est passé à ce moment pour les Juifs et chez les Juifs
explique l'histoire de leur émancipation. Il importait donc de
mettre en lumière cette page, trop peu connue, qui commande un
des chapitres les plus importants de l'histoire juive.
M. Liber.
1. Pondant la publication du présent travail, M. Ch. Etienne a édité les cahiers pri-
maires du bailliage de Dieuze (Paris, 1912) et M. F. Martin a aualysé ceux des bail-
liages vosgiens (La Révolution dans les Vosges, années 1911 et 1912). Ici et là il est
question des Juifs.
NOÉ SANGARIOU
ÉTUDE SUR LE DÉLUGE EN PHRYGIE ET LE SYNCRÉTISME
JUDÉO-PHRYGIEN
Teste David cum Sibylla.
IV
On a vu comment Apamée se trouvait être en possession d'une
légende phrygienne du déluge qui, par de nombreuses analogies,
devait, en quelque sorte, appeler la légende juive à s'unir à elle.
Cependant, on ne saurait se flatter d'avoir complètement expliqué
ainsi comment Apamée fut amenée à s'approprier officiellement la
légende juive de Noé, en la commémorant sur ses monnaies. On
ne peut le comprendre qu'en jetant un coup d'œil sur l'ensemble
du syncrétisme judéo-phrygien dont les bronzes d'Apamée mar-
quent l'apogée. Tout en cherchant à mettre en lumière celles des
manifestations de ce syncrétisme qui intéressent notre étude, on
essaiera d'élucider les points encore obscurs de la question qui en
a été le point de départ.
#*#
Nous avons vu que le mélange des traditions lydo-pbrygiennes
avec les traditions cbaldéo-syriennes a pu commencer à la fin du
111 e siècle, avec Mnaséas de Patras et Hiéronymos d'Alexandrie,
pour se développer au début du i er siècle chez Alexandre Poly-
histor; c'est probablement dans les premières années du 11 e siècle
qu'un Juif a composé le Chant Sibyllin où TArarat est placé en
Phrygie; peut-être Apamée passait-elle, dès lors, pour voisine de
cet Ararat phrygien.
1. Voir Revue, t. LXV, p. 161, et plus haut, p. 1.
214 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Pour que cette légende ait pu se former, il a fallu que les Juifs
fussent nombreux en Phrygie ; pour qu'elle ait duré jusqu'au
111 e siècle de notre ère, il faut que leur situation n'ait fait que s'y
affermir durant ce laps de quatre siècles.
Un rapide coup d'œil sur la diaspora en Phrygie va nous
montrer que les conditions qu'il nous faut supposer ont été rem-
plies 4 .
C'est entre 212 et 205 que deux mille familles juives de Mésopo-
tamie et de Babylonie furent envoyées par Anliochos III en Phry-
gie et en Lydie pour y recevoir des terres 2 .
\En établissant ces familles juives de Babylonie en Asie Mineure,
Antiochos III ne faisait peut-être que se conformer à une tradi-
tion de sa maison; à en croire Josèphe, son fondateur, Séleukos
1. Sur la diaspora en Asie, il suffit de renvoyer maintenant à Schuerer, op. cit.,
III 11909), p. 13-23. Je n'ai pu voirie travail de Sir Ramsay, The Jews in the Graeco-
Asiatic cities (Expositor, 1902, p. 19-33 et 92-109) ; celui de J. Pilcher, The Jews in
Galatia (Proc. of. Bibl. Arch. Soc, 1903, p. 225-37) est sans valeur. Le seul docu-
ment nouveau important à ajouter à Schuerer est la dédicace de la synagogue de Sidé
en Pamphylie (Th. Reinach, R. E. ,/., 1910, 131; la restitution Eiacbuç a été proposée
précédemment parle P. Vincent, Journ. llell. Stud., 1909, p. 130). On peut signaler
aussi l'épitaphe d'une Marthiné à Tyane (Rott, Kleinasiat. Denkmaeler, p. 370), qui
peut d'ailleurs être chrétienne, et une épitaphe peut-être juive à Gésarée de Cappadoce
(H. Grégoire, B. C. H., 1909, n. 31). Toutes les autres inscriptions judéo-grecques sont
reproduites par J. Oehler, Epigraphische Beitraege z. Gesch. d. Judentums (dans
Monatshefte f. Gesch. d. Judentums, 1908), p. 296-302. Dans la Géographie du
Talmud de Neubauer, on peut relever encore la mention de colonies juives à Laodicée
(Lodkia) et peut-être à Kelenderis en Cilioie.
2. Josèphe. Ant., XII, 3, 4. L'authenticité de, ce document me semble avoir été
contestée à tort par Willrich et par Biicbler (Die Tobiaden und die Oniaden, 1899,
p. 144). Même si le rescrit d'Antiochos III à Zeuxis n'est pas authentique dans ces
termes, les conditions où il aurait été émis sont indiquées avec assez de précision
pour qu'on en puisse fixer la date, et cette date explique le document : 1° C'est lors-
qu'il se trouvait en Haute-Asie qu'Antiochos aurait écrit ce rescrit ; il ne peut s'agir
que de sa fameuse expédition dans les hautes satrapies de 212-205. 2° 11 adresse son
rescrit à son stratège Zeuxis, qui parait désigné pour conduire les émigrants en Lydie.
Il n'y a aucune raison pour ne pas identifier ce Zeuvis, « un de ses amis intimes »,
avec le Zeuxis qu'on connaît comme satrape de Babylonie en 221 et qu'on retrouve en
219 au siège de Séleucie du Tigre, en 201 comme satrape de Lydie-Phrygie, en 190 à
Magnésie (qu'on n'objecte pas que, dans le rescrit, Antiochos III appelle Zeuxis « son
père » : on sait que ce titre se donnait honoris causa; Antiochos étant né en 240, Zeuxis,
qui a pu naître vers 260, a pu, de toute façon, avoir droit à ce titre de respect). 3° Quant
aux mouvements séditieux dont il est question, ils se comprennent fort bien vers 212,
quand Antiochos III vient de réprimer la révolte d'Achaios. La région d'Apamée et de
Laodicée a pu être particulièrement attachée à Achaios ; c'est à Laodicée qu'il prit la
couronne royale; c'est cette région qui lui servit de base pour ses opérations contre
les Pisidiens, opérations où nous savons qu'il soumit la Milyas. C'est alors que la
roule d'Apamée a Adalia par Baris a pu être ouverte définitivement. H y a peut-être
eu dans cette région des confiscations sur lesquelles auraient été prélevées les terres
données aux Juifs.
NOÉ SANGARIOU 215
Nikator, « dans les villes qu'il fonda en Asie et en Syrie et même
dans sa capitale d'Antioche, concéda aux Juifs le droit de cité et
leur conféra les mêmes privilèges qu'aux habitants Macédoniens ou
Hellènes, régime qui est encore en vigueur maintenant 1 ». Ainsi,
il a pu y avoir des Juifs à Apamée dès sa fondation par Antio-
chos I er . Ceux d'Éphèse peuvent avoir reçu le droit de cité d'Antio-
chos II 2 . En tout cas, il faut donner au moins un siècle à la
Diaspora pour expliquer que, dans un vers qu'on place vers 140,
la Sibylle puisse s'écrier que « la terre entière et la mer entière
sont pleines » de Juifs 3 . Dans un autre 4 , elle parle de Yohoq ^Zolo-
[xomoç qui aurait régné en Phrygie comme dans toute l'Asie, pré-
tention que le nombre des Juifs explique moins, sans doute, que
la tradition dès lors répandue de l'abordage de l'arche en Phrygie.
En 139/8, par les destinataires de la circulaire en faveur des Juifs
attribuée au Sénat, on voit que ceux-ci formaient des colonies
importantes dans les royaumes de Pergame et de Gappadoce qui se
divisaient alors l'Anatolie ; elles y existaient certainement au temps
de César ainsi qu'à ïralles et à Milet et dans les ports de Guide,
Halicarnasse et Myndos en Carie, de Phasélis en Lycie, et de Sidé
en Pamphylie 5 . Par le Pro Flacco, on sait qu'il existait en 62/1
des communautés importantes à Pergame, Adramyttion, Laodicée
et Apamée ; par Josèphe, qu'il en était de même à Sardes en 50 6 .
Saint Paul, natif de Tarse, rencontre des communautés juives en
Lycaonie, à Ikonion, à Antioche de Pisidie, à Kolossai, à Thyateira,
à Sardes, à Éphèse. Les inscriptions nous font connaître des Juifs
dans la région qui nous intéresse aux trois premiers siècles de
notre ère, aux villes suivantes : en Phrygie, en dehors d'Apamée,
à Nysa, Hiérapolis, Akmonia et Dorylée (et, sur des monnaies, à
1. Jos., Ant., XII, 31, § 119.
2. Jos., C. Apion, II, 4. Cf. Scliuerer, op. cit., III, p. 15.
3. Orac. Sib., III, 271. Peut-être faut-il faire descendre la composition de ce texte
vers 80.
4. Orac. Sib., III, 167.
5. I Maccli., 15, 16-24. Cf. Schuerer, op. cit., III, p. 4. On pourrait supposer qifil
y avait des Juifs en Lydie dès le iv e siècle. On sait, en effet, que c'est en Hyrkanie
qu'Artaxerxès Ochos transféra les Juifs révoltés en 350 et on constate que des Hyrka-
niens avaient été établis à l'époque perse en Lydie, où ils avaient donné leur nom à
la plaine Hyrkanienne. D'autre part, on a supposé que l'épisode d'Holopherne devait
des traits à l'histoire du prince cappadocien Orophernès, qui se place vers 160-50. Cf.
Bouché-Leclereq, Histoire des Séleucides, 1913, p. 325 (B.-L. ne discute pas cette
hypothèse).
6. Jos., Ant., XIV, 10, 17. Rappelons aussi le mot de Philon dans sa Legatio ad
Caium, 33 : 'louoouoi xaô 'ey.aaxriv uôXtv eîat uafjnrXY]6£Ïç 'Aaîa; xai Zupta;.
216 REVUE DES ETUDES JUIVES
Sala); en Galatie, à Germé et à Aucyre*; en Lydie, à Thyateira,
Magnésie du Sipyle, Hypaipa; en Cappadoce, à Césarée et à Tyane;
en Pisidie, à Antiochejet à Termessos ; en Lycie, à Phasélis, Tlôs,
Limyra et Korykos; en Pamphylie, à Sidé ; en Gilicie, à Tarse 2 .
Que les Juifs dont on rencontre la trace dans ces cités ne s'y
trouvent pas comme étrangers de passage, mais comme membres
de colonies fixes, il suffit pour l'établir de rappeler quelques faits
qui résultent des inscriptions mômes qui révèlent leur présence.
Elles nous font entrevoir des communautés considérables, portant
les noms de katoikia (Hiérapolis), de laos (Hiérapolis), ou d'ethnos
(Smyrne, Éphèse) ; les Juifs ont un statut particulier (Apamée),
leur juridiction propre (Sardes), leurs archives (Hiérapolis) etleurs
tombes collectives (Tlôs), enfin et surtout leurs synagogues (Phocée,
Myndos, Akmonia, Sidé, Antioche de Pisidie) ; ils se divisent en
presbyteroi (Smyrne, Korykos) et en neôteroi (Hypaipa) ; ils ont
même pu avoir part à l'administration de la cité, puisqu'on les ren-
contre comme magistrats monétaires. A Sala, à la frontière de la
Phrygie et de la Lydie, on trouve sous Trajan, Antonin et Marc
Aurèle, trois monnaies frappées, la première kitï MsXîtwvoç EaX(a[xo>-
voç) àp/(t£û£CL>ç) SaXvjvtoV, les deux autres è-nt 'AvBpoveixou SaXocfxwvo;
SaX'/jVtov 3 ; les deux fils de ce Salomon ne peuvent guère être que
des Juifs et les noms qu'ils portent se retrouvent chez les Judéo-
Chrétiens hellénisés (pensez à l'évêque contemporain Méliton de
Sardes). C'est, au contraire, comme Juive convertie qu'il faut con-
sidérer sans doute, à Akmonia, cette Julia Severa qui apparaît,
d'une part, en grande prêtresse aux côtés de son mari Servenius
Gapito, grand prêtre; d'autre part, comme construclrice de la
synagogue !i . Ces faits permettent de se demander si les moné-
taires mentionnés sur deux des bronzes au type de Noé, l'agono-
thète Artémas et le grand prêtre M. Aur. Alexandros, ne sont pas
des Juifs ou, du moins, des Judaïsants. Leurs noms se retrouvent
chez des Juifs et le culte impérial semble avoir été admis par les
Juifs d'Asie.
1. Je m'appuie sur la Sau-Sarst; B?ou.{ou 'Ayxvpavr] d'une épitaphe attique, T. G.,
III, 2225. Il n'est pas certain que ce soit une juive, cf. sur les noms de ce type p. 223,
d. 3; 224, n. 1.
2. Pour la force numérique que pouvaient atteindre ces communautés, on peut rap-
peler que, d'après Josèphe (Ant., XVIII, 9, 9), 50.000 Juifs furent massacrés à Séleucie
sous Claude, et que, d'après le Talmud, Sapor aurait tué 12.000 Juifs sur 40.000 hab-
itants à Césarée Mazaka, Neubauer, op. cit., p. 319.
3. Head, Cal. Brit. Mus. ; Lydia, p. 227, 232, et liev. Nwn., 1898, Coll. Wad-
dinyton, n° 6453.
4. Head, Cal. Brit. Mus. : Phrygia, p. xxn. Sur le judaïsme de Severa, Ramsay,
Ciliés and Bishoprics, I, p. 637-40, 673-5.
NOÉ SANGARIOU 217
#*#
Le nombre et l'importance de ces communautés juives ne pou-
vaient manquer d'amener une certaine fusion entre leurs croyances
et celles des Phrygiens.
Cette fusion a dû commencer par les légendes. Il nous en reste
des traces de deux ordres : d'une part, chacun des deux peuples
semble avoir revendiqué respectivement le privilège d'être antérieur
à l'autre et de l'avoir conquis ou civilisé. On a vu le rôle prêté à
Mopsos et à Deukalion en Syrie, rôle qui a pu sembler fondé par
les traces qu'ont laissées en Syrie les peuplades asiatiques qui l'ont
envahie, à la suite des Philistins et des Teukriens,au xn e siècle av.
J.-G. La mise en rapport des Solymes de Lycie avec Hiérosolyma\
celle du Jardanos et du Marnas, rivières de Lydie, avec le Jourdain
et le Zeus Marnas de Gaza, ce sont là quelques-uns des faits que
les auteurs de Phrygiaca et de Lydiaca ont dû invoquer. Les Juifs
n'ont pas manqué de retourner l'argumentation, et la présence
d'éléments sémitiques, qu'on a cru relever en Lydie 2 , a pu prêter
quelque vraisemblance à leurs dires. Commentant le dénom-
1. On s'appuyait sur Homère (Od., V, 383) et sur un passage du poète Clioirilos
décrivant l'armée de Xerxès (Jos., C. Ap., I, 22, § 173. Cf. Ant., Vil, 3, 2, § 67, et
Tac, Hist., V, 2). Peut-être cette étymoiogie de Jérusalem se trouvait-elle dans l'ou-
vrage où Ménandre d'Éphèse « a raconté pour chaque règne les événements accomplis
tant chez les Grecs que chez les Barhares », C. Ap., I, 18, § 11. Il s'est trouvé des
savants modernes pour considérer les Solymes comme Sémites en les rapprochant des
É'ymes de Sicile et d'Élymaïde. Cf. Treuber, Gesch. der Lykier, p. 26 (1887). La
Sibylle appelle plusieurs fois les Juifs « les Solymes ». On a trouvé au Hauran des
dédicaces à un Zeus Solmos (Littmann, Princeton expédition, 111, A, 3, n. 239).
2. Sur Lucl fils de Sem dans la Genèse, et les Sémites en Lydie, cf. Radet, La
Lydie au temps des Mermnades (1893), p. 54. On s'accorde aujourd'hui à voir dans
les Leukosyriens des Hétéens, et non plus des Sémites, et on s'étonne que Sir W. Ram-
say (Cities and Bishoprics, I, p. 3, et Churck in Roman Empire, p. 142) ait donné
son adhésion à Longpérier, qui voyait dans ACE1G l'épithète de Zeus sur les monnaies
de Laodicée, au lieu d'une forme d'Asios, héros divinisé des Lydiens (cf. Radet, op.
cit., p. 68), l'arabe aziz « le fort ». Sans doute, Azizus a été invoqué sous l'Empire
comme Bonus Plier Phosphorus ; mais il est beaucoup plus vraisemblable qu'ACEIC
est ici l'équivalent de ATAIOC, le vocable de Zeus à Sardes et à Kidramos près de
Laodicée. On sait qu'une des tribus de Sardes est dite 'Aoiâç et que l'*A<uoç >£ipv
dont l'Iliade parle dans la vallée de Kaystre était localisé au-dessus de Nysa, dans une
haute vallée de la Messogis. Si la ville d'Asia sous le Tmole dont parie Stéphane de
Byzance a disparu à l'époque historique, on connaît une 'Aiiox(o[xy) près d'Ikonion
et le géographe assure qu'on appelait Estonie ou Asie le territoire de Sardes; Démé-
trios de Skepsis étend ce nom à la Méonie. On montrait sur le Kaystre un herôon
d'Asios (Strabon, XIV, 2, 45). Quant au 0eô; T^ioroq d'une inscription de Laodicée,
on sait qu'il n'y a plus lieu d'y voir, avec Waddington, l'équivalent d'Aziz, mais celui
du « Très Haut » judéo-chrétien.
218 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
brement de la Genèse, Josèpbe ' fait de Gomar, — éponyme des
Gimmériens ou Gaulois—, le père d'Asclianaz, Riphath et Thor-
gam; « Aschanagos fonda les Aschanagiens que les Grecs appellent
aujourd'hui Bithyniens 2 ; Riphatès, les Riphatbéens, aujourd'hui
Paphlagoniens ; Thorgamès 3 , les Thorgaméens qu'il plut aux
Grecs d'appeler Phrygiens ». La littérature talmudique fait de
Togarmah l'Arménie et d'Aschkenaz l'Asie''; sans doute ce nom
évoquait il le souvenir du lac Askania en Bithynie. C'est en Phry-
gie que le ïalmud place les dix tribus généralement localisées en
Arménie : « le vin phrygien et les bains, dit-il, ont séparé les dix
tribus de leurs frères » 5 . Ainsi, si les Phrygiens ont oublié le vrai
dieu, c'est à cause de leur vin et de leurs thermes. Le grief est
caractéristique.
On se trouve ainsi amené de l'histoire aux légendes. Sur ce ter-
rain, même sur celui des traditions bibliques, le syncrétisme
paraît avoir pris racine. L'arche de Noé à Apamée n'est pas un fait
isolé. Si Ton fait vivre trois cents ans Nannakos, c'est certaine-
ment par l'influence des trois cent soixante-cinq ans d'Hénoch
dont on sait quelle fortune eut alors le livre apocryphe 6 . É-noch,
le seul des patriarches qui fut transféré au ciel, est peut-être un
doublet de Noah. Comme lui, Oum-Napishtim, le Noé babylo-
1. Josèpbe, I, 6, 1, § 126.
2. Le texte porte 'Prjytvs;, qui n'a aucun sens. Je proposerai de corriger en une
forme comme BîOiveç. Le Talmud appelle la Bithynie Vilhinia (Neubauer, op. cit.,
p. 422).
3. Neubauer, op. cit., p. 371. Josèpbe écrit ©uypâfXYj:;. N'est-ce pas dans le dessein
de rapprocher ce nom de celui du roi d'Arménie bien connu Tigranès? Lagarde (Gesam-
melte Abhandl., p. 256) suppose que la forme originelle serait Teûypatxo; qui serait à
Tôuxpo; ce que "Ifj.opap.oc est à "Ip.ëpo;. D'autre part, le BJg-véda connaît une Mer des
Tugra qui parait être la Caspienne (cf. H. Brunnhofer, Arische Urzeit, p. 27).
4. Neubauer, op. cit., p. 310. On parait avoir pensé aux deux lacs Askania de
Bithynie et de Phrygie, indices de la migration d'une tribu d'Askaniens qui a peut-
être gagné l'Arménie avec l'avaut-garde des Moscho-Phrygiens. Ce seraient les
Ashgouz-Ashkenaz qu'on y a vus en guerre ;ivec les Assyriens. A cette identification
admise par Ed. Meyer [Gesch. des Altertums, I, § 473) j'ajouterai que Mên-Askaènos,
le grand Dieu d'Antioche de Pisidie, doit sans doute son vocable au passage des
Askaiens ou Askaniens dans la région : c'est précisément là qu'ils ont laissé leur nom
à i'Egerdir Geul, l'antique Askania, le grand lac qui sépare la Phrygie de la Pisidie.
Pour Askalon fondée par Askanios ou Askalos, cf. 2 e art., p. 38.
5. Neubauer, op. cit., p. 315 et 372. Notons qu'Homère parle déjà de la Phrygie
ampéloessa et Apamée était célèbre pour son vin (Pline, XIV, 2, 2; Strabon, XIII, 4, 11).
6. On sait que toute une série de passages du Livre d'Enoch ont pu être isolés
comme faisant partie d'une sorte d'Apocalypse de Noé, prophéties mises au compte de
ce patriarche qui passait pour l'arrière-petit-fils d'Enoch et pour avoir symbolisé l'âge
qui suivait celui d'Enoch. D'ailleurs, Noé paraît n'avoir été qu'un doublet d'Enoch. Des
deux caractères que les Chaldéens attribuaient à leur Atrachasis, le déluge fut donné
NOÉ SANGARIOU 219
nien, devient immortel. Connaissant ainsi les secrets des desti-
nées, il peut les révéler aux mortels. A la fin du II H Chant Sibyllin,
la Sibylle se dit fille ou belle-fille de Noé et se vante de tenir ses
oracles du patriarche « à qui tous les événements suprêmes ont
été dévoilés 1 ».
L'influence juive peut également s'être marquée dans celte
légende née sans doute aux sources du Méandre 2 : « Maiandros,
fils de Kerkaphos et d'Anaxibia, faisant la guerre contre les Pessi-
nontins, promit à la Mère des Dieux, s'il remportait la victoire, de
lui sacrifier le premier qui viendrait le féliciter de ses hauts faits,
portant des trophées. Victorieux, le premier qu'il rencontra à son
retour fut son fils Archélaos avec sa mère et sa sœur; par respect
pour la parole engagée aux dieux, il se vit contraint de traîner ses
proches aux autels. Désespéré, il se jeta dans le fleuve, qui fut
appelé depuis Méandre 3 . »
Cette légende peut-elle n'avoir pas été influencée par celle de
la fille de Jephté? Et Jephté et Japhet n'ont-ils pas influencé le
Japetos grec 4 ?
à Noé, le transfert au ciel laissé à Enoch. L'invention de l'écriture attribuée à Enoch
fait penser aux livres sacrés cachés par le Noé babylonien. Cf. la traduction du Livre
d'Enoch par Fr. Martin (1906), Schuerer, op. cit., III, p. 265-95, et Lagrange, Le Mes-
sianisme chez les Juifs, 1909, p. 60-131.
1. Voir plus haut, p. 166, n. .
2. Je traduis ce texte de Plutarque, De Fluviis, ix (d'après Tiu.6).ao; èv à <î>puYtay.àW
xai 'AyaOoxXyj; ô £âu.io; èv xr} IkcrcnvouvTtcov uoXixeia, F. H. G., IV, 521). G. Muller
hésite entre Timolaos de Cyzique, disciple de Platon, et Timolaos de Larissa, disciple
d'Anaximène, mais aucune des deux identifications ne s'impose. Agathoklès est
inconnu. Ne serait-ce pas Agathoklès de Cyzique? De toute façon ce n'est pas avant
que Pessinonte ait été annexée au royaume de Pergame (milieu du n e siècle av.) qu'on
a dû publier en Grèce une Constitution de Pessinonte.
3. Il faut remarquer que quelques histoires semblables nous sont connues: 1° un
oracle ordonne à Araxès, roi d'Arménie, de sacrifier, pour obtenir la victoire, les deux
plus nobles vierges du pays, ses filles (Ps. Plut., De Fluv., xxm, 1) ; 2° Érechthée
sacrifie sa fille à Perséphone (Clém. Alex., Protr., III, p. 12, d'après Démaratos, F.
H. G., III, 379, 4 ; cf. Agamemnon sacrifiant Iphigénie) ; 3° Idoménée sacrifie son fils
à Poséidon, lui ayant promis, s'il lui accordait un heureux retour en Crète, de lui
immoler le premier qu'il rencontrerait en abordant dans sa patrie (Serv. ad Aen.,
III, 121; XI, 264; cas semblable dans Pausanias, IX, 33, 4); 4° Marius sacrifiant sa
fille toi; à7uoTpo7ratotç {idem, d'après Dôrothéos d'Askalon ; cf. Gabriels-on, Ueber die
Quellen Clem. Alex., p. 53). Ce sacrifice n'a certainement pas eu lieu; mais des
Syriens de l'entourage de Marius, — la prophétesse Martha peut-être juive ? — ont pu
répandre le bruit que Marius ne sauverait Rome qu'en agissant comme Jephté, sacri-
fiant sa fille à Jahvé, ou Mésa, immolant son fils à Kamos.
4. Je pense à des légendes comme celles qui font de Prométhée le fils de Japetos
et d'Asia, le père de Deukalion, légendes où Japetos symbolise évidemment l'Europe
(cf. Tumpel, art. Deukalion du Pauly-Wissowa, col. 264). Dans la conception gnos-
tique du Premier Homme comme rédempteur de l'humanité les idées judéo-chré-
220 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
La tradition, dont Tacite est l'écho, qui veut que Judéens soit
une déformation iïldéens n'a-t-elle pas dû être inventée au pays
de rida phrygien 1 ? Et faut-il rappeler que, dès le n° siècle av.
J.-C, le Juif Artapanos nommait Moïse MoWoç pour l'identifier avec
le Mousaios des Grecs, Musée, maître d'Orphée et prophète des
orphiques 2 ?
Que ce syncrétisme judéo-phrygien "a fini par atteindre les divi-
nités elles-mêmes, on n'en doute plus aujourd'hui, Non seulement
Jahvé Sabaolha été identifié, dès le 11 e siècle av., àZeus Sabazios-—
et, grâce à cette identification, Jahvé paraît une sorte de Dionysos
aux Grecs éclairés du temps de Plutarque —, mais le redoutable
dieu des Juifs s'est laissé adorer par les Gentils sous le nom de
Théos Hypsistos 3 ; le mystérieux Tétragramme lui-même a peut-
tiennes se sont mêlées à celles qui avaient cours sur Gayomart, sur Attis, sur Pro-
méthée (cf. W. Bousset, Hauptprobleme der Gnosis, 1907, p. 185). Enoch semble
avoir été présenté aux Grecs dès le milieu du ii« siècle av. comme une sorte d'Atlas ou
de Prométhée, inventeur de l'astrologie (cf. Bousset, Die Religion des Judenlums irn
n eu testament. Zeitalter, 1906, p. 22; il fait remonter cette tradition à Eupolémos, qui
composa vers 150 son Histoire des Juifs utilisée par Polyhistor). On peut se demander
si ce n'est pas avant qu'il y vint par le christianisme que les Judéo-phrygiens ont
transporté à Rome le personnage de Noé. Dans les légendes du haut moyen-àge, le
patriarche passait pour être venu à Rome cent huit ans après le déluge; il aurait fondé
Nocea près de Rome après avoir ahordé au Vatican et on aurait trouvé sa tombe au Jani-
cule ; il avait été identifié, en effet, à Janus devenu fils de Japhet. On sait que c'est
au Vaticanum que se trouvait la maison-mère pour l'Occident des cultes phrygiens;
peut-être la légende de Noé fait-elle partie des traditions que le Vatican chrétien a
héritées du Vatican phrygien comme la mitre pontificale paraît bien avoir succédé au
phrygium avec humerai (Cf. B. Graf, Roma nella memoria del Medio Evo, I,
p. 89).
1. Tacite, Hist , V, 2. Cf. les Daktyles Idéens qualifiés de 'Iouôouoi par Eusèbe,
Prœp. Ev., X, 1475; cf. d'autres textes dans Lobeck, Aglaophamus, p. 1156. Ils
doivent dériver du syncrétisme sibyllin.
2. Eusèbe, Prœp. ev., IX, 27.
3. Je n'insiste pas sur cette question où tout a été dit par Franz Cumont' dans son
étude sur Les mystères de Sabazius et le judaïsme, publiée dans les C. R. A. /.,
1906, p. 63-73 ; de même pour Hypsistos et Sabazios, voir son mémoire dans le suppl.
à la Revue de l'Instr. publ. en Relgique, 1897, et ses articles Musée Relge, 1910, et
Rull. Acad. de Relgique, 1912, avec son commentaire à l'inscr. d'Amisos Xpriaxo;
SafxSrdôi (Caumont-Grégoire, Inscr. du Pont, n. 14). Rostowzew a récemment repris
l'étude des dédicaces de la Crimée au nom du Théos Hypsistos et a conclu à leur
judaïsme. J'ajoute seulement ici les raisons qui me font croire que la fusion Sabazios-
Sabaoth s'est faite en Phrygie dès la première moitié du n e siècle av. : 1° elle était
opérée en 139 quand on chassait de Rome les Juifs Sabazii Jovis cultores[\'a.\. Max.,
I, 3, 29) ; 2° c'est vers la même date que le culte de Sabazios paraît devenu officiel à
Pergame {Or. Gr. Inscr. sel., 331, III), où Sabazios est confondu avec Dionysos, qui
y était le dieu de la dynastie depuis Attalos I. — D'après P. Perdrizet (Rev. des Et.
anc, 1910, 217-47), la confusion voulue de Dionysos Sabazios avec Jahvé Sabaoth
remonterait à Alexandrie au temps de Ptolémée Philopator. Sur Dionysos Sabazios
NOÉ SANGARIOU 221
être fini par être hellénisé sous la forme d'Iuos, Ios, Jaô, IcP, et
identifié à Dionysos dont certains vocables — Iaccbos, Euios —
prêtaient à la confusion 2 .
Si les Juifs de Phrygie consentent à laisser s'helléniser leur Dieu,
si jaloux naguère, il n'est pas surprenant de les voir prendre eux-
mêmes, à côté de noms grecs dont la signification n'avait rien qui
pût offenser leurs croyances, le nom d'une divinité phrygienne :
le Srpàxwv Tupàwou 'Io-joacoç de Magnésie de Sipyle 3 , ainsi que les
Tuppwvcoç d'Akmoneia \ ne sauraient manquer d'être rapprochés
de Mèn Tyrannos, le grand dieu phrygien, et les noms les plus
caractéristiques du judaïsme, Shalaman \ Mousa, prennent l'aspect
de noms indigènes sous leur forme de Salamôn, Môusès, Mous-
sios 6 .
**#
Nulle part la fusion entre traditions gréco-phrygiennes et tradi-
tions juives n'est plus sensible que pour la Sibylle elle-même : .
à Mylasa, Bull. Corr. Hell., 1881, p. 106, 8. On trouvera des nouvelles inscript,
relatives au culte de Sabazios en Lydie dans Keil-Premerstein. Epigr. Reise in
Lydien, t. Il (1911). n os 108, 188, 211, 218, 224 (très important ex-voto au dieu Eaêoc-
0ix6:); au culte de Hypsistos, ibid., n. 28-9, 189 (Thyateira).
1. Sur ces formes, cf. Deissmann, Bibel-Studien, p. 327. Je signale seulement la
curieuse coutume d'Autioche où, un jour de l'année, on allait répétant de porte en
porte le souhait Wvyji loùç crwÇéffÔto (Malalas, p. 29) et je rappelle qu'on alla jusqu'à
consulter l'oracle d'Apollon Klarios sur le dieu 'Iàco ; Macrobe, Sat., I, 8 ; cf. Buresch,
Klaros, 1889, p. 48-55.
2. Aux faits connus à cet égard nous pouvons ajouter ici deux indices nouveaux :
Dans une inscription de Sisma, au N. d'Ikonion, patrie de la Mèter Zinzimène, on a
une dédicace 'Iuw Atovucron Eùavx^TO) ; près de Laodicée Gombusta ou trouve To^]
'Opovoïw. Oronda est sur le territoire de Sisma. Calder [Journ. Hell. Stud., 1911,
p. 96; Clans. Review., 1913, p. 10) croit à des transcriptions du nom de Jalivé sous
l'influence de noms lycaoniens comme Ouios, Ouas, Ouès ; pour le Dionysos Iuos, je
me demande s'il n'y a pas aussi une influence de Évios, Euios, surnoms de Bacchus.
Rappelons qu'Eve s'écrit en grec Eua. En tout cas, il est téméraire de voir en luos
avec Calder un Jéhovah-Dionysos. Par contre, il paraît certain que Jahvé a été identifié
à Triptolème d'après certaines monnaies de Gaza et d'Askalon,dès le début du n e siècle
(cf. R. Weil, Z. f. Num., 1910).
3. R. É. J., X, 1884, p. 76.
4. Ramsay, Cities and Bishoprics, p. 649; Rev. Et. anciennes, 1902, p. 272.
5. Voir pour Salamon à Sala, à la p. 216, n. 3. En dehors de ce nom, tous les noms
cariens du type de Salbakos, Salmônion, Salmydessos, etc., tendaient à enlever à
Salomon toute étrangeté en Anatolie.
6. Bull. Corr. Hell., 1899, p. 188 : AOp. Mcouayjç ; Termessos, Ane. inscr. British
Muséum, III, 2, n. 676 : Map Moucrcrtou 'Iaipeo:, rabbin à Éphèse. Sous cette forme,
ces noms ne devaient pas sembler étranges au pays des Maiissôllos et des Môas.
7. Gomme on peut le conclure de ce passage du Proœmium : upw-rr, ouv ^ Xcftôaia
■jfyovv yj llspaiç r\ xuptw ôvo^art xaXovifjtivYi la^êrjÔY] èx xoîj y^ voy ? oSca xoù ^axapta-
222 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Qu'il remonte ou non à Nikanor 4 , l'un des officiers et historio-
graphes d'Alexandre, au temps duquel elle aurait prophétisé, son
nom de Sabbr ou de Sambéthé paraît avoir été connu au 11 e siècle
avant J.-C. des sources d'Alexandre Polyhistor 2 . Le choix de ce
nom, celui de Bérôssos donné à son père quand il n'est pas Noé,
le fait qu'elle passait pour chaldéenne ou persiqne aussi bien que
pour judaïque, ce sont là autant d'indices qu'elle a été d'abord
imaginée par les Juifs de Babylone. Sabîtou est le nom que
porte, dans le Gilgamès, la déesse des eaux, parèdre d'Éa 3 ; peut-
être une légende la mettait-elle en rapport avec les livres mysté-
rieux du destin qu'Éa fait enterrer par Xisouthros à Sippara. Cette
ràrou Ncïe r\ xà xaxà 'A)i<;av8pov xov Maxsoôva ).£YO[X£vy) Trposipyjxévat, Y); [;.vr ; [j.ovEÛei
Ntxàvcop ô tou 'A>>£|àvôpov fjiou laxopr\7<x^ (éd. Geffcken, p. 2 ; cf. Mras, Wiener Stu-
dien, 1906, p. 604). C'est également à Nikanor qu'est attribuée la mention de la
sibylle cbaldéenne dans le fameux passage de Varrou sur les Sibylles.
1. Les textes sont donnés par C. Muller dans ses Fragm. Hist. Alex., p. 152.
Dans le plus important (Schol. Plat. Phaed., p. 315b), la Sibylle est identifiée à la
fille de Noé qui aurait prophétisé en hébreu avant la séparation des langues et la tour
de Babel. C'est bien là une idée qui a pu venir aux Juifs hellénisés de Babylone. On
peut identifier Nikanor à plusieurs des officiers d'Alexandre de ce nom et on sait que
de nombreux vers des chants sibyllins paraissent se rapporter à Alexandre (Strabon,
XIV, 1, 34; XVII, 1, 43, parle des prophéties que lui consacra Athénais, qui occupait
du temps du roi le trépied sibyllin à Érythrées).
2. Polyhistor cite la Sibylle (livre lll) à propos de l'histoire de la tour de Babel,
légende développée sans doute par les Juifs de Babylone [ap. Eusèbe, I, 23, éd.
Schoeue). Maass (De Sibyllarum indicibus, p. 12-22) a cherché à établir que c'est à
Polyhistor que Pausanias a emprunté le passage (X, 12, 9) où il est question de la
Sibylle lâêôri, fille de B/ipciaoo; et d''Epvxàv9Y). La réputation de mage et de prophète
que Bérose eut de bonne heure (cf. Maass, p. 14, 33) explique qu'il ait passé pour
père de la Sibylle, et cela d'autant plus qu'il avait peut-être identifié lui-même
Sabîtou, déesse de la Mer Erythrée, à la Sibylle Érythréenne des Grecs ; il faut tou-
jours se rappeler qu'il paraît avoir écrit à Kos, en contact avec les érudits alexandrins
et qu'il y a beaucoup de rapports entre Bérose et Aratos, comme entre la Sibylle et la
Kassandra de Lycophron. Pour Érymanthé, on n'a pas encore expliqué sa présence. Je
me demande s'il ne faut pas y voir une combinaison de Bérose, qui, pour helléniser
sa Sibylle chaldéenne, lui aurait cherché une mère dans le cycle apollinien. Or, Éry-
inauthos était un personnage peu connu de ce cycle, fils d'Apollon, qui aurait été
aveuglé pour avoir vu Aphrodite au bain (Myéhogr., de Westermann, 183, d'après
Ptolémaios Cheunos). Trois raisons ont pu décider Bérose à forger son Érymanthé :
1° cette légende pouvait rappeler celle de Gilgamès et Isthar ; 2° Érymanthos était
l'éponyme du fleuve et de la montagne de ce nom en Arcadie et l'antiquité fabuleuse
attribuée à l'Arcadie prêtait à y rattacher une Sibylle ; 3° non seulement Érymanthos
appartenait au cycle du dieu prophétique par excellence, mais un jeu de mots facile
pouvait voir dans son nom un devin, e'ri-mantis, « celui qui prophétise au loiu »
(remarquez qu'on conservait une dent de sanglier d'Erymanthe au temple d'Apollon
de Cumes où la Sibylle passait pour enterrée, Paus., VIII, 24, 5).
£_3. Jensen dans Schrader, Keilschrift und Allen Testament (3 8 éd.), p. 582.
NOÉ SANGARIOU 223
dernière tradition que Bérose a rapportée 1 a pu contribuer à le
faire prendre pour le père de Sambéthé en se joignant au renom
qu'il eut bientôt du mage par excellence. Les Juifs de Babylone
ont sans doute fait de Sabîtou une personnification du Sabbat, et
c'est comme telle qu'ils l'ont importée en Asie, où elle s'est d'au-
tant plus facilement identifiée avec la Sibylle d'Érythrées que son
vocable ancien tVÉri/thraia pouvait aussi bien faire songer à la
mer de ce nom, le golfe persique, qu'à la ville d'Érytbrées. Là n'est
pas la seule raison qui a contribué au succès de la Sibylle judaïque
en Asie.
Les noms comme Sabbathaï — sous leur forme grecque pour les
hommes, Sambas 2 , Sambation, Sambatios, Sabbatios, Sabatios;
pour les femmes, Sambatis, Sambatéis, Sambatbous (mb et bb
alternent dans toutes ces variantes 3 ) — ces noms n'ont pas seule-
ment été portés par des observateurs du Sabbat; si leurs por-
teurs, en Egypte et en Syrie, sont certainement des Juifs, si ceux
de Grimée sont sans doute des judaïsants, il n'en est pas nécessai-
rement de même à Argos et à Athènes, en Thessalie et en Macé-
doine, en Bithynie, Gilicie et Phrygie. Une nouvelle confusion
paraît avoir contribué à la fortune de ce nom : le Sabazios thraco-
phrygien était également vénéré sous le nom de Sabas ou Sabos
et on appelait Saboi les mystes qui le célébraient au cri d'évoé
saboé.
Entre Sabbatistai et Sabaziastai comme entre Sabaoth et
Sabos, il n'y avait pas loin ; peut-être la Gilicie — le passage de
Paul de Tarse, où se joignent et se mêlent éléments anatoliens
et éléments phrygiens, — offrit-elle un nouvel élément de syn-
1. Bérose, fr. 5, dans Lenormant, Fr. cosmogoniques de Bérose, p. 402.
2. Déjà chez Alcman, fr. 14 (Athen., XVIII, 624 6).
3. Les noms de cette série ont été étudiés par W. Schulze, Zeitsehr, f. vergl.
Sprachforschung , XXXVIII, 378. Aux exemples qu'il a réunis on peut ajouter : au
Fayoum, un Sccêgoattov (Archiv f. Pap., 1909, p. 165), et une 2a[xêa8(cov (certainement
égyptienne, Edgar, Graeco-roman Coffins, n° 33126 du Catal. du Caire); un Eaêêa-
tocïo; 2a[xouYi>>ou d'Onion (S. de Ricci, C. R. A. /., 1909, p. 144), que Cronert consi-
dère comme thrace (Oesl. Jahreshefte, 1909, Beibl , p. 206); en Asie, un Eucaixgâxio?
à Korykos {R. É. J., X, p. 76), un Saêëà; à Brousse (Mendel, B. C. H., 1909, n. 432;
cf. un Sambatis Bithynien, R. Ë. J., 1893, 167); dans la Grèce du Nord, un ïaggocuov
à Chalcis (épitaphe chrétienne : Vé'is, : Eç. àfX-> 1911, p. 105), un Ea66aTtoç en
Phtiotide [Byz. 'II., 1912, p. 160), un Saêûnaç en Thessalie (Arvanitopoullos, R. de
Phil., 1912, p. 290), un Iap.ga9(a)v en Macédoine {Annual british school, XVIII, p. 185),
un SavSa-îwv à Odessa (E. von Stern, Zapiski d'Odessa, 1910, p. 60). Il n'est pas
indifférent de remarquer que, des quatre saints Sabas dont l'Église a conservé la
mémoire, deux sont originaires de Thrace et deux de Syrie ; saint Sabbatius est un
martyr d'Antioche. — Pour la transition entre les formes en bb et eu mb (le 6 ou le m
224 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
crétisme avec une déesse Sambétké. En tout cas, il me paraît
invraisemblable que la confrérie cilicienne qui appelait ses
membres Saêêaxiffrorl ou HaaSaridrat et qui vénérait 6 Oeoç b
Saêêariffnqç n'ait pas été judaïsante comme la confrérie lydienne
qui vénérait le @eoç Sa6a6ixôç *. Sambéthé était si bien, en Asie,
avant tout, la personnification de la manlique chaldéenne qu'on
connaît à Thyaleira, au temps de Trajan, un Sa^aOeïov lv ttS
XaXBaiou 7ceoï6ôXw 2 , où Ton ne peut voir qu'un édicule où des
mages dits clialdéens interprètent les oracles d'une Sibylle. Et
cette Sibylle est bien celle qui déclare au III e Chant Sibyllin
qu' « elle a quitté les longs murs de Babylone en Assyrie et
peuvent tomber aussi), voir l'article de E. Nestlé sur le nom qui perpétue l'impor-
tance du Sabbat dans notre semaine, Samstag-Samedi -{Z, f. verg. Sprackfovschung,
1895, p. 366-86). — Il faut rappeler qu'une autre explication de ce nom de Sabbé
parait avoir eu cours cbez les Juifs : ce serait la reine de Saba parce qu'elle pro-
pose des énigmes à Salomon : BacrOacrera £aêà, rj-i; Déyzxo EiêuXXa uap' "E)-XY]<nv
(Cedrenus). La forme Sambéthé s'expliquerait comme Saba N3D plus la désinence
féminine n; le fx est une addition euphonique qu'on retrouve dans crayeux?) de fcO30,
l'espèce de lyre orientale que la Sibylle passait pour avoir inventée (Athen., XIV, 637 6).
1. Pour Sabathikos, voir Keil-Premerstein, Reise, II, 224 ; pour Sabbatistès le
décret des SaëëaxtcrTai où leur dieu est nommé ô ôeoç ô SagêauciTY); (Dittenberger,
0?\ gr., 573, près d'Elaiousa), et un fragment d'un autre émanant de ^ étoupea twv
Ia(j.oaxi(TTtbv (Journ. Hell. Stud., 1891, p. 236). Oehler, loc. cit., p. 300, admet
avec Ziebarth (Gr. Vereinswesen, p. 55 ; de même Poland, Gesch. cl. griech.
Vereinswesen, p. 217) que le culte d'une déesse Sambéthé est prouvé parla cuvôSoç
-a[xga6{xr] de Naukratis ; mais on a précisément proposé de restituer en ouvfaywY ?
le nom du membre de cette confrérie dont c'est l'épitaphe (S. de Ricci, C. R. A. I.,
1909, p. 145, et ajoutez les nouveaux noms qu'il a publiés dans la Revue Épigra-
phique, 1913, p. 146, n. 7 SàêêaOe, et p. 148, n. 12 'IyjffoO; 2a[x6aîou) ; d'autre part,
un des quatre Juifs connus à Korykos est le irpEcêutépoc Eùaa^gàTio; cité à la note
précédente. Sur l'observance du sabbat (iraêêaTi'Çeiv) chez les Juifs et leurs prosélytes,
voir Schuerer, op. cit., III, p. 167. Sur l'état religieux de la Cilicie au temps de
saint Paul, H. Boehlig, Die Geistes/cultur von Tarsos im angusteischen Zeitalter
(Goettingue, 1913).
2. C. I. G. y 3509. Cf. le mémoire de Schuerer, Die Prophetin Isabel in Tkyateira
dans Ttœologisc/ie Abhandlungen zu Weiszaeckers 70** Geburtstag (1892). Cette pro-
phétesse (c'est ce que son nom peut signifier par lui-même : (s)bale, prophétesse, en
hébreu; sabal, consacrée, en arabe), citée Apoc, u, 20, a pu être attachée au Samba-
theion, incarnant la Sibylle judéo-chaldéenne. Je ne sais sur quoi Tumpel se fonde
pour dire que Noé était associé à Sambéthé à Thyateira (art. Deukalion, dans le
Pauly-Wissowa, col. 213). Je comparerais au « Sambatheion du Chaldéen » un vers
du III e livre Sibyllin comme indice de l'origine babylonienne du noyau des Juifs de
Phrygie : c'est le vers où la Sibylle dit « sa race, celle des hommes de justice, issue
d'Oup XaÀôatojv », et je rappelle que Vespasien autorisa Éphèse à célébrer sous le nom
de Rarbilléa des fêtes en l'honneur d'un astrologue syrien Barbillos (Dion, LXVI,
9, 2). Pour le culte (ÏHgpsistos à Thyateira, voir Keil-Premerstein, op. cit., p. 28-9,
189.
NOÉ SANGARIOU 225
annoncé à tous les mortels le feu envoyé sur la Grèce et les châti-
ments de Dieu j ».
En dehors de cette fusion entre les noms, dans la conception
même de la Sibylle, les éléments gréco-phrygiens ont dû tendre
à se mêler aux conceptions judéo-chaldéennes. On ne saurait
douter, en effet, que la Sibylle païenne, bien qu'hellénisée par son
entrée dans le cycle apollinien, ne soit d'origine phrygienne.
Quelques remarques suffiront à rétablir.
Non seulement, à côté de la Sibylle Érythréenne et de la Sibylle
Hellespontine, cinquième et huitième Sibylles de rénumération
de Varron, on trouve donnée comme neuvième « la Sibylle Phry-
gienne qui prophétisa à Ancyre 2 », mais il est facile de montrer
que les Sibylles d'Érythrées et de Marpessos se ramènent, au
même titre que celle d' Ancyre, à une même figure des cultes exta-
tiques de la Mère des Dieux phrygienne. Que dit Hérophile 3 elle-
même dans l'Hymne à Apollon qu'on mettait sous son nom à
Délos? « Je suis née d'une race moitié mortelle, moitié divine;
ma mère est une nymphe immortelle ; mon père était pêcheur. Par
ma mère, je suis originaire du Mont Ida ; ma patrie est la rouge
Marpessos consacrée à ma mère (ou à la Mère des Dieux) et
arrosée par le fleuve Aïdoneus » 5 . Selon les Érythréens, qui fai-
saient naître la Sibylle dans un nymphaion de l'Acropole ou dans
une grotte du Kôrykos, elle était la fille d'une Naïade ou Nymphe
dite Idaia et du berger Théodoros :i .
1. Orac. Sib., 111, 809 11.
2. Varro, ap. Lact., I, 6, 9. Il faut sans doute associer cette Sibylle d'Ancyre,
qui n'est connue que par ce texte, à la source d'Ancyre, où une tradition plaçait la
capture du Silène par Midas (Paus., I, 4, 5) : j'imaginerais volontiers que la légende
helléuistique de la fontaine de vin où s'enivre le Satyre s'est greffée sur la présence de
sources sacrées dont les eaux, réservées aux mystes de Cybèle, passaient pour les rem-
plir de fureur sacrée. Quant au Silène, il a probablement remplacé dans ces légendes
Agdistis, l'homme sauvage des hauteurs boisées (agdos, ida), forme primitive d'Attis;
Aruobe (V, 6) nous a transmis l'histoire d'Agdistis capturé par Dionysos. La même
histoire avait cours pour Silène et Midas (cf. Walters, Journ. ilell. Stud. , 1911, p. 15);
c'est à cause de cette source qui enivre que la Sibylle est sans doute appelée Taraxan-
dra ou Kassandra (Suidas, EîëuXXot. L'autre nom indiqué par Suidas pour la Sibylle
phrygienne Sâpêi; est saus doute pour làpôtç ; Nicolas de Damas, connaît une Sibylle
à Sardes, F. H. G., III, 454).
3. Pour expliquer ce nom on ne semble pas avoir assez remarqué que certains textes
donnent Theropkile (par exemple Mart. Capella, II, 8, 7). Ce nom se comprendrait sans
peine comme vocable de la Mêler Théron. Dans Héropbile et Démophile, Héra et Démo
remplacent la Déméter phrygienne.
4. Hymne cité par Pausanias, X, 12.
5. C'est ce qui résulte du récit de Pausanias, loc. cit.) combiné avec l'inscription
placée sur son Nymphaion lors du séjour en Asie de Lucius Verus, « le nouvel Ery-
T. LXVI, n° 132. 15
226 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Nous ne saurions alléguer ici les autres textes 1 . Mais, si on en
examine L'ensemble, on ne pourra se dérober aux conclusions
qu'on résumera ainsi : Marpessos était une bourgade de l'Ida
au-dessus de Gergis, sur le confln des territoires de Skepsis et de
Lampsaque ; comme L'indiquent et le nom du lieu (nom en -ssos)
et le nom du peuple (Gergitbes) à qui il appartient, ce culte
remonte à la plus ancienne coucbe de population que l'histoire
connaisse en Troade 2 ; il appartient, d'ailleurs, à ces cultes
chthoniens que les anciens attribuaient avec raison à la popula-
tion préhellénique. Près de Marpessos, dans un paysage in Cernai
de roches volcaniques, arides et rougeoyantes, un torrent des-
cendu de l'Ida disparaissait pour reparaître plus bas. Celte perte
passait pour une entrée de THadès ; le torrent en reçut le nom
d'Âïdoneus et un oracle se développa à cette bouche des enfers,
daus les mêmes conditions qu'à Delphes ou à Cumes. Si on a
nommé Sibylles les femmes qui y interprétaient la volonté des
dieux, c'est que les Grecs cTÉolide appelèrent Sibylla (en éolien :
(rtoç = ôeôç et [JouXXa = pouAï| 3 ) la propbétesse de Marpessos. Pro-
phétisant au bord d'un torrent et, sans doute, au moyen de ses
eaux, la prophétesse, cette Sibylle que les indigènes paraissent
avoir appelée Marpessô ou Marpessa 4 , passa naturellement aux
hros » (S. Reinach, Rev. Et. gr., 1891, p. 285, et Cultes et Mythes, II, p. 311). La
Nymphe Idaia et le berger Théodoros recouvrent manifestement la Mèter Idaia et Attis
dont son pedum ou sa houlette firent un berger (cf. Ancliise et Paris, pâtres dans l'Ida
et le « bon pasteur » chrétien). Cf. Bouché-Leclerq, Histoire de la Divination, II,
p. 170.
1. Réunis dans les Excursus de l'éd. des Oracula Sibyllina par Alexandre.
2. Sur les Gergithes-Gergines, voir A. Reinach, Rev. arch., 1910, I, p. 39 (des
Gergitbes forment aussi une partie de la population rustique à Kymé et a Milet,
Athen., xn, p. ;J23 f) ; sur Gergis-Gcrgithion, Kiepert, Klio, 1909, p. 11, et A. Reinach,
Rev. épigr.^ 1913, p. 171; Pour le radical de Marpessos ou Marmessos, je le rappro-
cherais d'Ismaros ou Maronée, ville du Kikone Maron, du fleuve Marnas à Éphèse. Ce
radical mar dont on sait l'importance en araméen, a pu contribuer à l'assimilation de
Marpessô ;ivec Sambéthé. Quoi qu'il en soit la Sibylle hellcspontique paraît avoir été
dite d'abord repyiôca, Steph. Byz.. s. v. Elle aurait passé une partie de sa vie à Samos
(Palis., X, 12, 5). Quand Polémon d'Hion, au début du n e siècle, explique le culte
d'Apollon Sminthien par des souris qui auraient sauvé le pays en mangeant les cordes
des arcs d'une .innée d'envahisseurs, on peut se demander s'il ne songe pas à un
récit sibyllin inspiré de l'histoire «le Sennachérib que connaît déjà Hérodote, II, 141
(Polémon, ap. Clern. Alex., l'ro/r., p. 25. et Strabon, XIII, 604).
'.'>. Cette étyniologie, admise par Varron et transmise par Lactancc, lnst. div., I, 6,
me parait préférable a toutes celles que les modernes ont proposées.
4. Si la MapTCTJorffa de la légende est placée en Messénie, je suis persuadé que c'est
le résultat d'une transposition de l'Idas-ldaios de l'Ida en Idas de Messénie. Fille du
fleuve Étolien Euéuos et aimée d'Apollon, elle lui préfère Idas ; de même, Marpessô à
Gergis, Mantô a Klaros sont associées à des rivières et parfois tilles de la nymphe Hydolé
NOE SANGARIOU 227
yeux des Grecs pour une Naïade. Si son père fut donné comme
pêcheur ou comme berger, 'il faut se rappeler que c'est en pâtres
de l'Ida que les Grecs transformèrent toujours les amants divins
de la déesse phrygienne : Attis comme Jasion, Ancbise comme
Paris. Quand les temples d'Apollon furent établis par les Grecs sur
la côte, la Sibylle ne tarda pas à quitter pour eux Marpessos
déchue * ; de fille de la Magna Mater elle devint sœur ou amante
d'Apollon ; nommée Hérophile ou Démophile 2 , elle fut transférée
au temple d'Apollon Sminthios ou au temple d'Apollon Klarios ou
au temple d'Apollon Zôstérios. Si, à l'époque hellénistique, les
gens d'Alexandrie Troas soutenaient la première tradition, les
gens de Colophon Nova la seconde, ceux de Kymé la troisième, les
revendications d'Érjthées, avec sa grotte du Korykos, n'eurent
pas moins d'autorité, habilement soutenues qu'elles étaient par
un écrivain local, Apollodoros. Il se fondait sans doute en partie
sur les vers où la Sibylle parlait de sa patrie, Marpessos la rouge
(âpuôfYi) devenant un nom ancien d'Érythrées, et on a vu pourquoi
c'est sous cette forme d'Erythréenne que la Sibylle grecque a pu
le mieux se fondre avec la Sibylle chaldéo-judaïque. Dès le milieu
du vi e siècle, un recueil des oracles de la Sibylle Marpessos paraît
avoir eu cours dans l'Orient grec, en même temps que, d'Érythrées
et de Colophon, surtout de Kymé et de Samos, ses prophéties pre-
naient leur essor vers la Sicile et la Campanie. Mais c'est, on l'a
vu, aux m e -ii e siècles, que commence le grand développement de
la littérature sibylline, et cela, en partie, grâce aux communautés
juives de Phrygie habituées à celte littérature, à la fois prophétique
et apocalyptique. Que l'idée même de la Sibylle ne leur était pas
«l'humidité». La légende de l'enlèvement de Marpessa par Idas, puis par Apollon,
que connaît déjà lTlliade. doit exprimer le fait que, du temple de l'Ida, elle a été
transférée dans celui d'Apollon : c'est à titre de légende éolienne qu'Homère a dû la
connaître. Le fait que Marpessa -Marmessô se trouve sous le nom de Mermis, sur un
miroir étrusque entre Ile et Apulu, et la présence d'une Marpe ou d'une Marpessa,
parmi les Amazones, sont autant d'indices qui l'attachent Marpessa à l'Anatolie.
1. La Sibylle a dû être adoptée par les Éoliens dès le x c siècle, quand ils achevèrent
de se rendre maîtres de la Troade. Qu'elle était antérieure à la colonisation grecque,
c'est ce dont paraît avoir eu conscience la tradition que lui attribue des prophéties
relatives a la guerre de Troie et fait de Gassaudre (enfermée, selon certains, dans une
grotte de l'Ida) une façon de Sibylle troyenne. L'adoption du culte fut rapide, puisque
la Sibylle de Gumes a dû être emportée avec leurs autres divinités par les colons
partis de Kymé d'Eolide au vir siècle. La première mention de chants Sibyllins est
donnée comme contemporaine de Grésus, Gyrus et Solon ; la chronographie chrétienne
varie entre la sixième génération après le Déluge, le juge Églom qui serait contempo-
rain de Tros et de Tautalos, le roi Hosée ou Manassé, etc.
2, Dans l'Hymne cité par Pausanias, loc. cit.
22* REVUE DES ETUDES JUIVES
étrangère, c'est ce que suffit à prouver la Pythonisse d'Endor, et,
dans les origines du concept judéo-chrétien de la Vierge Mère qui
conçoit au souffle de l'esprit saint, on ne saurait manquer de faire
sa place à la Sibylle qui, bien qu'elle ne prophétise que lorsque
L'esprit apollinien la possède, n'en reste pas moins éternellement
vierge, Trapôévo; aùûàecaa.
#*#
Ainsi, de l'Ida à Ancyre, les Phrygiens connaissaient, dans le
cortège de la Magna Mater, une Naïade prophétique qui, peut-être,
se confondit par endroits avec cette autre figure de leur religion,
hyposlase de la Grande Déesse et attachée au culte des eaux,
Nana-Noé. Ne conçoit-on pas que les Phrygiens n'aient pas eu de
peine à admettre son identité avec Sambéthé, fille de Noé ?'
Il paraît même s'être fait un pas de plus dans la voie de la
fusion.
Voici ce qu'on lit dans le Traité contre les Hérésies de saint
Épiphane, dans un chapitre consacré aux Nikolaïtes :
Or donc ces sectateurs de Nikolaos qui sont nés de lui comme les scor-
pions naissent de l'œuf d'un serpent ou d'aspics, nous opposent des noms
qui ne sont que des mots vides de sens ainsi que les livres qu'ils com-
posent à l'appui. Dans l'un d'eux, qu'ils appellent Noria, ils mêlent à la
vérité le mensonge, puisant aux inventions et aux fables forgées par la
superstition grecque. Cette Noria, ils disent qu'elle était la femme de
Nôé. Ils l'appellent Noria, afin que, dissimulant sous des noms barbares
les inventions des Grecs, ils abusent plus aisément de leurs dupes : s'ils
l'ont appelée Noria, c'est par traduction du nom de Pyrrha. En effet, noura
signifie feu en hébreu, non dans la langue pure, mais dans le dialecte
syriaque ; car dans le pur hébreu feu se dit esauth. C'est ainsi qu'ils ont
pu, profitant de l'ignorance et de l'incompétence, s'approprier ce nom.
En vérité, ce n'est ni la Pyrrha dont les Grecs content la légende, ni leur
Noria, mais Barthenôs qui fut la femme de Noé. Les Grecs disent que la
femme de Deukalion s'appelait Pyrrha. Il en est qui nous objectent les
mimes de Philistion : d'après eux, elle voulut à plusieurs reprises être
dans l'arche avec Noé ; mais le Seigneur, créateur du monde, ne le lui
permit pas, voulant qu'elle fut détruite avec tous les autres dans le cata-
clysme. Ils disent qu'elle s'assit dans l'arche, et y mit le feu ni à une ni
à deux reprises mais souvent, et une première et une deuxième et une
1. Ajoutez qu'une Phémonoé, déjà connue par Antisthénès de Rhodes (l re moitié du
11 e s. av.j, passait pour avoir composé un recueil de prédictions sur le vol des oiseaux
en hexamètres. Elle s'y donnait comme iille d'Apollon et première pythonisse de Del-
phes (Susemihl, Gesch. d. alex. Litt., I, p. 300).
NOÉ SANG\RIOU 229
troisième fois. C'est à eause de cela que la construction de l'arche par
Noé fut différée de tant d'années, parce que maintes fois elle fut incendiée
par elle. En cela, disent-ils, Noé obéit au Seigneur ; mais Noria surprit et
dévoila lés secrets des puissances du ciel ainsi que la Barbélô, souveraine
des puissances contraires du Seigneur, et, par son œuvre, ce qui avait
été dérobé à la Mère Suprême par le Seigneur Créateur du Monde et par
les autres dieux qui sont avec lui, anges et démons, fut (recueilli pour
être communiqué aux humains?) par l'effet de la puissance qui réside
dans les corps, per marium ac feminarum profluvia \
Nous ne saurions donner ici une exégèse complète de ce texte
si obscur. Elle exigerait, d'ailleurs, des recherches sur les doc-
trines gnostiques qui sont à peine amorcées 2 . Rappelons seule-
ment l'essentiel.
On a identifié le Nikolaos de qui les Nikolaïtes tenaient leur nom
à Nikolaos, prosélyte de saint Paul à Antioche 3 ; ce serait à lui que
la p. 109 de l'éd. Oehler (Corpus haeresiol., I, 1, Berlin, 1859). Il n'y a pas de pro-
grès sensible entre ces éditions et le texte est si obscur par endroits que la traduction
qu'on en a donnée ne peut être qu'approximative. Pour permettre de s'en rendre
compte je reproduis ici le texte d'Oebler : TaÙTrjv y?p ©aat xrjv Ncopiav etvai xoù Nwe
yuvaixa. KaXoOtfi os Nwptav, ôttwç Ta éXXrjvtxù); uapà toi; "EXXyicu pa'Lworiôé'vxa àuxoi
(3ap6apixoï; ôvôfi/XTi (J.ETaTronQTavTe; xoï; rjuaTTHAÉvoi; 7cap' otÙTàjv cpavTaaiav èpydtTwvTai
tva 6rj xa6' £pu.r)V£tav iroiria-wa-i tô tt)? IlOppa; ôvofia, Noopiav toûto ôvoptàÇovxE:, STzeiàr\
yào Noupà èv xrj 'Eêpai'St rcûp où xaxà xr,v (taÔEiav yX<ocr<7av épjjiTivsÛExai àXXa va'
Eupiaxrj SiaXÉxxa). 'Ha-aùô yàp tô 7r0p Ttapà 'Eêpatotç xa/Etxai xaxà xrjv (SaÔeiav yXôoa-aav.
Tourou yàpiv aùxoï; oujjLêéêrixs xaTà àyvoiav xai àTretpîav tw ôvô'Aau toutou xsyprjaôai"
Oùt£ yàp nùppa rj ira?' "EXXrjaiv, oûxe Nwpta ri Trapà xoutoi; jjuj6eu6(j.£V7), àXXà
BapOsvw; tô) N(oe yéyovs yuvr,. Kai oï "EXXrivec yàp 9x71 xrjv ÀeuxaXi'wvo; yvvaîxa
llvppav xaX^aQat. Elra ir]v aixtav Û7toxi f j£vxat ouxoi oi Ta xoO <I>iXiitxuovo; r)[xiv auôiç
7TpO<7Cp£pÔ[X£VOt, OTl TTO/Xàxi; PouXo[X£vr) fJLETÔ T<7Û Nà)£ év Trj XtêfOTfO y£V£a6ai où
auvEytopEixo, toO "Apxovxo; (aarri 1 ) xoOxov xôajxov xxîffavxoç (3ouXouivou a0xr)v à7toXéjai
oùv xoï; àXXoi; aTracriv èv xa> KaxaxXu<7u.à>. AOxriv oi cpao'.v £7nxa6iÇàv£iv èv xrj Xàpvaxi,
xai è[X7ct7rpàv auTrjv, où/ àua£, oGSè Si;, àXXà TroXXàxt;, xai TrpwTov, xai oeuxepov, xai
xptxov. "Oôev 8r) £•; ïvr\ TioXXà ÈXrjXaxEv f, xrj; avxoù xoù Nà)£ Xàpvaxo; xaxaaxEur) Sià tô
îtoXXàxiq aùxrjv Ott' auxrj; sîXTtETCprjirOai. ^Hv yàp, çauiv, 6 Nûe 7r£i66[ji.£vo; xai "Apyovxi,
7) Se Nwpîa àirsxàXu^* xàç àvto ouvàu.£i; xai xrjv àrco xàiv Suvâu.scov BapêrjXà) xr)v
Oïrevavxîav xtô àpyovxi, tb; xai aï âXXai Suvà[X£iç, xai Cméçatvev, ôxi Seî xà ouXrjOÉvxa
àrtà xrj; àvajOEv Mrjrpo; Sià xou "Apyovxo; xoO xôv xo^u^v 7r£7roi7]Xoxo; xai xcôv àXXwv
xôjv <>ùv aùxâ) 6£t5v x£ xai 'ayyéXtov xai Sai[j.6va)v auXXey£iv aTro xr]; èv xoïç acou-airi ouvà-
(j.£w;, oià xrl; à7roppoia; àppÉvtov X£ xai OrjXEiàiv.
1. Épiphane, Adv. Haer., lib. I, tom. II, baer. xxvi. Ce passage se trouve à la
p. 332 de l'ed. Migne [P. G., XLl), à la p. 39 de l'éd. Diudorf (Leipzig, 1860, t. II), à
2. Pas un mot n'a été dit de cette question dans les deux ouvrages d'ensemble qui
ont renouvelé Vfïistoire critique du Gnosticisme de Matter (2 e éd. 1843), W. Bousset
Hauptprobletne der Gnosis (Gœttiugue, 1907), et C. de Faye, Gnostiques et Gnosti-
cisme (Paris, 1913). L'ouvrage de M. de Faye est un exposé méthodique des doctrines
gnostiques avec un essai de classement historique; c'est à l'origine de ces doctrines,
aux influences qui ont agi sur elles que Bousset a consacré ses pénétrantes recherches.
3. C'était un des Sept disciples, Act., vi, o. Saint Irénée, saint Épiphane et Clément
d'Alexandrie identifient avec ce Nikolaos l'éponyme des Nikolaïtes.
230 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
saint Jean adresserait ses invectives quand il montre les doctrines
d'un Nikolaos abusant les églises dePergame,d'Éphèse et de Thya-
teira. A Thyateira, il semble avoir fait partie du môme groupe reli-
gieux que la prophétesse habel que l'Apocalypse bannit avec lui.
On a vu que celle-ci tenait sans doute le rôle de Sibylle dans ce Sam-
batheion autour duquel devaient se rencontrer les idées mystiques
des Judéo-Chaldéens et celles des Gréco-Phrygiens *. Qu'un disciple
avancé de saint Paul se soit associé à un mouvement de fusion
dont devait sortir, un demi-siècle plus tard, le Montanisme, c'est
ce qui ne saurait étonner. Sans doute, les exégètes modernes
ont-ils repoussé pour Nikolaos une identification aussi compro-
mettante, bien qu'ils n'aient pu nier que le fondateur de l'hérésie
marcioniste ail été un autre disciple de Paul 2 ; mais les écrivains
chrétiens des n° et 111 e siècles à qui nous devons de connaître les
hérésies gnostiques ne semblent pas l'avoir mise en doute, et Paul
n'était-il pas lui-même un hérétique aux yeux de l'intransigeance
judaïque ?
Quoi qu'il en soit, le système auquel se réfère notre texte est de
ceux qui mettaient au principe des choses une sorte de trinité
formée de deux éléments femelles et d'un élément mâle avec lutte
des deux éléments entre eux. L'élément femelle, à l'origine unique
comme chez la Mèter phrygienne, s'était dédoublé à la façon de
Déméter et de Koré : la mère universelle restait au ciel, y recevant
des noms abstraits, tels Sophia ou Sigé, Alétheia ou Ennoia; elle
était, comme ces noms l'indiquent, la source de toute vérité et de
toute sagesse ; mais elle était aussi à la fois tout amour et toute
virginité et, quelle que soit l'origine du nom sous lequel elle a été
le plus connue, Barbélô — nos Nikolaïtes sont une secte des Barbé-
lognostiques —, les gnostiques lui ont fait subir des déformations
significatives, d'une part Bapêepù, Bapêepwç, par attraction d'Éros,
l'Amour; d'autre part, BapôsvoSç, d'où IlapOsvo;, la Vierge; un de
ses autres noms insiste encore plus dans ce sens, faisant du ciel
môme comme une matrice universelle : c'est Prounikos, terme tri-
vial qui désigne les attouchements lascifs, la luxure.
Dans notre texte, Barbélo paraît la puissance féminine suprême;
elle a été en lutte avec le principe mâle, le Créateur du monde,
appelé Jaldabaoth ou Sabaoth, qui lui a dérobé ses secrets, mais
pour se les réserver à lui et aux divinités secondaires qui l'entou-
rent. Pour les lui reprendre et pour les divulguer aux mortels.
i. Cf. p. 224, n. 2.
2. Je note que Marcion et son disciple Apella ont dû s'occuper du déluge puis-
qu'ils critiquaient les dimensions attribuées par la Bible à l'arche.
NOE SÀNGABIOU 231
Barbélô semble avoir suscité une autre puissance féminine \ aussi
terrestre qu'elle est elle-même céleste : c'est elle qu'on donne
ailleurs pour personnifiée dans Eve -, qui est appelée ici Noria et
qui joue le rôle d'un Prométhée ou d'une Pandore. C'est pour la
châtier en même temps que la race impie des hommes que le Créa-
teur veut déchaîner le déluge 3 . Comme Eve, qui perdit Adam pour
avoir appris les secrets de l'arbre de science, élait sa femme, on
fit de Noria, la femme de Noé 4 . La similitude des noms a dû
contribuer à ce rapprochement et peut-être aussi l'influence de
croyances phrygiennes.
On a vu, en effet, que, l'hérésie Nicolaïte s'étant formée en Phry-
gie,il était naturel d'y trouver l'écho des spéculations qui s'agitaient
alors autour des cultes extatiques de la Mêter phrygienne 3 . Cette
dyade que forment la Mère suprême et son agent terrestre peut
rappeler celle que Rhéa Cybèle constitue avec une de ses hypos-
tases, Nana ou Noé, Agdistis ou la Sibylle ; l'homme qui, chez les
Gnostiques, repousse l'amour éthéré de la Mère divine poursuivre
l'amour charnel de la Nymphe, doit certains de ses traits à Atlis ou
à Daphnis. Par tout ce qu'ils avaient de scabreux, les mythes phry-
giens prêtaient particulièrement à être exploités par les bouffons.
On sait que le mime caricaturant les dieux fut la forme de théâtre
la plus goûtée sous l'Empire, depuis que Philistion l'avait portée à sa
perfection sous Auguste et sous Tibère. Tandis que les païens exal-
taient ce mimographe, le traitant en satiriste profond et poète philo-
sophe à la façon de Méuandre — des « Comparaisons de Ménandre
et de Philistion » et des Florilèges communs nous sont parvenus en
fragments —, les écrivains chrétiens ne poursuivaient rien avec
plus d'âprelé que les mimes, ces daemonum inventa*. Épiphane
1. D'après Irénée, Adv. lier., I, 30, 9-10. Prounikos fait naître d'abord Cain et
Seth, puis Noreia et les hommes ; Noreia aurait épousé Setli, qui joue le rôle d'un
Prométhée.
2. Un des écrits gnostiques, une sorte d'Apocalypse nicolaïte, s'appelait : Évangile
d'Eve.
3. Selon d'autres gnostiques, c'est la Mère, et non le Père, qui envoie le Déluge.
4. Ce fait ne résulte que du passage cité. Philaster, Adv. Haer., 33, dit seulement
des Nikolaïtes : isti Barbelo venerantur et Noriam Sur la cosmogonie des Niko-
laïtes, cf. Bousset, op. cit., p. 103-5; elle contient beaucoup d'éléments syro-phé-
niciens.
5. Sur ces spéculations et l'adaptation du mythe d'Attis, notamment par les Naas-
sènes [Philosoph., V, 1, p. 138, 51), cf. Bousset, op. cit., p. 184-94, et Reitzenstein,
Poirnandres, p. 93.
6. Cyprien, De Spect., iv. Cf. H. Reich, Der Mimus (1903), ch. n, 3 : Beurteilung
und Verurteilung des Mimus dure h die Kirchenvëter. On a des traces d'un mime
parodiant Cybèle et Attis, Arnobe, V, 42 ; VII, 33. Porphyre de Gaza dit que les Mani-
232 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
s'en prend encore à Philistion dans trois autres passages 1 , accu-
sant les gnostiques de déshonorer les traditions bibliques en les
mélangeant à ses inventionsjburlesques ou licencieuses. Tl en est
notamment ainsi du mélange des traits empruntés à son mime
de « Deukalion et Pyrrha » avec l'histoire de Noé. Si je com-
prends bien notre texte, ridée grotesque de s'asseoir sur l'arche
pour l'empêcher de partir, puis d'y mettre le feu à plusieurs
reprises, viendrait du mime 2 .
Né en Asie — que ce fut à Prusa, à Sardes ou à Magnésie, selon
les traditions diverses — Philistion avait dû mêler des légendes
phrygiennes à la version grecque du déluge, renouvelant ainsi un
sujet déjà vieux, puisqu'Épicharme, au milieu du v e siècle, avait
écrit un ^< Pyrrha et Prométhée ». Il est tout aussi probable
qu'un de ses successeurs, à l'époque où il devint à la mode de
s'attaquer aux croyances judéo-chrétiennes, aura fait quelques
emprunts à la tradition biblique du déluge. Certains gnostiques
qui tirèrent leur nom de Noé, les Noachites, ont dû se prêter par-
ticulièrement à ses contaminations. Peut-être est-ce ainsi que le
personnage de Noria a été créé. Une tradition, répandue par les
chants qui lui étaient attribués, voulait que la Sibylle, femme, fille
ou belle-fille de Noé, ait survécu avec lui au déluge et appris le
secret des destinées. La Bible ne lui donnant pas de nom, on était
libre de l'inventer. On a vu pourquoi certains ont préconisé Sabbé
ou Sambéthé. D'autres ont pu préférer Noria. Ce nom qui équivalait
sans doute à l'origine à Parthénos (hébr. rr»M = vierge) présentait,
en effet, un triple avantage : il pouvait sembler une traduction de
Pyrrha, — nour désignant en syriaque le feu dont on voulait voir
en Pyrrha le nom grec, ttuo 3 ; Noria ne ferait donc que se conformer
à sa nature en mettant le feu à l'arche; son nom même se présente
comme une sorte de féminin de No'ah ; enfin, si Ton admet que le
grand centre du syncrétisme judéo-phrygien que fut Apamée n'est
pas resté étranger à ces combinaisons, on a pu y voir en Noria
comme une forme de transition reliant Noé, la déesse des eaux
hypostase de la Mère des Dieux, à Nôrikon, ce nom porté par la
ville de Marsyas ou par un de ses quartiers.
chéens et Docètes ont pris leurs opinions dans « les pièces de Philistion » : Marius
Diac, Vita Porph. Gaz., 86 (Teubner).
i. Adv. Haer., I, 21, 3; I, 33, 8; II, 66, 22.
2. Rappelons que l'idée de mettre le feu à l'Argo est attribuée à Médée dans les
Arf/onau/iques d'Apollonios de Rhodes, IV, v. 390.
3. 11 est intéressant de rappeler que, dans le système de Bardesane, d'Édesse l'éon
du feu s'appelait Nouro.
NOÉ SANGARIOU 233
On peut entrevoir maintenant comment s'est produit le syncré-
tisme judéo-phrygien dont la localisation à Apamée de l'arche de
Noé marque l'apogée. Mais les éléments indiqués ne furent pas les
seuls à agir dans le creuset fécond qui a produit cette légende ; il
faut au moins rappeler que, depuis la fin du premier siècle, cette
fusion s'activa en Phrygie, grâce à l'ardeur de prosélytisme que
montrait la nouvelle secte judaïsante, le Christianisme. Avant de
se retourner contre le paganisme, on sait à quel point le Christia-
nisme a eu avec lui des accommodements auxquels l'ombrageux
Judaïsme se refusait l ; dans la mesure même où les Chrétiens se
détachaient des Juifs, ils se rapprochaient des Gentils; à l'ortho-
doxie phaiïsienne, ils opposaient un esprit plus large qui ne
repoussait pas ce qni pouvait s'adapter des croyances indigènes.
De là leur prodigieux succès.
Aussi bien, cette masse flottante des judaïsants et des craignant
Dieu, qui s'était instituée autour des communautés juives, passâ-
t-elle bientôt à ce qui devait lui apparaître à la façon d'un
« Judaïsme libéral o : ce sont ses membre qui ont formé le noyau
des églises chrétiennes. Le cas que les Actes (xvi, \) nous font
connaître pour Lystra — la Juive Euniké épouse un Grec et leur
fils Timothéos est judaïsant, mais non circoncis — paraît par les
inscriptions avoir été fréquent.
Pour marquer la rapidité de l'expansion chrétienne en Phrygie,
il suffit de rappeler que, dès la fin du premier siècle, parles lettres
de saint Paul et par l'Apocalypse, on connaît des églises dans la
région qui nous intéresse, à Kolossai, Laodicée et Hiérapolis, à
Lystra et à Derbé, à Ikonion et à Antioche, à Sardes et à Thyaleira.
Grâce à l'œuvre des apôtres phrygiens, Épaphras de Kolossai,
Philippe d'Hiérapolis, on peut, un siècle après les voyages de
Paul, ajouter Philomélium, Hiéropolis, enfin Apamée; au milieu
du 11 e siècle, Papias et Apollinaire d'Hiérapolis, Méliton de Sardes,
Sagaris de Laodicée, Thraséas d'Eumèneia, saint Irénée enfin,
attestent l'éclat de Tépiscopat phrygien. Les épitaphes font voir à
quel point le Christianisme s'était diffusé dans les classes popu-
1. Aux indices qu'on a donnés depuis longtemps de ce fait, l'épigraphie permet
d'en ajouter un nouveau. Dans les inscriptions chrétiennes de Phrygie, je n'ai rencontré
que deux noms sémitiques, Maria (Ramsaj, 365) et Martine (368), tandis que, sur une
trentaine de textes juifs, on rencontre une douzaine de fois des noms hébreux : Esaii
(Dorylée), Jacob (Germé, Gappadoce), Joseph (Chypre), Isakis (Tarse, Sidé), Môusès
(Éphèse, Termessos), Rouhès (Euméneia), Salamon (Sala) ; comme femmes, Dehora
(Antioche), Isabel (Thyateira, cf. p. 224, n. 2), Esther (Germé). Au contraire, on ren-
contre, même parmi les Chrétiens de marque, des noms qui rappellent autant les cultes
phrygiens que Ménophilos, Métrodôros, Sagaris.
234 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
laires. Quand, vers 160, éclata la crise montaniste, on a pu dire
que la moitié de la Phrygie était chrétienne '.
Le Montanisme marque précisément l'apogée de ce christia-
nisme phrygien 2 ; avec lui, c'est la vieille religion analolienne qui
pénètre dans l'Église. Le haut plateau du Panasion, au-dessus de
Pepouza 3 , centre de leur culte, où les Montanisles croyaient voir
descendre la Jérusalem céleste, se rattachait au nord au Dindymos.
la montagne sacrée des Phrygiens; au sud, nous l'avons montré,
au Bérécynthe, l'autre montagne sacrée; il voyait se former leurs
grands fleuves divinisés, le Méandre, l'Hermos, le Rhyndakos, le
Tembris, affluent du Sangarios; le rôle des femmes dans leur culte,
l'importance de l'extase et de la prophétie, la grande fête commen-
çant par un appareil de deuil pour finir en réjouissances véhé-
mentes, la communion avec un pain particulier ! : autant de
traits qui semblent empruntés à la vieille religion phrygienne.
Même l'église orthodoxe qui combattit le Montanisme n'avait
pas résisté à cette pénétration. Si Mon tan a commencé par être
prêtre de Cybèle, s'il se donnait comme l'époux de la Vierge Marie
comme Attis était le parèdre de la Mère des Dieux, son principal
adversaire, l'évêque d'Hiéropolis Aberkios a eu l'étrange fortune
de laisser une épitaphe dont le christianisme est si fortement
teinté par les croyances indigènes qu'on a pu l'attribuer à un
prêtre d'Attis, et un de ses collègues ne croyait pas offenser la
piété en portant le nom de Sagaris emprunté au cycle de Gybèle.
Si les orthodoxes ont violemment attaqué les prophétesses qui
1. Voir, pour la dispersion géographique du Christianisme en Anatolie, Ramsay,
The Church in the Roman Empire before 170 (6 e éd., 1906) et Historical commen-
tai^ on Saint Pauls Galatians (1899); pour son histoire générale, Mgr Duchesne,
Histoire ancienne de l'Église, I, p. 262-9 (mais notez, lorsqu'il parle de « prêtres
exaltés, Galles et Corybantes » que les Koryhantes sont seulement le nom que se don-
naient des confréries bacchiques; à côté du texte de Lucien qui les mentionne, on ne
les connaît que par une inscription d'Ërythrées).
2. Sur le Montanisme, cf. le chapitre de Duchesne, op. cit., et l'article de Bon-
wetsch dans YEncyklopaedie de Hauck. On a récemment proposé de voir dans les
Odes de Salomon des hymnes montanistes (S. A. Fries, Z. f. neutest. Wiss., 1911, 85).
Les mystères phrygiens paraissent avoir connu un rite de baptême, Keil-Premerstein,
op. cit., II, n. 183; Ramsay, British School Annual, XVIII, p. 50.
3. Voir sur le Banaz-Ova (Panasion) et Pepouza le chap. xm des Cities a?id Bisho-
prics de Ramsay.
4. Je crois avoir établi ce fait dans mon article sur le pain Galate {Revue celtique,
1907); j'y ai montré que le pain azyme était seul permis aux prêtres et mystes de
Cybèle, aux Montanistes dits Artotyrites et à la confrérie anti-chrétienne des Xe'noi
Tekmoreioi en Pisidie. Sur le dipyron des Tekmoreioi, Ramsay s'est rallié à ma
manière de voir, Journ. Ilell. Slud., 1912, et on a un témoignage épi graphique de
l'observance par les Juifs d'Hiérapolis de la « fête des azymes » (Cichorius, Hie'rapolis,
NOÉ SANGARIOU 235
accompagnaient Mon tan, Philippe, le principal apôtre de cette partie
de la Phrygie, ne manquait pas de se faire accompagner de ses
filles, qui passaient également pour avoir le don prophétique. Avec
l'Egypte, c'est sans doute en Phrygie que la religion nationale a
exercé sur le christianisme la plus durable influence : on peut la
suivre depuis l'importance prise par la Vierge -Mère à côté du Fils
de Dieu souffrant et ressuscitant, jusqu'à la fixation par certaines
églises de la Pâques au 25 mars, jour où Ton fêtait la mort d'Àttis ;
depuis le Christ conçu à l'image d'Àttis sous les espèces du « bon
pasteur » jusqu'à l'adoption du pain levé dans la communion par
l'église d'Orient comme protestation contre l'usage judéo-phry-
gien. De pareils faits, qui attestent l'action des cultes phrygiens
sur le Christianisme, n'autorisent-ils pas à supposer une action en
retour du Christianisme sur la religion indigène? En ces matières
surtout, il n'y a pas d'action sans réaction. Or, pour l'adoption de
la légende de l'arche, les églises ont pu ajouter leur influence à
celle des synagogues. Sur ce point, leurs croyances étaient com-
munes et on a remarqué, d'ailleurs, qu'en Phrygie, Juifs et Chré-
tiens, animés d'un même libéralisme puisé sans doute au même
fonds gréco-phrygien, ont vécu en meilleure entente. Les deux
premiers Chants Sibyllins, qui ont pu, on l'a vu, être composés dès
le début du n c siècle avant Jésus-Christ par quelque Juif helléni-
sant de Phrygie, ces Chants où nous avons trouvé le Déluge mis
en rapport avec la Phrygie, ont été l'objet de retouches de la part
des Chrétiens au ir 3 siècle après Jésus Christ; ces retouches toute-
fois n'y ont pas introduit, comme ailleurs, des violences contre les
Juifs ni les Gentils '.
Aussi bien, au lieu de se demander, comme on l'a fait, si les
magistrats d'Apamée qui ont frappé les pièces au type de Noé
n. 69). Quant aux Montanistes dits Taskodrouggites, ce qui signifie « ponce au nez » en
phrygien, Mgr Dncliesue a tort d'en écrire plaisamment : « Certains sectaires, parait-il,
se mettaient le doigt dans le nez pendant la prière », op. cit., p. 282; il s'agit pro-
bablement pour eux de retenir l'esprit saint qui les remplit pendant l'extase, idée du
même ordre que celle qui fait asseoir la Sibylle sur un trépied au-dessus de la faille
d'où montent en elle les vapeurs sacrées.
1. On sait que l'observance par les Chrétiens d'Asie de la Pàque juive au 14 de
Nisan taillit causera la fin du n 8 siècle un schisme avec l'Église de Home, où on blâ-
mait cette pratique comme judaïque et où l'on reportait la Pàque au dimanche suivant
(Cf. Duchesne, op. cit., p. 290). Chrétiens et Juifs polémiquaient courtoisement en Asie
comme l'atteste entre autres le Dialogue avec Tryphon (docteur juif d'Éphèse) écrit
par Justin vers 160. Voir aussi lepitaphe métrique du Juif Rouben ( e Pouêr) pLeyocXoio
GeoO 6epcx7rovTi) à Euméneia, remarquable pour son ton et ses sentiments helléniques
(Ramsay, Cities, n. 232). Un des martyrs de Synnada porte le nom juif de Sabbatios;
des chrétiennes ceux de Maria (op. cit., n. 365), Marthiné (n. 368).
236 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
étaient Juifs, on pourrait se demandera aussi juste litre s'ilsétaient
Chrétiens . '
Il nous faut donc résumer ce que Ton peut savoir de ces deux
communautés à Apamée. On a vu plus haut comment les Juifs
sont arrivés à la ville de Marsyas. Mais, on pourrait inférer l'exis-
tence d'une colonie juive du seul fait que, environ de 200 avant à
200 après, Apamée fut la principale place de commerce de l'Asie
intérieure. « Apamée, » dit Strabon, « est le grand emporion de
l'Asie proprement dite, le deuxième après Ephèse 2 ». Deux siècles
plus tard ; Dion Chrysostome dit encore aux Apaméens : « Vous
êtes la première ville de la Phrygie, de la Lydie, et même de la
Carie; d'autres nations vous entourent, Cappadociens et Pamphy-
liens et PisiJiens; et pour toutes, votre cité sert de lieu de réu-
nion et de marché 3 . » Dans une ville aussi considérable, il ne
pouvait manquer de se trouver une colonie juive. Nous n'en avons
qu'une seule inscription certaine, du milieu du n e siècle après;
mais elle suffit à établir l'importance de la communauté. Il y est,
en effet, question d'un vô[loç toW EIouSsojv 4 , qui ne peut être qu'un
statut spécial concédé par la cité aux Juifs 3 .
L'Église, à Apamée, n'a pas dû tarder à sortir de la Synagogue.
Vers 180, on entend parler de son évoque Julianus comme adversaire
des Montanistes. Une quinzaine d'épitaphes chrétiennes ont été
recueillies, dont une de la fin du u e siècle (Ramsay n.387), deux
datées de 239 (n. 388) et de 260 (n. 375); sur une seule, le défunt
se dit XûiffT'.avb; (n. 393); c'est dans cette épitaphe qu'on rencontre
le seul nom qui soit peut-être judéo-chrétien Msàtivt, (forme hellé-
nisée de Marthiné?); le christianisme ne se décèle en général que
par la formule qui termine la menace contre les violateurs de la
1. Pour des Chrétiens occupant en Phrygie des charges municipales, cf. Ramsay,
Ciliés and Bishoprics, p. 520.
2. Strabon, XII, 8, 15 ; cf. 13 : 'Xr.a^eia. yj Ktëcoxo; leyo[i.ivr\ xai AaoSixeia, aurep
è'.Ti [j.=yi<7Tai twv xaxà xrjv <ï>pvYiav Tro/.etov.
3. Dio, Or., XXXV, 14.
4. Ramsay, Cities, p. 538, n° 399 bis : Aùp. 'Poùcpoç 'IovXtavoù (}' cTcoiy)7<x xo 'yjpâiov
eaa'JTw xs x-fl (ju(xëta) (xou Aùp. Taxiavrj - le, 6 ëxepo; où xeÔyj, el oé xiç £TUXY]G£va'., xov
vojxov oloev tojv Eiou6éfov.
5. Ramsay propose de reconnaître encore un Juif dans son inscription n° 385; c'est
la dédicace d'un hérôon qu'élève en 253/4 AÏÀioç ITavyàpioç ô xal Zumxô; (Zotikos est
le nom de baptême gréco-judaïque; Pancharios se retrouve donné à un Juif C. I. G.,
9904); elle s'achève par la formule judéo-chrétienne serrai àuxô) Tcpô; xov 6eov ; sa
femme serait une païenne, à en croire son nom d'Aelia Atalanté. Ramsay soupçonne
encore de judaïsme les inscriptions 315 et 394; 394 à cause de la formule 7cpoç xov
xpixrjv ôsôv et de l'expression éx xoù atjxaxô; [xou, 315 seulement à cause de cette der-
nière expression.
NOÉ SANGARIOU 237
tombe : « qu'il ait à en rendre compte devant le dieu vivant », ou
« le dieu immortel », ou « le dieu justicier », ou « au jour du
jugement » *.
Ces inscriptions appartiennent, pour la plupart, au 111 e siècle.
C'est alors que le Christianisme a dû arriver à son apogée à
Apamée. Sa voisine, Euméneia, paraît avoir été entièrement
chrétienne au temps de la persécution de Dioclétien 2 . C'est sous
les Sévère que le prosélytisme a dû connaître son plus beau succès
à Apamée. Malgré les Apologies que lui présentèrent Méliton de
Sardes et Apollinaire d'Hiérapolis, Marc Aurèle avait prescrit ou
autorisé des poursuites où périrent, entre autres, les évoques Poly-
carpe de Smyrne, Sagaris deLaodicée, Hiérax d'Ikonion, Thraséas
d'Hiérapolis, poursuites que le proconsul Arrius Antoninus reprit
en 184/5. Sévère, selon Spartien, interdit de faire des juifs et des
chrétiens, mais on n'entend pas parler persécution sous le règne
d'aucun des Sévère. Il suffit de rappeler qu'Alexandre Sévère avait
groupé dans son oratoire Abraham et Orphée, Jésus-Christ et Apol-
lonius de Tyane, et que Philippe l'Arabe a passé pour chrétien; on
comprend ainsi que ce soit de Septime Sévère à Philippe qu'aient
été frappées les pièces d'Apamée, dans l'époque de tolérance qui
s'étend entre la persécution de Marc-Aurèle et la persécution de
Décius. Nos pièces à l'arche appartiennent bien au temps des
Sévère où les cultes syriens dominaient dans la religion officielle.
Nulle part la liberté des cultes ne paraît avoir été plus grande alors
qu'en Asie : les évoques pouvaient publiquement tenir des conciles
en Phrygie, à Synnada et à Ikonion 3 ; un évèque d'Ancyre, puis
une prophétesse cappadocienne pouvaient librement prêcher « le
jour du Seigneur » et, montrant dans des tremblements de terre
un avertissement divin, entraîner des populations fanatiques vers
Jérusalem -'.
# #
L'agonothète et le grand-prètre qui firent frapper les monnaies
au type de l'arche auraient donc pu être chrétiens aussi bien que
juifs. Mais il est probable quils étaient simplement des païens
tolérants, ouverts aux idées nouvelles. Quand Artémas fut agono-
1. Ramsay, Cities and Bishoprics, n os 385-399.
2. Eusèbe, H. E., V, 16.
3. Ramsay, op. cit., p. 506.
4. Duchesne, op. cit., p. 437, 442. Apamée n a eu de martyr que sous Décius : c'est
saint Tryphoii. Ce nom est connu par des inscriptions et des monnaies comme appar-
tenant à une des grandes familles d'Apamée.
238 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
thète pour la troisième fois, il fit frapper en même temps que les
monnaies au type de Noé, des bronzes montrant Athéna au bord
de rAulokrène (n. 163), Zeus tenant Niké à la main (n. 168),
Athéna casquée appuyée sur sa lance (n. 174-4), une gerbe d'épis
(160), un aigle aux ailes éployées (172) '. Alexandros, grand prêtre
de Rome et d'Auguste, a émis, sous Philippe l'Ancien, avec les
pièces au type de l'arche, d'autres qui montrent le héros Kélainos
faisant une libation (n. 185) et un lion s'avançant vers un thyrse
avec ciste mystique dans le champ (n. 183-4) 2 .
Si Artémas et Alexandros étaient païens, il n'en est que plus
frappant qu'ils n'aient pas hésité, probablement en 202 et en 204,
a émettre des monnaies avec la légende de Noé en même temps
que des pièces rappelant les fables païennes. Le fait est d'autant
plus significatif que non seulement Alexandros était grand-prêtre,
mais qu'il semble que tous ces grands bronzes, frappés par des
grands-prêtres, des Asiarques, des agonothètes ou des panégy-
riarques, étaient moins des espèces courantes que des médailles
destinées à commémorer la réunion à Apamée du xoivbv 3>puytaç.
Une monnaie d'Artémas porte précisément en exergue: KOINON
<ï>PYn (172) 3 . C'est donc en l'honneur des assises solennelles de
la Phrygie qu'on n'hésitait pas à graver sur les médailles commé-
moratives la légende biblique. Ce fait n'est-il pas hautement révé-
lateur pour la popularité des idées judéo-chrétiennes en Phrygie,
dans la première moitié du m e siècle ?
Analysons de plus près nos monnaies, maintenant expliquées et
datées, pour voir ce qu'elles peuvent encore nous apprendre sur
le syncrétisme dont la Phrygie fut alors le théâtre.
Le type de notre monnaie rentre, comme on l'a fait remarquer 4 ,
dans une série qui devait reproduire des tableaux exposés dans
une galerie d'Apamée. Les Rorybantes dansant la pyrrhique autour
de la Nymphe à la chèvre qui porte Zeus enfant, Marsyas jouant
1. Barclay Head, B. M. C, Phrygia, Apameia, n° 163 (Septime Sévère) ; n°" 168
et 17 ( J, Caraealla, seul et avec Plautilla; n° 173-4 (Géta), 166 (Julia Domua). C'est sous
Septime Sévère que sont frappées les pièces au type de Noé. La frappe de cette série
de pièces doit donc se placer entre 198, où Garacalla fut proclamé Auguste et Géta
César, et 211, date de la mort de Sévère; leur année d'émission est peut-être 202, quand
la famille impériale parait avoir traversé l'Asie.
2. Head, lac. cit., n » 183-4 (Philippe l'Ancien); n° 185 (Otacilia Severa). Philippe
et sa femme paraissent avoir traversé l'Asie en 244, revenant de Nisibe par Antioche
a Rome. Ce pourrait être la date de nos monnaies. — Le nom d'Artémas est porté par
un chrétien à Apamée (Ilamsay, op. cit., p. 534, n° 388), ainsi que celui d'Alexan-
dros (n° 386).
3. Cf. à ce sujet Ramsay, op. cit., p. 442.
4. Cf. Ramsay, op. cit., p. 432.
NOÉ SANGARIOU 239
dans sa grotte, sa rivalité avec Apollon ou avec Athéna, Artémis
Anaïtis entre les quatre fleuves personnifiés, peut-être aussi Mên-
Anchouros à cheval, voilà, à en juger par les monnaies, quelques-
uns des tableaux qui devaient avoisiner celui de l'arche. Cette
peinture pouvait remonter à la fin du i er siècle. C'est, en effet,
alors que, dans la calacombe de Domitilla, se rencontre la plus
ancienne représentation de Noé dans l'arche Sur deux fresques, le
patriarche est peint, imberbe et vêtu d'une tunique sans manches,
sortant à mi-corps d'un coffret rectangulaire dont le couvercle est
levé ; un oiseau vole vers lui 1 .
Cette curieuse figuration de l'arche sous forme de coffre ne
résulte pas seulement de l'interprétation des noms sous lesquels
on la désignait chez les Grecs et les Romains, x'.6ojto;, arca; elle
est un nouvel indice de la réaction de la mythologie figurée des
Grecs sur les légendes bibliques. C'est dans un coffre ou bahut, au
couvercle levé, semblable à celui de nos monnaies, qu'on repré-
sentait Deukalion et Pyrrha, Persée et Danaé, ïennès et Hémithéa
abordant au Parnasse, à Sériphos, à Ténédos. Certaines de ces repré-
sentations furent célèbres 2 ; telle l'arrivée de Danaé, peinte par
Artémon au tii° s. av. Ce tableau paraît avoir influencé les monnaies
d'Elée (le port de Pergame) montrant l'abordage en Mysie d'Auge et
deTéléphos 3 . Les artistes prirent l'habitude de montrer dans Y arca
leurs personnages, hommes et femmes, en sortant à mi-corps ; .
1. Voir à l'article Arche du Dictionnaire d'archéologie chrétienne, col. 2712-3
et de Waal, Roem. Quartalschrift, 1909, pi. I. D. Kauffmann a proposé ici (R. É. «/.,
1887, p. 45) de voir dans ce que j'appelle le cotfre, le capot ou l'écoutille qui surna-
gerait comme dans un sous-marin, le reste de l'arclie étant censé caché par les flots.
11 est certain qu'il a existé une figuration de l'arclie sous les traits d'une maison
carrée à toiture plate dominée par une sorte de cheminée carrée (voir la miniature dans
Hartel-Wickhoff, Die Wie?ier Genesis, 1893, pi. iv) ; mais la présence du couvercle
suffit à prouver que telle n'est pas l'idée des artistes auxquels nos monnaies sont
dues; la plus rapide comparaison avec les figurations dans l'antiquité classique de
larnakes ou de kibôtoi flottant montrent que c'est bien celles-ci qui ont inspiré le
graveur de la monnaie d'Apamée. Signalons que notre monnaie n" 4 est bien repro-
duite dans K.-M. Kaufmann, Handbuch der christlichen Archaeologie (1913) p. 306.
2. Pour les peintures représentant Danaé et Persée, Raoul Rochette, Choix de
peintures de Pompéi, pi. xiv, p. 181 et 191; Museo Rorbonico, II, pi. xxx, 4
(fig. 454 de l'art. Arca de Saglio), cf. Helhig, Wamtgemaelde, n. 119-21 (ligure dans
Springer-Michaelis, fig. 570). Knatz, Quomodo Persei fabulam artifices traclaverint
(Bonn, 1893), décrit deux peintures de vases (B., 1, 2) auxquelles Hartwig en ajoute
une troisième, Mon. Piot., X, pi. vin. Ajoutez, tngelmann, Oest. Jahreshefte, XII,
1909, p. 165.
3. Cf. Marx, Ath. Mitteilungen, 1886, p. 23; Wroth, R. M. C, Aeolis, p. 130.
4. On peut faire la contre-épreuve de ce que nous avançons sur l'origine grecque
de ce type d'arche en se reportant à ses représentations dans l'art copte; là on trouve
la barque égyptienne, la baris.
240 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Aussi bien, est-ce ce couple qu'on a représenté sur nos monnaies,
alors que la tradition biblique eût voulu qu'on y plaçât ou Noé
seul, ou Noé accompagné, en dehors de sa femme, par ses trois fils
et ses trois brus. La femme qui accompagne Noé est censée proba-
blement être, non réponse de Noé, même sous la forme gnostique
de Noéria, mais sa fille, la Sibylle Sambéthé : on a vu qu'elle rap-
pelait elle-même qu'elle avait navigué dans l'arche, dans les vers
sur lesquels les gens d'Apamée devaient appuyer leur prétention
à être la ville où Noé avait débarqué avec la Sibylle.
La colombe, que ne connaît aucune des légendes grecques de
héros jetés à la mer dans un coffre, semble pourtant avoir, avant
la frappe de nos monnaies, pris place dans le mythe de Deukalion '.
En effet, on lit dans le traité de Plutarque : « Quels animaux sont
les plus advisez », ch. xxxvm : « Ceux qui ont inventé les fables
disent que, durant le déluge, Deucalion laschoit la colombe quand
il voulait sçavoir quel temps il faisoit, parce que, s'il faisoit encore
tempesle et temps de pluies, elle s'en retournoit en l'arche et,
quand le beau temps fut revenu, elle s'envola du tout et ne retourna
plus. » N'est-ce pas l'écho fidèle de la légende biblique 2 ? Les Gentils
ont dû l'accueillir d'autant plus facilement qu'une légende, que
connaît déjà Aristote, montrait Deukalion s'établissant à Dodone
sur le conseil de la colombe sacrée et y fondant le culte de Zeus
Naios. La légende épirote faisait succéder au déluge l'embrasement
causé par la chute de Phaéton à Apollonia d'Epirc, et un scholiaste
de Lucien identifie cet embrasement à celui de Sodome et le déluge
de Deukalion à celui de Noé 3 .
Une autre particularité de notre monnaie apporte un nouvel
indice de syncrétisme: Noé, figuré barbu et sans coiffure sur les
autres pièces, paraît, sur celle d'Alexatulros, plus court vêtu,
imberbe et coiffé d'un béret qui rappelle nos bérets de matelots:
on y reconnaît la kausia caractéristique des Thessaliens et des
Macédoniens, ce qui indique que l'artiste devait se conformer à
un modèle créé pour la légende thessalienne de Deukalion. Le
geste même de Noé et de sa femme, la main droite levée, ce geste
qui, pour le judéo-chrétien, était un geste d'invocation ou de
1. Sur Deukalion h Dodone, cf. Tiitnpel, art. Dp.ukallon dans le Pauly-Wissowa ;
sur Zeus Naios, dieu des eaux, et sa parcdre, Diônaia, rapprochés de Noé, cf. plus
haut, au 1 er article, p. 164.
2. Peut-être faudrait-il aussi tenir compte ici dune curieuse série de lampes
romaines où l'on voit un oiseau portant un rameau dans son bec ou ses pattes ; mais,
parfois il paraît perché sur la branche.
3. Schol. à Lucien, Timon, 3. Cf. Lucien, De Sallat., 39.
NOÉ SANGÀRIOU 241
prière, est celui que devaient faire Deukalion et Pyrrha jetant par
dessus leur épaule les pierres qui allaient repeupler la terre. C'est
sans doute parce qu'on sentait si bien que tout Grec instruit qui
verrait cette monnaie penserait instinctivement à Deukalion qu'on
prit le soin, pour que nul ne s'y trompât, d'écrire sur le coffre
NQE « .
#*#
Nous voici au terme de notre démonstration. Le nombre et la
complexité des questions soulevées en ont rendu l'exposé néces-
sairement discursif. Mais je ne crois pas que, parce qu'il a fallu le
construire en matériaux disparates, notre édifice en soit moins
solide. Chacun de ces matériaux a apporté un élément nouveau à
la thèse que nous nous étions proposé d'établir sur une base solide,
thèse que l'on peut formuler ainsi : si l'arche de Noé apparaît sur
les monnaies d'Apamée au début du 111 e siècle de notre ère, ce
n'est pas la conséquence de la fantaisie d'un magistrat judaïsant,
c'est qu'Apamée était le théâtre d'une très ancienne légende phry-
gienne du déluge et que, depuis la fin du 111 e siècle avant notre
ère, le récit biblique avait commencé à s'unir avec les traditions
indigènes.
Résumons ce qui, des matériaux si divers qu'on a mis en œuvre,
ressort en faveur de ce qui est l'essentiel de cette thèse.
Les Phrygiens avaient une légende propre du déluge : ce n'était
pas un déluge causé par les eaux du ciel; c'était un cataclysme lié
à des secousses sismiques qui déchaînaient à la surface du sol les
eaux souterraines, inondaient les campagnes et engloutissaient les
villes. Une pareille légende paraît particulièrement à sa place dans
un pays volcanique comme l'est la Phrygie centrale, entre Pessi-
nonte, Ancyre, Iconium, Hiéropolis, Laodicée et Apamée.
Dans chacune de ces villes on retrouve des éléments de la
1. Gomme il est probable que la Noé phrygienne a été ainsi judéo-chtïstianisée de
même que les liéros cavaliers, Mén devenu saint Pliilippe ou saint Georges (cf. 2 e art.,
p. 8 et 13), serait-ce dépasser la vraisemblance que de supposer que saint Zacharie a
pu être rapproché, de même, de Sangarios, le père de Noé (cf. 1 er art., p. 105)? Ainsi,
la liturgie de saint Jacques en usage à Jérusalem prescrivait l'emploi de la formule
suivante quand on agitait l'encensoir : 6 6eô; 6 TipocrÔE^à^evoç "AêsX xà Sùipa, Nà>s xai
Aêpaâ[J. xr)v 6uiîav, 'Aapa>v xat Ea^aptou to 6v|iiàfi.a (Graeven, Byzant. Ztschr., 1901,
p. 4 ; Orsi, ibid., 1912, p. 189). On sait que Zacharie passait pour le thuriféraire par
excellence et on trouve cette glose due à un lecteur byzantin en regard d'un passage
où Pausanias parle du Sayyapio? : 'o vùv Xey6[X£vo; ■noTajxô; la^apia; (éd. Blumner, I,
p. 147). La forme de ce nom dans les tablettes d'Armana est ^yyQ (Knudzton, n° 35,
p. 1082).
T. LXVI, u° 132. 16
242 REVUE DES ETUDES JUIVES
légende : à lkonion, Nannakos annonçait le déluge et la nouvelle
race d'hommes formée par Athénée et Prométhée; à Hiérapolis et
à Laodicée un temple englouti et une gorge ouverte pour sauver
le pays par un glaive divin; à Pessinonte et à Ancyre, il semble
qu'on ait cru à une arche abordant au sommet des monts à la fin
du déluge, puisqu'on montrait au mont Agdos, au-dessus de Pessi-
nonte, retraite de la Méter Agdislis, les pierres dont Deukalion et
Pyrrha auraient tiré l'humanité nouvelle et qu'un temple abritait,
au-dessus d'Ancyre, l'ancre retrouvée par Midas. Enfin, à Patara
en Syrie, on a des traces d'une légende de l'arrivée de l'arche de
Persée ou de Télépbos.
A Apamée Kibôtos elle-même, on a retrouvé des traits plus nom-
breux d'une légende diluvienne : dans ce bassin arrosé par les
eaux qui, de toutes parts, viennent former le Méandre, les secousses
sismiques comportaient de terribles inondations; celle qui eut lieu
sous Alexandre amena Antiochos 1 er à reconstruire la ville ruinée;
celle qui eut lieu sous Mithridate est déjà enveloppée de fables dans
le récit de Nicolas de Damas. Une légende nous parle d'un abime
plein d'eau bouillonnante où la ville s'engouffre au temps de Midas
et qui ne se referme que lorsque le héros Anchouros, son fils,
s'y précipite à cheval, et cette légende paraît avoir été destinée à
expliquer un rite qui se serait pratiqué dans le temple de Zeus.
Ce Zeus paraît à la fois dieu des eaux du ciel, comme représen-
tant un dieu pluvieux indigène, Hyès-Hyagnis (Hyas passait pour
avoir rétabli les hommes après un déluge), et dieu des eaux de la
terre sous son vocable de Kélaineus, une sorte de Zéno-Poséidon
comme le dieu de Mylasa. Dans son temple, comme dans celui de
Mylasa, comme au ploutônion de Mon et de Gybèle à Hiérapolis de
Phrygie, comme au temple d'Hiérapolis de Syrie, on paraît avoir
jeté des offrandes propitiatoires dans un gouffre d'où seraient
sorties les eaux diluviennes.
Une forme de ce Zeus Kélaineus était Marsyas dont le nom même
désigne Y outre qu'il porte sur le dos, l'outre d'où est censée
sourdre le torrent qui porte son nom ; c'est aussi outre que signi-
fie Nôrikon, un des noms phrygiens d'Apamée Kélainai. Kélaineus-
Kélainos, fils de Poséidon, est associé à Kélainô ; celle-ci devait
être, avant tout, une déesse pluvieuse puisque les Grecs en font
une Pléiade, une Hyade ou une Danaïde. Comme la grande déesse
d Apamée est représentée sous la forme qui est coutumière pour
la Déesse-Mère en Phrygie, on peut voir un de ses vocables en
Kélainô et se demander si elle n'aurait pas été également vénérée
sous le nom de Noé.
NOÉ SANGÀRIOU 243
Si les Juifs placèrent de préférence à Àpamée la légende de
l'arche et l'Ararat, c'est d'abord qu'ils traduisirent par* arche son
surnom de kibotos, qui désignait peut-être en réalité Y entonnoir
où s'étaient engrouffrées les eaux diluviennes — , c'est ensuite que
la ville était dominée par les deux plus hautes cimes de la Phrygie
centrale. L'une, le Mont de la Lune d'aujourd'hui, était sans doute
consacrée à Mèn Àskaénos, le dieu lunaire des Phrygiens (et
Askaénos doit être en rapport avec askos, outre ; l'autre, le Mont
Blanc moderne, était apparemment ce Bérécynthe à qui la Mêter
phrygienne doit son surnom de Berecynthia.
Peut être les Juifs d'Apamée rapprochèrent-ils aussi Bérécynthe
de Baris. Ce nom était celui d'une ville de Milyas proche d'Apamée
et d'un temple d'Arménie du pays de Minni, dont les Grecs avaient
fait Minyas. Une légende du déluge, apparentée à la légende phry-
gienne, paraît avoir existé en Arménie ; elle se rattachait à un
héros indigène que les Grecs identifièrent à Jason. Or, baris était
un mot égyptien signifiant la barque des dieux, mot que les Grecs
avaient adopté, et l'on montrait peut-être les débris d'une arche —
les Grecs y virent l'Argô — dans le temple d'Anaïtis à Baris et
dans les Jasonia de son parèdre.
Ces confusions, dont on a montré l'existence dès le m e siècle
avant notre ère, ont pu d'autant mieux jouer leur rôle dans la
localisation au-dessus d'Apamée du Mont de l'arche que, même au
temps de Josèphe, celui-ci n'était pas encore définitivement iden-
tifié. S'il était notoire que l'Ararat biblique désignait l'Arménie,
l'identification du Mont de l'arche avec le Mont Ararat actuel ne
s'était pas encore imposée ; on pensait surtout aux monts de Gor-
dyène dans le Kurdistan; mais d'autres soutenaient les prétentions
du mont de Baris en Atropatène, d'une localité en Osrhoène près
de Harran, peut-être aussi celles du mont Nisir au-dessus de
Ninive. Chacune de ces localisations a dû être défendue par les
colonies juives du voisinage; il n'y a donc rien de surprenant à ce
que celle d'Apamée ait aussi soutenu la sienne.
Ce sont des Juifs de Babylonie qui l'ont importée à Apamée dès
la fin du m siècle avant notre ère, et, la fusion une fois com-
mencée entre leurs légendes et celles des indigènes, le syncrétisme
s'est bientôt développé comme de lui-même au milieu des commu-
nautés mixtes. La Sibylle gréco-judaïque fait sienne la localisation
de l'Ararat à Apamée sans doute un siècle avant notre ère ; cette
Sibylle s'identifie elle-même à la femme ou à la fille de Noé en pro-
fitant de ce qu'une hypostase de la Grande Déesse phrygienne,
déesse des eaux fécondantes devenue simple Naïade, portait aussi
244
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
le nom de Noé ; dès le 11 e siècle après notre ère, le gnosticisme
s'empare de cette Noéria et en fait l'une des héroïnes de ces com-
promissions entre le judéo christianisme et le paganisme dont le
Montanisme assure longtemps le succès au cœur de la Phrygie,
dans la région même d 1 Apamée. Les communautés chrétiennes,
si rapidement multipliées à travers la Phrygie, ont ajouté, dans
ce syncrétisme, leur action à celle des colonies juives. A la fin du
ni siècle, Apamée aura une Montagne de l'arche, avec église com-
mémorative, et les écrivains chrétiens répandront la tradition
apaméenne. Loin d'être un fait isolé ou fortuit, la localisation de
Noé à Apamée de Phrygie est une des conséquences logiques du
grand mouvement syncrétique judéo-phrygien sur lequel nous
espérons que cette étude aura jeté quelque lumière.
Adolphe Reinacu.
N o h
iAT VA PloY
TYNH
1. Nous donnons ici, comme cul-de-lampe, la stèle de Thasos qui a été le point de
départ de cet article d'après un dessin fait devant l'original. La stèle est en marbre
local : haut. 0,33 dont 0,045 pour le rebord mouluré; larg. 0,21 au bas, 0,20 au haut ;
ép. 0,055.
NOÉ SANGARIOU 245
ADDENDA ET CORRIGENDA
1 er art., p. 167. Dans la série des noms du groupe de Noé, le lecteur
aura corrigé spontanément Nvuvoç en Nouvo;, Nimxa en Ni'vixa. On trou-
vera d'autres noms de cette série signalés dans l'index de mon Bulletin
d'épigraphie grecque pour 1910 12 (1913). C'est évidemment la déesse
Nana-Noé qui se cache dans Nanis, la fille de Grésus qui aurait livré
Sardes à Cyrus (Parthénios, Narrât. 22).
2 e art., p. 20. Sur Persée à Ikonion dans les monuments antiques, voir
G. Minervini, Perseo ed Andromeda in Iconium (dans ses Memorie Aca-
demiche, Naples, 1862); sur les travaux de drainage que le peuple lui
attribue encore dans la région, Hasluck, Annual of the british School,
XVIII, p. 267.
2 e art., p. 30. Sur les traditions relatives au déluge en Arménie et
Anâhita comme déesse des eaux en Arménie et son parèdre Verethragna,
on trouvera encore des textes intéressants dans Spiegel, Eranische Alter-
tumskunde, et Lagarde, Gesammelte Abhancllungen (1866). Il n'y a rien à
tirer du mémoire où H. Schneider vient de reprendre la théorie de l'ori-
gine babylonienne de toutes les légendes diluviennes (Zur Sintflutsage,
Leipzig, Hinrichs, 1913). — Sur la coupe qui montre Jason rejeté par le
dragon à la façon de Jonas, un mémoire de G. Loeschcke a été annoncé
à YArchaeologische Gesellschaft de Berlin (séance du 4 février 1913). —
Les Ibères du Caucase se seraient également réclamés d'une origine thes-
salienne, Tacile, Ann., VI, 34.
T. LXVI, n« 131.
DAVID KIMHI APOLOGISTE
UN FRAGMENT PERDU
DANS SON COMMENTAIRE DES PSAUMES
On sait depuis longtemps que David Kimhi a cultivé l'apologé-
tique. Pourtant Graetz n'en dit rien et s'efforce de le présenter,
ainsi que son frère Moïse, comme un personnage insignifiante
C'est là un jugement qui ne s'accorde pas avec les progrès de la
science historique. Kimhi est plus équitablement jugé, parmi les
anciens chroniqueurs, par Isaac Lattes 2 et, parmi les modernes,
par Landshut 3 et Micbael ''.
Nous avons trouvé dans la collection de textes de la Gueniza
appartenant à M. Elkan-N. Adler, de Londres, un fragment com-
posé de deux pages et contenant probablement un morceau du
commentaire de D. Kimhi sur les Psaumes 3 . Les passages apolo-
gétiques de ce commentaire ne se trouvent que dans les premières
éditions 6 . Plus tard on les imprima à part, n'osant pas le faire
autrement 7 . Mais notre fragment nous apprend que déjà les pre-
mières éditions n'ont pas la plupart des passages qui contiennent
une critique des Évangiles. Il n'est donc pas étonnant que ces pas-
sages manquent dans les extraits, qui n'ont môme pas reproduit —
ou qui ne connaissaient pas — certains morceaux des éditions 8 .
Dans ces conditions, il n'est pas sans intérêt de faire connaître
ce fragment et d'en publier le texte. Mais d'abord, quelques obser-
vations sur son contenu sont nécessaires.
i. Graetz, Geschichte, VI 3 , p. 200 et s.
2. Neubauer, M. J. C, II, p. 237; Buber, Schaarê Cion (Jaroslau, 1885), p. 43 :
rmnn ©tdi pnp-in n?:ana û'HaDSi d"w o-man nan ^nny "m '"in
van baô p© ba> vjttita baô baipwn n«3 sn^sa aroais.
3. Arnoudê ha-Aboda, p. 90.
4. Or ha-Chajim, p. 332. Cf. Wolf, Bibl. Hebr., III, p. 188.
... N° 11 80, 20. Qu'il nous soit permis d'exprimer ici nos meilleurs remerciements
au savant propriétaire de ce texte pour son amabilité.
6. S. a. 1447). J'ai pu utiliser l'exemplaire du British Muséum, qui possède aussi
l'édition d'Isny; v. Berliner, Or ha-Chajim, p. 331.
7. V. Wolf, Bibl. Hebr., III, 183; Or ha-Chajim, p. 331.
8. V. p. 6, début. Ces deux passages manquent même dans l'édition du Nizzahon
par Hackspao (Nuremberg, 1644). Un juif converti, Rabbi (!) Joban Salomon a cité et
traduit les observations de Kimbi sur Psaumes, xc, 10, dans son 0*3 1231125 îlUîbïJ
Danzig, 1675).
DAVID KIMI1I APOLOGISTE 247
Ce qui prouve que nous avons affaire à un commentaire des
Psaumes, ce sont les derniers mots du fragment, où l'auteur
annonce qu'il va passer à l'explication d'un psaume, qui est vrai-
semblablement le psaume xix. Le style décèle David Kimbi '.
L'auteur cite des prosélytes français (sans doute des Albigeois 2 ),
qui ont embrassé le judaïsme à cause des contradictions des
Évangiles : vr^nai» dtTDixraa û^Tosn irTon û^ns-ii: tria tpèti "pi
ï-.T "»3Btt. Enfin, l'auteur polémise contre s. Jérôme (nui n^îon
mn piccn tfsitt abi fin m*an DwavY") , tout comme Kimhi dans
les parties apologétiques connues de son commentaire des
Psaumes 3 .
Examinons maintenant le contenu môme du fragment. Les
questions qui y sont examinées sont les suivantes :
1. — D'après Matthieu, xnt, 11-17, Jésus parle au peuple en
paraboles pour confirmer Isaïe, vi, 9 : la citalion d'Isaïe est
inexacte.
2. — D'après Matthieu, xv, 8, Jésus dit aux Pharisiens que le
verset d'Isaïe, xxix, 13, s'applique à eux : le verset d'Isaïe est cité
inexactement.
3. — D'après Matthieu, xix, 3 et s., Jésus répond à la question
des Pharisiens s'il est permis dans tous les cas d'écrire un acte de
répudiation, en citant Genèse, n, 23 : citation inexacte '.
4. — D'après Matthieu, xxi, o, Jésus, arrivant à Jérusalem,
charge ses disciples d'aller dans la ville et de lui amener un âne,
à cause de la prédiction de Zacharie, ix, 9 : citation erronée.
5. — D'après Matthieu, xxi, 16, les Pharisiens étant irrités de
ce que les enfants criaient devant Jésus : « Hosanna, fils de
David! » Jésus leur répond par Psaumes, vm, 3 : mais il cite ce
verset inexactement.
6. — D'après Matthieu, xxvn, 17-21, Jésus a mangé la pâque
dans la soirée au lendemain de laquelle il a été crucifié. La fête de
Pâque serait donc tombée en cette, année un samedi et Jésus
aurait été crucitié le premier jour de Pâque. C'est absolument
faux, car on ne suppliciait pas un jour de fête. « J'ai posé la ques-
1. Je note, comme indices du style de Kimhi, des expressions comme -,72N TU*,
33TO T\y ou "iHN T\V (cf., dans l'édition de 1477, p. 4 a, sur le ps. n), l'indication
du but de Fauteur, comme p. 4a, 15 a : riTH *p ^Dmm, enfin le fait que les
questions touchées ici ne sont pas traitées dans d'autres parties du commentaire.
2. Sur les rapports des Albig-eois avec les Juifs, v. Graetz, Geschichte, IV 3 , 141.
3. Voir p. 23 a.
4. Cf. Schechter, Fragments of a Zadokite work (Cambridge, 1910), p. 4, 1. 20.
Mais là il n'est pas question de la répudiation, comme le croit l'auteur, v. Biichler,
/. Q. R., 1912, p. 433.
248 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
tion à un chrétien versé dans l'Évangile et il m'a dit qu'il ne
comprenait pas cela. »
7. — Dans Matthieu, xxvii, 3-11, il est dit que Juda Iscariote,
après avoir reçu des prêtres trente pièces d'argent pour livrer
Jésus, eut des remords de sa trahison et rendit la somme aux
prêtres, qui l'employèrent à l'achat d'un champ, confirmant ainsi
un prétendu verset de Jérémie. Ce verset n'existe pas. S. Jérôme
prétend avoir vu un verset semblable dans ce prophète. L'auteur
s'étonne que le Père de l'Église n'ait pas fait connaître ce passage.
— On sait que les indications de s. Jérôme sont du domaine de
la fantaisie. Les apologistes et les exégètes veulent y voir une
combinaison de Zacharie, xi, 12-13, et Jérémie, xix, 12 '.
8. — Dans Matthieu, m, 3, le verset Isaïe, xl, 3, est appliqué à
Jean-Baptiste; il y a erreur dans la citation.
9. — D'après Matthieu, xxn, 34, Jésus, à qui on demande quel
est le premier commandement de la Loi, répond en citant les ver-
sets : « Écoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est
un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de toute ton
âme et de toutes tes pensées. « Ce pauvre homme, s'écrie Kimhi,
ce pauvre homme dont ils ont fait un Dieu ne savait pas même le
Schéma. » — Il n'est pas étonnant qu'un censeur n'ait pas laissé
passer ce texte.
10. — Dans Matthieu, xxvi, 31, est cité un verset qui ne se
trouve pas dans rÉcriture. — D'après les exégètes, c'est une com-
binaison de Zacharie, xm, 7 + xi, 4.
11. — Dans Matthieu, ni, 3, le verset Isaïe, xl, 3, est inexacte-
ment rapporté à Jean-Baptiste (voir n° 9).
12. — Sur bien des points, les quatre Évangiles se contredisent.
« Les modernes ont essayé de les harmoniser. J'ai vu un livre de
ce genre : l'auteur cite un passage, constate que tel Évangile est
d'accord, tel autre en désaccord, et corrige à sa manière. Je con-
nais des prosélytes français, sages et pieux, qui se sont convertis
pour cette raison. »
13. — La pensée qui a inspiré la généalogie de Jésus est que le
Messie doit être d'origine davidique. « On s'est imaginé que, le
fiancé (Joseph) étant de la race de David, sa fiancée (Marie) l'est
aussi. C'est un raisonnement sans preuve, même d'après leurs
livres. » La généalogie de Matthieu est, du reste, en contradiction
avec celle de Luc.
14. — Jésus dit que, sous Achab, la pluie fut arrêtée pendant
1. Voir E. Haupt, Alites tamenlliche Cilate, 1871, p. 279 et suiv.
DAVID KTMHI APOLOGISTE 249
trois ans et six mois. C'est faux : la pluie recommença à tomber
dans la troisième année.
15. — Les règles morales du Sermon sur la Montagne (Mat-
thieu, v) sont qualifiées de « piété insensée ». Ainsi, Jésus dit :
« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous
oppriment. Si on vous frappe sur une joue, tendez l'autre. Si on
vous vole votre tunique ou votre vêtement, ne vous y opposez
pas ; qu'on prenne tout ce qui est à vous. Ne vous demandez pas :
que mangerons-nous? que boirons-nous? comment nous habille-
rons-nous? comme font les païens, car votre Père qui est au ciel
sait ce qu'il vous faut, recherchez d'abord le royaume du ciel et
sa justice et il vous donnera tout cela. Ne vous occupez pas du
lendemain, car le lendemain s'occupera de lui-même. » Et bien
d'autres traits de « piété insensée ». Les chrétiens veulent prouver
par là la perfection de leur loi. Mais on ne peut même pas appeler
loi un système aussi antisocial.
Les deux passages que nous donnons en appendice sont des
extraits apologétiques de Kimhi sur les psaumes ni et xiv. Dans le
premier, il montre que le psaume ne peut pas s'appliquer à Jésus;
dans le second, que le psalmiste n'a pu défendre tout intérêt,
sans distinguer entre l'israélite et le gentil, alors que Moïse le per-
mettait pour celui-ci.
Londres.
A. Marmorstein.
asrctt ...^rd^ ny maa^ to ma œw yisi n:p ibnp yina
^"nnb nms tnn vo* "O nw« -n* .' airoa (ruai) ...ibn 1 " a^ia i73Uîbn
ïtbi icnn ïam iran 2 aôi lyausn yi-aa toia n» aa^pb ta"»b«»a
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7 Dm» NDi&o ■mia , n ira-» aaabai i^tdC" 1 arrowi arpT^b 6 -in-p \b
■priDiaa nTn a*rs anro nrrôy "*d crçjnob rai -173» iiy .«ainaa nr^i
J™ns7an aa^nai73 ta^nba ^"nay nan «b b* ^37373 prn labi isnaa
as mnb nni73 as cwion imbwB tso m* . 9 annaD hj'ut D"©3N
rmcaro "O taruna «b a->\am ïrnn» r-ia^a ï-rrab nmDKb rnrrna
1. La première ligne est illisible.
2. Texte mass. : biO.
3. T. M. : 173tan, fin!! manque.
4. T. M. : -p;îN1.
5. Au lieu de Dm3Tôn "I273tt, T. M. a TD^I.
6. T. M. nfrTP et les autres mots au singulier.
7. Isaïe, vi, 9-10.
8. Matth., xiii, 11-17.
9. Is., xxix, 13 ; Matth., xv, 8 ; Marc, vu, 13.
2oO REVUE DES ÉTUDES JUIVES
•vm nntDKa pam ûwXt ax «na aïan p ba» na«i napi-i nat 'i nea»
iN33 i*r»bnb naN -na" 1 *»a do nv .* awaa na»En in« niaab landau?
ibéOID na a^pb vby aima man Va ".trn-n ma*n b« "oVra D^b-c-i-i-b
•jipwS p m* ban "jipn b* aam "a* *jb «a** npba nan jts: nab maN
a^s-np a^-i^nn -na« ba> na^n i»bnna û^ian^sn ^a ainai .«ainaa na»rai
*ca 's« na ûna*à« «bn anb w na«i mn p «3 nania-ih nur nn«
baK to *a a a aina ma» . 3 ainaa na»tai nacn nabifiH a^pam o^abia»
fin 'i dv nos ^nn na\pa p aa mm nbna ipnnaia swbn nasn
pi .wrp a-na an» lanrr «b "a maa npia nn n'rp: npa b« piDNn
aana "m«b nT "»nbNU3 naai nasn an? ana» abm tims mabna
rnnm "o ao ma» >ni paa na^Nta *b "laNi ïvba p«a ^pa
[■nataa] irrnaa va-' anb noai tpa ta^bia b^anana npb 8 cavnpTi:
6 inpTas ^aax n©N "»a TOonb wanœa -ia&o ia">a anb "jna ^a .losnbi
fcaranabi D^apîb tpa a^tabia K»am cannna p nrtai •ira a» pi w ton
a*mn nnai "«b nai ib tibn .p^ma an mnaa "o Ti»ûn anb naao
rpan inpb ta*anam îaaaa» nbm ib h p :TI «npaa cpan mbtam
tonatya ...msia aai npa» >nn ^d jnn-p'? /na-i naa^N "o (fimfinai)
na» «an bpn mers Nnpa pb-i D*nab nnp pfn«b nsm rrm na iap">p
û^iabia inp'na 'firran imam *m ba» nawaffl na a^pna tni riTH dvïi
nirn^n mv iyn bpin larai b^nc " , :a7a inpb -^c« ^n^s ^ny rpa
rt«"i n»Ran ST'aT^a bbaa iar« ^a annan np^ya n:m '-i rns -iia«a
tnma» T'rn rP73n-2 ht- pioort Ni:73 «bi nia t-nyan u:^72* , :"n"'■ ,
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•naiN ton niasa irn pnaD cn rra-p nsob npppynn ©a^an^ nîn
nb^oa TitD^ 'i ^m i:d na-taa x^iy 'ii-p naî« "jrnv ba> ^d au: aipa lia»
msan N^n H7û iia^b bwo -tnx dix ^d bïî anna m y . 9 mpaa n^ai
'n pn nanan ins 'i ^^nbN r i b^iiû"' yaïî in-'^n mina rî:T>aN-ir:
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n^n «b a*7ûu: nxnp ib^aa mbs irnxoyi: hth ^3yn nam
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a^py^: ^m 'iai Nmp bip na«: pm 1 ba> ^a 'ha nn^ Tiy .aipan
. n mpa3 n^aT 'n nyittî* 1 pn nioa ba ikt» a^^i^D a^a-rtb .mcîab
.*m p p: nbiabiaa mm .a^n?: ai-iwN t]o^ nnbw nca do apa ma»
Canmai . 12 rî7ûb'a nbobea -^no na^T -inx pnxa ban aina nn^T
.m pn ht a^ipia rmabp rryanaa anb bj^îc p^ba ^i« ^an w \n a^an
^snt apbD-" ^Da a^a^ayn aîD^b m-iiaa moa»b bmann» ibnnwn "iddi
1. Gen., ii, 23 ; Matth., xix, 3 et suiv.
2. Zach., xix, 9 ; Matth , xxi, o.
3. Ps., vin, 3 ; Matth., xxi, 16.
4. Matth., xxvn, 17-21.
5. V. Krauss, Leben Jesu, Berlin, 1902, p. 285. [Jewish Review, IV, p. 199].
6. V. Archiv fur Heligionswissenschafl, 1912, p. 318 et suiv.
7. Matth., xxvn, 3-11.
8. Sur les inventions de ce Père de l'Église, voir Zdckler, Hieronymus, Gotha, 1863,
I>. 331 et suiv.
9. 1s., xl, 3 ; Matth , m, 3.
10. Deut., vi, 4-5; Matth., xxn, 3i.
11. Voir plus haut, p. 248, § 10.
12. Matth. ; i ; Luc, m.
DAVID KIMIÎI APOLOGISTE 251
'iba iay a^aan ma a^naiN nnaa naa*a «laataai tonn -isan "«n^n
naai .m^san û-it* «bi "pmaiana ■'sb priai iay a^aon Nb mai
T-p^anaio amoi7a->aa a^aan û^van D^nsns a^nj Tnan
rrmia a^ina n v aan ■•a ann nnbwn maaa anaïai .m ^dw
p aaa inoviN nn a*->T?3 mn ai-iama "itin ■'a a\am *m rn^aa
i-iannai .om-iaaa Nb sjn ï-pk-i sba orra aoao iî ainn anTna
^■'iNnb aanan by n-nan marna a^piaa "paraa p^ba *pNa r-naipa
V2^y *-iana as "PT'abna "H ©•* Tianaia naai ."paï na» ain ma
ion mn «bi a^aian nat^a a^tann rw3T»i a^aia ©b« ^a nais Ninia
asnsb narin -p imbab 'n naa rmœ-vatan r-iatoa -«a t^nn np'ai
a^aan ba aans lana^ -irawa aab ^*ia r-rabrib nas iia-< ^a aman
nana nais -^n aaab baN tammaan fcantTMn tanai* vn ï-ït n sa
caNT D3"nms iya ibbann a^bbpa lana esa^aitab i^n .aa^a-nN
in taaanana eana biw taaio nnan . .."iriKn Tiba thn aant* na**
bî* nn-iN mat iu -aab tono vi bab bnam im« lyaan ab aaœaba
■»a D"nan niBano iaa raaba nai nnraa n7ai basa na -na«b ibnncn
taa-'aTa maba naiiaen iiapa aab ^puataia na a*>au3au: aa->aK yv\^
bin»- nna B"p ^a nna ara ibintan b« 'aab "jm ht ban inpnati
rna Nin rm .nain ana mao bus rm-am ibetb nainai îaatyb
min Nnpnuj -nan ■;■>« nTa «atra -non inmn mabiaa a-oya ania
mvnata naarm aaiam m baai .^"Han a*pp mas" 1 nnmaïaa -o
ma ^".on an nnTaaa n^snnb a^Nan -ra** nns nujinpn nsTimn
t-iTrb«n rmnn tnvnatab m«n nTa ■»*tï .t|na ban an an-nn nan
irmin nn^a nan b«i©- fnn^aT tan y a nc« nn^Ni .ta7ai:y ^aiîj
"la^7an n"i?aT7an ^hdn nnyn .nmab^ab *ji"ian nnb ibai* 1 ta |* , « nab'an
.rranp nana a?ay na*>nai qio mmœ ^ia nttbton la-nmn na'aa
mK^atan nTa*a mnaraa inm niKatnaa na-ib nmioan a"«ipn nam
ana banoan ion a^wan am fnnb«n s— laana bna pbn ma^pnn
im^atri b«n niaaa bina i"»a^ ^-a^ an*>in fiabei amrra a^^an
■ wnbyoai
APPENDICE
1. — Sur le psaume m (p. 8 a).
taa , »7aiwsb t-ny ^©ibhi ra-> by pnoan a^anD7au: a^arian p by
i-p ^a t-n«b mai'a aannab r-nbyn nawxn inainsb na^u: a^ian by
by -nas-ia îa-i^au: maT7an ->a nb">nn anb ma» nn^i ~iaan t-inpb
by nnban nn^n oni mb» Nin a« nro? nbann ^a nn;n .nasa ^a
p aN iaia:-i n^n «b ^a ^b i-ia^^ bnt .nnbon r-ïbvin «b nu:an
nan^ maian ann ^a -nyi .narin n^n «b^j lan by bbsna mn nab
•^nana naa n'aan nn^pb by-\ "ib vn a^ai Q-»a^N ami nnN a^ix by
.anb a-«u:nu: na ^aujn -naTaa ^b
2. — Sur le psaume xiv (p. 15 a).
■m ^a DnaiNtt? a">-iatiab nai^nn Natania ^-ia nia ^b vamm
■»a ia pni «b nn moN n-^an ba Nb^ ^w bs-iw ^a D^-ian (Nb)
.b«n ^s by na^ai ma 73 n^nnu: na -ion nn
1. Matth., v, 73; vi, 25-34.
2. Il s'agit probablement du psaume xix.
CATALOGUE DES ACTES
DE
JAIME I er , PEDRO III ET ALFONSO III
ROIS D'ARAGON
CONCERNANT LES JUIFS
(1213-1291)
(suite *)
ACTES DE PEDRO III (1276-1285).
1316. — L'infant don Alfonso ayant reçu des plaintes contre Abraham
de Torre et son fils Vidal, Juifs de Figueras, a fait informer contre eux
sur les articles suivants : 1° ils auraient volé à Navarro de Monzôn, Juif
de Figueras, une tunique talaire 2 et d'autres vêtements ; 2° ledit Abra-
ham aurait étouffé deux nouveau-nés, qu'il avait eus d'une Sarrasine ;
le même vivrait en concubinage avec une Sarrasine de Palia (?), du nom
d'Axian, qu'il avait rendue mère à plusieurs reprises ; 4° le père et le
fils auraient réclamé des créances déjà libérées ; 5° ils auraient pratiqué
l'usure ; 6° après avoir juré sur les dix préceptes de la loi de payer leurs
dettes, ils auraient failli à leurs engagements ; 7° en fraude de la quête
et de la taille royales, Abraham aurait remis à Vidal, son fils, des actes
de ci-éance d'un total de 20.000 sous, en vue de dérober cette somme à
l'estimation fiscale ; quant audit Vidal, il aurait juré ne rien avoir en
capital ; 8" le père et le fils se seraient rendus coupables de faux, d'alté-
ration de comptes, de rixes et coups au préjudice de chrétiens ou de
Juifs, à l'intérieur ou à l'extérieur de la synagogue, le jour du sabbat et
autres jours de la semaine, de disputes, coups et injures entre père et
mère, de port d'armes, de menaces avec couteau, de vols, etc. ; 9° ledit
1. Voyez Revue, t. LX, p. 161, t. LXI, p. i, t. LX1I, p. 38, t. LXIII, p. 245, t. LXIV
p. 67 et 215, et LXV, p. 61.
2. Tunique talaire, sorte de robe descendant jusqu'aux talons.
CATALOGUE DES ACTES DE JA1ME I er , PEDRO 111 ET ALFONSO III 253
Vidal aurait vendu un roucin à Melgueil (?), dans une terre royale, à
rencontre des prohibitions du roi ; 10 Ml aurait troublé l'exercice du
culte dans la synagogue de Figueras, et un jour de sabbat il aurait tiré
le glaive du fourreau et tenté d'assassiner un de ses coreligionnaires ;
11° il aurait traîné hors de la synagogue un Juil' par les cheveux et, ce
faisant, l'aurait blessé atrocement ; 12° un jour de sabbat, il aurait enlevé
furtivement des actes de dettes de la maison de son père ; 13° il se serait
précipité sur Abraham, son père, l'épée à la main, avec l'intention de le
tuer ; 14° il aurait fait frapper et voler son père, ainsi que Azdey, son
frère ; 15" il aurait fait plusieurs tentatives et infractions contre la juridic-
tion de Figueras et contre les habitants, de concert avec le comte d'Am-
purias ou autres-, 16° de propos délibéré, à la tête de gens armés, il aurait
attaqué la maison du Juiflsach Solam, à Castellô, blessant grièvement
avec un glaive ledit Isach et d'autres qui s'y trouvaient ; 17° enfin, il
aurait attaqué de la même façon, à Figueras, la demeure d'en Gamelera,
qu'il croyait habitée par Isach Solam ; après enquête, Abraham et Vidal
de Torre ont supplié l'infant de les admettre en composition ; D. Alfonso
y consent au prix de 7.900 sous barcelonais. — Girone, 15 mars 1284-5.
Reg. 62, f° 136 v°" 137. — Publ. : Pella y F'orgas, Historia del Ampur-
dân, Barcelona, 1883, in-4°, pp. 603-604, en note, avec de nombreux points
de suspension (d'après une copie communiquée à l'éditeur par don Manuel
de Bofarull). — Pièces justificatives : n° XV.
1317. — D. Alfonso avise A. de Ordis, jurispérite, qu'il a cru devoir
lui confier le règlement du procès qui s'est élevé entre Astrug, Juif de
Perelada, et sa fille, d'une part, Astrug de Belcayre, d'autre part, au sujet
de la dot, de la pension alimentaire et autres choses nécessaires à l'en-
tretien de la fille dudit Astrug, L femme d'Astrug de Belcayre. — Girone,
16 mars 1284-5.
Reg. 62, f° 136.
1318. — D. Alfonso donne procuration à P. Rossinyol pour intervenir
dans les enquêtes que dirige A. Taberner contre les Juifs de Figueras,
inculpés de coups, injures, rixes et maléfices. —Girone, 17 mars 1284-5.
Reg. 62, f° 137.
1319. — D. Alfonso mande à Taberner de prélever 100 sous barcelo-
nais sur les 7.900 que Abraham de Torre et Vidal, son fils, Juifs de
Figueras, doivent verser pour prix de leur composition, et de les remet-
tre à Samuel Botin, Juif de Girone, pour le rétribuer de la part qu'il a
prise à l'enquête ouverte contre ceux de Girone et Besalu. — Même date.
Reg. 71, f° 164 v°.
1320. — Pedro III confie à Berenguero Ricart, jurispérite de Valence, le
jugement de l'appel qui a été interjeté par Bn. de Plan contre la sen-
tence interlocutoire rendue par Omberto de Lavayna entre le dit Bn.
254 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de Plan et Jahuda Abennexanaye, Juif de Valence. — Au monastère de
Santa-Creu, 22 mars 1284-5.
Reg. 56, f 35.
1321 . — Pedro III donne quittance à l'aljama juive de Lérida de 7.500
sous barcelonais, qu'elle devait remettre à Barcelone entre les mains de
Bastida, pour sa part de contribution aux dépenses de Y armada. — Lérida,
22 mars 1284-5.
Reg. 58, f. 92.
1322. — L'infant don Alfonso a autorisé Benvenist, Juif de Torroella,
à donner, sous l'obligation de ses biens, comme « capleveur» (répondant)
de son fils Bionin, alors détenu par Bg. de Villafranca en raison de l'en-
quête ouverte contre lui, à la condition que, dans les quatre jours qui
suivront l'acte de réquisition, il soit tenu sous certaine peine de ramener
son fils ; ce dernier devra demeurer sous la surveillance de l'enquêteur,
jusqu'à ce qu'il se soit acquitté de l'amende à laquelle il a été condamné.
— Peratallada, 25 mars 1285.
Reg. 62, f° 141 v.
1323. — D. Alfonso mande à Bg. de Villafranca de faire payer Bionin.
— Même date.
Reg. 62, f° 141 v.
1324. — Pedro III ayant appris que Hasquel del Rabi, Juif de Calatayud,
fait citer son compatriote Jucef Avenfalant devant la cour de cette ville et
que ledit Jucef est obligé de s'absenter à cause de ses fonctions de pro-
cureur commun de l'aljama, mande au justice et au baile de Calatayud
défaire surseoir à la citation jusqu'au retour de l'intéressé. — Baiceicte,
26 mars 1285.
Reg. 56, f° 37 v°.
1325. — Pedro III écrit sur le même sujet à G. de Moulins. — Même
date.
Reg. 56, f» 34 V.
1326. — Pedro III mande aux Juifs de Barcelone de remettre à Rer-
nardo Scriba les 1.000 sous barcelonais qu'ils lui ont octroyés pour le
droit de gîte (pro conv'wio). — Barcelone, 28 mars 1285.
Reg. 58, f° 92 v°.
1327. — Pedro III demande à P. de Sura, portier, de certifier si les
aljamas juives du royaume de Valence ont versé les 30.000 sous réaux
représentant leur part de contribution au subside de la présente armada.
— Barcelone, 3 avril 1285.
Reg. 56, f 4 49. — Indiq. : Carini, Gli archivi e le bibliothe.ee di Spagna,
II, 71.
CATALOGUE DES ACTES DE JAIME 1 er , PEDRO III ET ALFONSO III 255
1328. — Linfant don Alfonso reconnaît devoir à R. Renan, citoyen
de Girone, 1.000 sous barcelonais, qu'il lui assigne sur le solde de 900
sous que Abraham de Torre et son fils Vidal, Juifs de Figueras, ont
encore à verser pour prix de leur composition ; il mande aux deux Juifs
de s'obliger à l'égard de Uenau. — Torroella, 4 avril 1285.
Reg. 71, f° 166 v°.
1329. — D. Alfonso mande à Abraham de Torre et à son fils Vidal,
Juifs de Figueras, de s'obliger vis-à-vis de R. Renau, habitant de Girone,
pour la somme de 1,000 sous barcelonais. — Même date.
Reg. 71, f° 166 v°.
1330. — D. Alfonso mande à Taberner de contraindre les deux Juifs à
payer ladite somme. — Même date,
Reg. 71, f° 167.
1331. — D. Alfonso mande à R. Renau que, s'il ne peut recouvrer les
1.000 sous desdits Juifs, il lui en fournira le recouvrement sur une autre
source. — Même date.
1332. — Pedro III a appris de Vidal de Gastellazo, Juif de Tarrega, que
ce dernier, à la prière de certains habitants de cette ville, s'est constitué
principal débiteur avec Gastell, Juif de Tarragone, vis-à-vis de Abrahyam
Baloix, Juif de Tarragone, pour 1.440 sous barcelonais, montant de l'huile
que Vidal de Gastellazo a achetée à Abraham Baloix pour les besoins des
prud'hommes et autres habitants de Tarrega, moyennant quoi les habi-
tants avaient promis de garantir les biens des deux acheteurs dans leur
intégrité ; le roi mande au viguier de Gervera de faire rembourser aux
deux intéressés les 1.440 sous avancés par eux. — Barcelone, 5 avril 1285.
Reg. 56, f° 57.
1333. — Pedro III a appris que le Juif Abraham de Tolosa, fils de feu
Astrug de Tolosa, refuse de pourvoir à l'alimentation de Bonafilla, sa
femme, bien qu'il s'y soit obligé avec Asther, sa mère, par acte hébraï-
que ; le roi mande au baile de Barcelone que, s"il a été pris des engage-
ments dans le sens indiqué, il use de contrainte à l'égard d'Abraham et
de ses biens, en prenant conseil de M° Aharon Levi, Juif de Barcelone. —
Barcelone, 7 avril 1285.
Reg. 56, f° 59.
1334. — Pedro III rappelle au justice de Jâtiva qu'il lui a déjà mandé
de faire arrêter les Juifs Haaron Abmeletran et Salamon Abengayet et de
saisir leurs biens pour les punir de s'être éloignés de la cour sans y être
conviés par le roi ; il lui mande de les mettre en liberté sous caution,
256 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
pourvu que la garantie offerte soit en rapport avec la valeur des biens
saisis. — Barcelone, 8 avril 1285.
Reg. 56, f» 58.
1335. — Pedro III a appris de la part des Juifs de Pina que quelques
chrétiens et Sarrasins de la localité ont pénétré dans la synagogue, brisé
l'édieule qui renferme la thora et emporté différents objets; il mande à
ses fidèles justice, jurés et alcalde de Pina d'arrêter les coupables et de
saisir leurs biens jusqu'à ce que justice soit faite. — Même date.
Reg. 56, f° 62 v°.
1336. — Pedro III a appris de la part d'Aguillam, de ses neveux et de
Salamon Alfandal, Juifs de Saragosse, quelesdits se trouvant un jour dans
leur maison d'Alfamén,ils furent assaillis par une troupe de chrétiens qui
tentèrent de les détrousser; les assiégés sonnèrent l'alarme, mais les
Sarrasins du lieu refusèrent de leur porter secours; le roi mande à Ala-
man deGudal, snbrejuntero de Tarazona, d'ouvrir une enquête diligente
contre les Sarrasins d'Alfamén et de procéder ensuite contre eux dans
leurs personnes et leurs biens. — Même date.
Reg. 56, f» 62 v°.
1337.— Pedro III, voulant que R.Laurent, patron de navire, transporte
en Sicile sur une taride royale, le Juif Haym, fils de Mosse Dargol, qui
payera au patron le prix de la traversée, ainsi que sa famille, et trois
Juifs qui s'appellent Abraham Abenmuça, Maymo et Navarro, mande à
tous ses offîciaux de ne pas entraver leur voyage, nonobstant l'interdic-
tion faite aux Juifs de sortir des terres de la couronne. — Barcelone, 9
avril 1285.
Reg. 56, f« 59 v°.
1338. — Pedro III, supplié par Izach Daray d'interdire l'administration
de ses biens à son fils Jucef, qui est un joueur et un dissipateur, mande
au baile de Barcelone de confier à quelque jurispérite idoine la connais-
sance de ce conflit et, en attendant le prononcé de la sentence, de ne pas
permettre audit Jucef de sortir de la cité avec sa femme et ses biens
contre la volonté de son père. — Même date.
Reg. 56, f° 63.
1339. — Pedro III mande àl'aljama des Juifs de Girone de remettre à
dame Sibila, comtesse d'Ampurias et vicomtese de Bas, le montant de
l'assignation qu'il a faite à cette dernière sur le produit du tribut de jan-
vier passé; et si le recouvrement de cet impôt n'est pas terminé, le roi
enjoint à laljama de recueillir les 60.000 sous qu'il lui a demandés, ainsi
qu'aux autres communautés juives de Catalogne, pour le subside de la
présente armada. — Figueras, 15 avril 1285.
Reg. 56, f» 68 v«>" 69.
CATALOGUE DES ACTES DE JAIME I er , PEDRO III ET ALFONSO III 257
1340. — Pedro III mande à Thomas Vives, justice de Murviedro, de
surseoir aux poursuites engagées à nouveau contre Salomon Avinçapruch
par quelques Juifs de cette ville, jusqu'à ce que ledit Salomon se soit
acquitté à la cour royale de la mission qui lui a été confiée par l'aljama
juive de Murviedro. — Figueras, 22 avril 1285.
Reg. 56, f° 77.
1341. — Pedro III a appris que, malgré la défense qu'il avait signifiée
aux aljamas juives de Catalogne de procéder à des opérations de taille,
quelques-unes y contreviennent; il mande à ses officiaux de ne pas user
de contrainte jusqu'à nouvel ordre à l'égard des Juifs qui sont obligés
pour leur communauté, sauf, cependant, en ce qui concerne les obliga-
tions contractées avant la précédente défense. — Figueras, 23 avril 1285.
Reg. 56, f° 75.
1342. — Pedro III a été informé que ses fidèles de l'aljama juive de
Tarazona ont dressé une tacane ou statut portant défense sous certaine
peine à tous les Juifs, quelques-uns exceptés, de revêtir des étoffes claires
ou blanches; il leur mande de permettre qu'Assac Avescoe et ses enfants
portent des étoffes claires, ce qu'il concède à cette famille par grâce spé-
ciale. — Figueras, 2 mai 1285.
Reg. 56, f° 92.
1343. — Pedro III mande à Bernardo Scriba de remettre à son fidèle
Samuel, médecin du roi deCastille, des vêtements convenables, en étoffe
de couleur, avec des draps de peau de lapin (cum pennis cirogrillorum).
— Même date.
Reg. 58, f° 22.
1344. — Pedro III a appris qu'il a subi des préjudices de la part des
secrétaires des aljamas juives d'Aragon dans la répartition des tailles et
des peites; pour savoir la vérité, il s'est fait rendre compte par les secré-
taires et adélantades de leur gestion financière; il a examiné les statuts
généraux ou spéciaux établis parles aljamas; en suite de quoi, il promul-
gue un statut indiquant de quelle façon et suivant quelle base contribu-
tive, les impôts seront payés à l'avenir. — Figueras, 6 mai 1285.
Expédition de huit exemplaires de la présente ordonnance au mérine
de Huesca et de Barbastro, au baile et au mérine de Saragosse, au justice
de Galatayud, à l'alcaide de Daroca, au baile de Téruel, à Juân Gabata,
chanoine de Tarazona, aux justices d'Egea et de Jaca.
Reg. 56, f°126. — Publ.: Pièces justificatives, n° XVI.
1345. — L'infant don Alfonse a été informé par la plainte de l'aljama
juive de Gervera que le baile, les paissiers et les prud'hommes de Gervera
ont pris un arrêté interdisant aux Juifs de juguler ou préparer des vian-
T. LXVI, n» 132. 17
2S8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
des suivant leur rite dans la boucherie de la ville, ce qui jamais ne leur
a été prohibé; il mande aux auteurs de la prohibition de laisser les Juifs
disposer de leurs viandes à leur guise dans la boucherie de Gervera. —
Barcelone, 6 mai 1285.
Reg. 62, f° 148.
1346. — D. Alfonso mande à tous ses officiaux et sujets de ne pas
entraver le voyage de Samuel, Juif de Tolède, qui est venu en Catalogne
avec Diego Gomez de San Naval et qui s'en retourne présentement vers
les parties de Castille ; il les prie de pourvoir à la sécurité des voyageurs
pendant l'espace de trois semaines. — Barcelone, 7 mai 1285.
Reg. 62, f° 150.
1347. — Pedro III mande à l'aljama des Juifs de Calatayud de recourir
à ses juges juifs pour le règlement des procès entre demandeur et défen-
deur juifs, malgré la défense qu'il a faite à quelques-uns de ses membres
d'exercer certaines fonctions; occupé à des affaires plus pressantes, le roi
doit remettre à plus tard l'examen de cette prohibition. — Au col de
Panissars, 8 mai 1285.
Semblables mandements aux Juifs de Saragosse, Murviedro, Huesca,
Jâtiva, Valence.
Reg. 56, f° 96.
1348. — Pedro III mande aux jurés et prud'hommes de Saragosse de
ne pas surtaxer les Juifs de cette ville pour la dépense de l'œuvre des
fossés et des murs en pierre de taille, mais de les soumettre à la même
contribution que les habitants chrétiens. — Même date.
Reg. 56, f» 96.
1349. — Pedro III a appris que dans plusieurs procès intervenus par
devant l'alcaide des Sarrasins de Saragosse entre des Juifs de cette ville et
l'aljama sarrasine, il n'a pas été fait application, ainsi qu'il y avait lieu de
le faire, de l'açunna des Sarrasins; il mande à Juan Gili Tarino, justice
d'Aragon, de faire annuler les jugements prononcés dans de pareilles
conditions et de faire régler ces affaires conformément à l'açunna. —
Même date.
Reg. 56, f 96.
1350. — Pedro III mande à Garcia de Lorent et à David Mascaram de
restituer aux al j amas juives d'Aragon et de Murviedro les privilèges
qu'elles leur ont remis, après en avoir extrait préalablement des copies
authentiques. — Même date.
Reg. 56, f° 96 v».
1351. —Pedro III confie à Berenguero Tolsan, juge de Valence, le
CATALOGUE DES ACTES DE JAIME 1 er PEDRO III ET ALPHONSO III 2S9
jugement de l'appel qui a été interjeté par Bonassies, veuve de Bertran de
Villanova, de la sentence rendue en contumace par Geraldo de Albalat
contre le Juif Jahuda Alazar. — Panissars, 14 mai 1285.
Reg. 56, f° 99 v».
1352. — Pedro III mande au justice de Calatayud de ne pas grever les
Juifs de sa résidence sur le fait des serments, mais d'observer en leur
faveur l'ordonnance y relative. — Même date.
Reg. 56, f° 100.
1353. — Pedro III minde au justice et au juge de Calatayud de per-
mettre aux Juifs de leur ressort de se rendre en Castille pour y recouvrer
leurs créances ; la même autorisation devra être accordée aux courriers
juifs de Calatayud et autres qui se proposent de partir pour les foires de
Castille. — Au col de Panissars, 15 mai 1285.
Reg. 56, f° 100.
1354. — Pedro III mande à Juân Gili Tarino, justice d'Aragon, d'arrê-
ter Sento de Belforat El Moreno, inculpé de la mort de Salomon Aven-
bruc, en quelque endroit qu'il le découvre, et de procéder en justice
contre lui. — Au col de Panissars, 16 mai 1285.
Reg. 56, f° 101.
1355. — Pedro III a été informé par l'aljama des Juifs de Calatayud
que le justice, le juge, les jurés et la communauté de cette ville enten-
dent la contraindre à participer aux réparations des murs d'enceinte; il
leur mande de ne pas exiger cette participation, alors surtout que les
Juifs sont obligés de lui fournir plusieurs services et d'assumer de gran-
des dépenses pour l'entretien des murs et 'des châteaux qu'ils sont tenus de
réparer. - Même date.
Reg. 56, f° 102. — Indiq.: Carini, Gli archivi e le bibliothece di Spagna,
II, 80.
1356. — Pedro III mande au çalmédine, aux jurés et aux autres offi-
ciaux de Saragosse de ne pas admettre l'exception proposée par des débi-
teurs ou obligés de créanciers juifs de Saragosse et suivant laquelle les
chrétiens de cette communauté ne seraient pas tenus, en vertu d'un pri-
vilège royal, de prêter serment sur le capital et les intérêts; bien plus,
le roi mande à ses fonctionnaires de Saragosse de faire exécuter ces dé-
biteurs, et comme par le privilège invoqué il avait relevé les débiteurs
chrétiens de l'obligation du serment, il entend que pour les contrats de
dettes les Juifs jurent sur le capital et les intérêts. — Au col de Panissars,
17 mai 1285.
Res. 56, f° 102.
260 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1357. — Pedro III se fait céder par Abraham fils et héritier de feu
Astrug Jacob Xixo, Juif de Tortose, tous les droits qui reviennent à ce
dernier sur le solde de 16.000 sous de Jaca que deux habitants de Téruel
devaient à feu Astrug; ces 16.000 sous représentaient la somme que
Jaime I er avait assignée audit Astrug sur le produit de la peite de Téruel
par mandement donné à Valence le 12 mars 1275/6. Souscriptions hébraï-
ques d'Abraham, fils de feu Astrug Jacob Xixo, et de Jucef Cohen :
rrnn prima** anaa iy n'nbt pan ;..'-o B|OT\ — Même date.
Parch. de Pedro III, n° 477.
1358. — L'infant don Alfonso mande à son fidèle Muça de Portella de
verser un à compte de 2000 sous barcelonais sur la dette de 7900 sous
que Abraham de Libres (alias de Torre) et son fils Vidal, Juif de Figueras,
ont contractée à l'égard du Trésor royal. — Panissars, 21 mai 1258.
Reg. 71, f* 169.
1359. — Pedro III mande à son fidèle Bonjuda Salamô, Juif de Barce-
lone, de donner aide et conseil, dans les opérations de mainlevée qui lui
incombent, à son fidèle scribe Bernardo de Segalar, qu'il envoie à Barce-
lone pour s'occuper du payement de Y armada et du règlement d'autres
affaires. — Col de Panissars, 22 mai 1285.
Reg. 06, f° 105.
1360. — Pedro III rappelle aux aljamas juives de Valence, Jâtiva et
Murviedro et de tout le royaume de Valence qu'il leur a déjà mandé de
répartir et d'acquitter par sou et par livre les dépenses au sujet desquel-
les il a convoqué par devers lui leurs secrétaires et procureurs; or, il a
été informé par des Juifs de Jâtiva que certains de leurs coreligionnaires
refusent d'acquitter lesdites dépenses, sous prétexte que chaque aljama
doit les verser à ses procureurs ; le roi mande aux aljamas précitées de
faire la répartition et la levée des dépenses en question de la même ma-
nière qu'elles ont procédé pour d'autres tailles ou exactions. — Col de
Panissars, 24 mai 1285.
Reg. 56, f» 107.
ÎSS1. — Pedro III informe R. de San Licerio qu'à la suite de l'appel
qui a été interjeté par dame Bonassies, veuve de Bertrân de Villanova,
de la sentence rendue par F. de Apiera dans le procès pendant entre
ladite veuve et Jahuda Alaçar au sujet d'un règlement de comptes, il a
choisi pour juge, à l'instance du procureur de ladite Bonassies, Beren-
guero Tolzan, jurispérite de Valence; or, Jacob Amnuba, procureur de
Jahuda Alaçar, a comparu devant le roi pour le prier de récuser ledit
juge, qu'il considère comme suspect de partialité; le roi mande à R. de
San Licerio d'examiner les raisons formulées par Jacob Amnuba et, s'il
CATALOGUE DES ACTES DE JA1ME V PEDRO III ET ALPHONSO III 261
les trouve justes, de récuser Berenguero Tolzan; dans ce cas, R. de San
Licerio connaîtrait de l'appel, et dans le cas contraire, Berenguero Tolzan
poursuivrait sa prodédure. — Col de Panissars, 30 mai 1285.
Reg. 56, f° 118.
1362. — Pedro III établit un règlement sur la répartition des tailles
qu'il envoie aux aljamas juives de Saragosse, Huesca,Tarazona, Calatayud,
Daroca, Téruel, Alagôn, Borja, Tauste, Luna, Egea,Barbastro, Uncastillo,
Montclûs, Jaca. — Col de Panisssars, 1 er juin 1285.
Reg. 56, f° 127, catalan. — Publ.: Pièces justificatives, rr XVII.
1363. — Pedro III promulgue un règlement sur les peites, qu'il adresse
à ses fidèles Jucef Folluf, Mosse Abullami et Jucef Almucaci, Juifs de Sa-
ragosse. — Col de Panissars, 1 er juin 1285.
Reg. 56, f° 127 v" 128.
1364. — Pedro III expédie le règlement sur les peites à Azmel Aven-
dehueyt et Açach Abenxve, Juifs de Tarazona, en spécifiant que les col-
lecteurs devront munir l'arche de deux serrures et que le « districteur »
de ladite aljama sera Juan Çapata. — Même date.
Reg. 56, f» 128.
1365. — Pedro III expédie le règlement sur les peites à Mosse Amnar-
dut, fils, à Jaffia Vidal Avengatam et à Jucef Abulbacam, gendre de Jucef
Graper, Juifs de Huesea. en leur recommandant de munir les arches de
trois serrures et en les avisant qu'il nomme « districteur » Lope de
Jassa. — Même date.
Reg. 56. f° 128.
1366. — Pedro III fait le même envoi à Mosse, fils d'Acac Avenrodrig,
à Açach de Vidales et à Habraham Toledano, Juifs de Téruel, et nomme
« districteur » Martin de Scrich. — Même date.
Reg. 56, f' 128.
1367. — Pedro III adresse une expédition du règlement à Jucef del
Arrabi et au fils de Samuel, qui est envoyé au roi comme procureur par
l'aljama d'Uneastillo, et choisit comme « districteur » Garsias Alatras,
justice d'Egea; cependant, comme dans les lieux susdits il n'y a pas de
maison du Temple, l'argent recueilli devra être versé à la fin de chaque
semaine dans une arche, qui sera placée dans une maison, sur avis con-
forme de deux autres prud'hommes, où l'argent puisse être déposé en
toute sécurité. — Même date.
Reg. 56, f° 128.
202 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1368. — Pedro III fait le même envoi à Mosse Bilaam, Juçef Avenfa-
laut, Hahayn Avenrodrig, Juifs de Calatayud, et leur donne comme
« districteur » Paseaso Domenech de Pamplona. — Même date.
Reg. 56, f- 128.
1369. — Pedro III adresse le même avis à Azmel de Boclares et Jala-
mon Almuli, Juifs de Daroca, et nomme « districteur » Garsias Garces de
Arazur. — Même date.
Reg. 56, f- 128 v».
1370. — Pedro III fait le même envoi à Jucef Allmaxnino et à Jacob
Almaxnino, gendre de feu don Ferrer, Juifs de Jaca; « districteur » : p.
Ganart, justice de Jaca. — Même date.
Reg. 56, f« 128 v.
1371. — Pedro III adresse pareil avis à Açac Avengabay et Açach
Abnuba, Juif de Barbastro ; « districteur » : Enego Lopez de Jassa. —
Même date.
Reg. 56, f- 128 v.
1372. — Pedro III envoie le même règlement à Vidal Gacereno et
Bueno Avenfuba, Juifs de Montclûs ; « districteur » : Enego Lopez de
Jassa. — Même date.
Reg. 56, f- 128 v.
1873. — Pedro III fait le même envoi à Juçef Saçon et Fahim Tràpero,
Juifs d'Egea; « districteur » : Garsias Alacras, justice d'Egea. — Même
date.
Reg. 56, f 128 v.
1374. — Pedro III adresse le même avis à Jucef Avendino et Açach
Avenmarich, Juifs d'Alagon; « districteur »: Galacian de Tarba. — Même
date.
Reg. 56, f' 128 v.
1375. — Pedro III envoie le même règlement à Habrahem de Jaffuda
et à Bicas, Juifs de Tauste; « districteur » : Juan Çapata. — Même date.
Reg. 56, f- 128 v.
1376. — Pedro III adresse le même mandement a Habrahem Albatof età
Fehia Abenmefi, Juifs de Borja; « districteur » : Juan Çapata. — Même
date.
Reg. 56. f- 128 v.
(A suivre).
Jean Régné.
SAMUEL LÊVY, RABBIN ET FINANCIER
(suite *)
PIÈGES JUSTIFICATIVES
II b.
Mémoire pour Mons le prince de Birckenfeld, en qualité de Comte et
Seigneur de Ribeaupierre opposant contre les Juifs de la haute Alsace qui
ont surpris un arrest sur Requeste le 14 9 May 1700 signifiée le 22 e dud.
mois.
Les Comtes et Seigneurs de Ribeaupierre ayant de tout temps eu le droit,
en qualité de Seigneurs haut justiciers d'establir des officiers et toutes
sortes de Magistratures dans leur comté selon leur bon plaisir, ils ont
aussi eu la faculté de mettre un préposé aux juifs de Ribeau ville pour
avoir soin de ses interests particuliers; et le nommé Jôcklé qui avoit fait
cette fonction, estant venu à mourir l'année passée, Mf le prince en lad 8
qualité de haut justicier trouva a propos de choisir la personne de
Barouch Weille juif demeurant à Weslhoffen auquel il confia son inte-
rest et lu y fit expédier ses provisions. Mais quelqu'un des envieux dud.
Barouch, estant jaloux de ce choix, s'adviserent de présenter au nom
de tous les juifs de la haute Alsace une Requeste au Conseil souverain
d'Alsace et sur un faux exposé obtinrent un arrest le 14 e May dernier qui
ordonne de faire assigner led. Barouch, et cependant par provision et
sans préjudice du droit des parties au principal luy fait deffensesde s'ériger
en chef de famille de juif, d'en prendre la qualité ou de s'immiscer dans
aucune affaire concern 1 lad. qualité et fait pareillement deffense aux
familles de Juifs de Ribeauvillé de le reconnaître en lad e qualité, leur
enjoint de continuer de reconnoistre le Rabi préposé par les suppliants
sous les peines de droit jusqu'à ce que autrement ait esté ordonné. Led.
arrest signifié le 25 e May estant très préjudiciable aux droits et a la haute
justice dud. seign r prince : 1° en ce qu'il renverse les provisions qu'il a
donné aud. Juif Barouch; que 2° led. arrest le met hors de sa possession
d'establir un préposé a bon plaisir, ainsi que luy et ses auteurs ont
tousjours eu et exercé led. droit; que 3° de cette manière il seroit exposé
1. Voir Revue, t. LXV, p. 274, et t. LXVI, p. 111.
264 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de souffrir dans sa juridiction une Magistrature estrangere c'est à dire un
Rabi qui exerceroit la juridiction dans ses terres sur les juifs qui luy
appartiennent en propre, que 4° par cette occasion il perdroit tous les
revenus qui luy sont deus par lesd. Juifs, et notamment les impost de
vin, les amendes et autres revenus, n'ayant pas une personne fidelle qui
puisse avoir l'inspection parmy lesd. Juifs; que 5° led. Barouch Weille n'a
esté establi que pour observer les interests seigneuriaux, les affaires du
Roy appartenant toujours a celuy qui les a eu jusqu'à présent; que 6° les
juifs de Ribeauvillé appartiennent aud. prince en toute propriété les ayant
achepté de l'empereur Louis es année 1331, de sorte qu'outre le droit que
les seigneurs de la province d'Alsace exercent ordinairement sur les Juifs
qui sont establis dans leurs terres, led. Seign 1- prince de Birckenfeld et
demandeur en opposition est encore au droit de l'empereur et de l'empire
et par conséquent au droit du Roy ; que 7° tous les autres seigneurs delà
province ont tousjours eu le droit de mettre un préposé a bon plaisir et
de recevoir un Raby, ainsi que cela se pratique encore dans l'eveché de
Strasbourg, dans le comté de Hanau et ailleurs, lesquels pourtant n'ont sur
lesd. juifs qu'une simple prétention qui provient de la haute justice, les
comtes de Ribeaupierre ayant outre cela par droit d'engagement le droit
de souveraineté sur iceux ayant payé pour cela 800 Marcks d'argent aud.
empereur; d'ailleurs 8° il seroit libre aud. juif Barouch d'exercer luy
mesme cette charge de préposé ou d'y mettre un substitué ainsi qu'il l'a
fait jusqu'ici, lequel substitut est de la ville de Ribeauvillé et connoit le
fort et le faible des familles de la communauté des juifs mieux que celuy
qui veut demeurer à Golmar ou autrement;
C'est pourquoi led. seign*" prince conclue a ce qu'il soit receu opposant
contre led. arrest du 14 e May; et en conséquence que led. juif Barouch
puisse exercer sa fonction suivant les provisions qui lui ont esté expédié,
en condamnant les juifs de la haute Alsace aux despens '.
II c.
A Nosseigneurs le Pelletier de la Houssaye
Conseiller cVEstat du Roy, Maistre des Requesles ordinaires
de son A. et Intendant en Alsace
Supplie humblement le Rabin et préposé pour l'administration de Jus-
tice et pollice des communautés juives habitans en cette province disant
qu'il va plusieurs particuliers Juifs d'entre les d. habitants qui refusent
d'obéir aux ordres qui leur sont ainsi ordonnés par le d. Rabbin et pré-
posé, ce qui cause non seulement un grand désordre parmi les communau-
tés juives mais encore un très grand préjudice au service du Roy et comme
il importe de pourvoir à de pareils abus et de tenir les d. mutins dans leur
debvoir, c'est ce qui oblige le suppliant de recourir à vostre justice a ce
1. Arch. dép.Jde Colmar, E. 1627.
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 265
qu'il vous plaise, Monseigneur, considère ce que dessus donner vos ordres
a Messieurs les Baillifs, Magistrats et prévôts des lieux, à leur prêter
main forte en cas de désobéissance contre les d. mutins et les contraindre
même par corps s'il y echet, tant pour ce qui regarde l'observation de
leur loy administrative de justice de Juif à Juif que l'exécution des ordres
pour le service de sa Majesté et ferez bien ; nous ordonnons que tout ce
qui sera réglé de Juif à Juif par le Rabin et préposé sera exécuté. Fait
à Strasbourg le 2 8 aoust 1700 signé le Pelletier de la Houssaye 2 .
III.
Dieu tout puissant qui règne sur les cœurs de tous les Rois ayant porté
Sa Majesté notre auguste Prince et invincible Monarque, a avoir assez de
bonté et de clémence pour les Juifs de la province d'Alsace soubsignés de
leur accorder la permission d'avoir et recevoir un Rabin pour eux en haute
et basse Alsace, pour laquelle grâce et faveur insigne nous faisons toujours
mille vœux pour la conservation de sa personne sacrée et la prospérité
de ses armes victorieuses et voullant nous mettre en estât de juger de ce
bénéfice, à nous ainsi accordé, nous soubsignés avons convoqué une
assemblée gn' e de tout le peuple judaïque habitués dans ldte province pour
nous consulter et prendre entre nous conseil sur les mesures que nous
avons à prendre pour trouver un sujet capable et digne de remplir l'employ
de véritable Rabin, lequel fut parfaitement expérimenté dans notre juris-
prudence pour pouvoir en estre le véritable interprète et ainsi que nostre
père et nostre juge nostre patron et nostre conducteur dans nos actions et
dans nos affaires qui fut pareillement d'une honneste et bonne famille et
dont la capacité et la probité fussent suffisamment reconnus et attestées
de nos Rabins les premiers et les plus renommés, dans laquelle la dte
assemblée nous soussignés ayant en effet procuration et pouvoir suffisant
des autres juifs de notre province absents et qui doivent despendre de
la juridiction dud. Rabin n'en avons point trouvé qui possède et fut plus
revêtu des qualités susd. que le nommé Samuel Lévy très docte et très
expérimenté Juif Rabin, fils du nommé Cerf Lévy, l'ancien et le préposé des
juifs delà Ville de Metz, en cette considération aussi nous avons tous parle
résultat de notre assemblée consenti unanimement à ce que ledit Samuel
Lévy fut élu devenir notre rabin et maistre lequel pourra nous donner
les ordres la nuit comme le jour en toute chose suivant et conformément
aux us et coustumes, statuts et cérémonies judaïques sans lequel aussy
aucun de nous ne sera assés osé de faire ny de s'ymmiscer de quelque
manière que puisse estre dans toutes les affaires qui regardent le ministère
d'un Rabin, exceptés ceux de nous auxquels il aura donné le pouvoir, à
l'effet et pour raison de quoy, nous lui donnons et attribuons par les
pntes tout pouvoir et jurisdiction de mesme qu'ont tous les autres Rabins
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1627.
266 REVUE DES ETUDES JUIVES
Juifs tant en Allemagne qu'en Italie et sera la demeure de nostre cU
Rabin dans la ville de Ribauvillé. Personne de nous ne sera pareillement
en droit de contredire à ses paroles et moins encore à ses jugements
lorsqu'il en rendra et au cas qu'il s'en trouve quelqu'un entre nous qui
soit ozé (ce que nous ne voulons pas espérer) de ne vouloir pas s'en tenir
aux jugements qu'il aura rendus entre nous juifs, ou que d'ailleurs, il lui
manque de respect, alors notre Rabin aura le pouvoir et sera en droit de le
punir arbitrairement suivant qu'il l'aura mérité mesme de le condamnerai!
bannissement pour l'obliger à subir la peine que nostre Rabin aura édictée
contre lui, en un mot et sans rien excepter, d'en agir avec lui suivant les ri-
gueurs de notre loi judaïque ainsi qu'il avisera bon estreetquele délinquant
aura mérité d'estre puni bien entendu que lorsque la peine consistera en
une amande, la moitié en appartiendra à la seig ie , et Vautre moitié
sera employée et appliquée à Vusage de nos juifs pauvres et en nécessité
que si nostre d. Rabin veut condamner le délinquant à une amande qui
aille au-delà de deux escus, il faudra qu'auparavant le préposé de nos
Juifs en ayt connaissance ou du moins les principaux des Juifs de V endroit
ce qui aura lieu à compter du jour et dates des jugements jusqu'à
l'expiration et la fin des trois années prochaines consécutives, et les
appointements de nostre Rabin seront annuellement de deux cents livres
argent courant, sans compter les autres revenus revenant bons et salaires
qui lui sont deus d'ailleurs ainsi que le tout est spécifié en bonne forme
article par article, aucun de nous ne pourra aussi prendre de son costé
un Rabin faisant pour luy que led. Samuel Lévy nostre Rabin ne soit
présent par lequel comme par le Rabin principal et préposé le jugement
qui interviendra doist estre prononcé, lequel nostre Rabin sera aussi
obligé de sa part de servir de son ministère où besoin sera dans tous les
reglem ts pour la d te province d'Alsace sans aucune autre rétribution ou
salaire. Il sera pareillement exempt de touttesnos charges et impositions
de quelle qualité elle soit, et quel nom elle puisse avoir et cela dans
le lieu de sa demeure que dans la province, nous nous estant obligés
de les payer et acquitter pour luy, que si l'un de nous ou plusieurs estoient
assés malavisés de se rebeller contre nostred. Rabin, d'une manière que
la cause porta préjudice à son honneur et sa réputation, alors les pré-
posés de nos Juifs dans la province qui sont adjoints à nostre Rabin
comme ses assesseurs seront tenus de prendre aussitôt le party dud 1
Rabin et de luy rendre justice en punissant les délinquants, ils l 'auraient
mérité sans que pour raison de ce II en compte à nostre Rabin aucuns
dépens domages ny intérests, et cela soit que la rébellion faitte contre luy
soit de paroles ou de fait, et affin que dans la suitte tout ce que dessus
sortisse son effet, et aye son entière et pleine exécution, Nous avons
donné et accordé, donnons et accordons aud 1 Samuel Lévy nostre Rabin
cy dessus nommé les présentes à la meilleure forme que faire se puisse
avec attribution de toutte autorité, puissance, franchise, jurisdiction et de
tous autres droits quel nom II puisse avoir, pour par luy en jouyr et
user sur le mesme pied dont un Rabin jouit et il peut avoir dans toutte
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 267
PEiirope. En foy, témoignage et confirmation de tout quoy, Nous Juifs
de Haute et Basse Alsace, tant pour nous que comme fondés de procura-
tion des autres Juifs de la province absents avons tous après mure déli-
bération prise unanimement signé les pnt es de nostre propre main ainsi
fait et passé le mardi 16 e 9 re 1700 en nostre assemblée tenue à Colmar et
plus bas ainsi signé
Alexandre Doterlé dem 1 à Colmar. Aaron Veil. Jude Merx. Jesaye
Lazare. Lazare Moyse. Abraham Raphaël. Meyer Lazare. Samuel Verd.
Elkan Salomon. Aaron Moyses. Joël Salomon. Jacques Vayant Raphaël
Moyses. Benjamin Natan. Abraham Gôtschly. Simon Natan. Jacques
Gôtstchel. Jude Jacque. Lazare Kohen. Moyse Meyer. Mendié Bloch.
Jacques Lazare. Samson Lehman kohheim et Isaac Kohheim.
P. S. Gomme nostre Rabin à son arrivée en ce pay cy avec sa femme
s'est plaint à nous de ce que le d ( appointement de deux cents livres
argent courant à luy par nous accordés comme dit est dessus estaient
trop modiques nous soussignés aurions fort souhaités ayant recognu sa
loyauté par ses preisches de pouvoir les luy augmenter considérablement,
mais la plupart de nous n'estant point en estât de faire de gros efforts,
pour luy témoigner leur bonne volonté, nous lui avons cependant aug-
menté ses d ls appointements de la somme de 100 1. faisant ensemble celle
de 300 1;, en foy et témoignage et pour seureté de quoy nous lui avons
encore accordé les p ntes signés de nous en dessus nommé le mercredi
9 e jour du mois d'Avril de l'année 1701 et plus bas ainsi signé, Alexandre
Dotterlein. Samson Kohein. Aaron Meyer avec la signature de tous ceux
qui ont signé les précédentes.
Traduit d'allemand en français par moy soussigné ad at et secrétaire
interprette au conseil souv ain d'Alsace.
Fait à Colmar 19 e janvier 1702, signé Gonthier avec paraphe f .
IV
Louis par la Grâce de Dieu Roi de France et de Navarre. A Nos Seigneurs
le Presd*, Conseillers, les gens tenants notre conseil supérieur d'Alsace
séant à Colmar, Salut.
Les Juifs résidents en nostre province d'Alsace, nous ont fait représenter,
qu'ayant après la démiss 0n d'Aaron Worms leur dernier Raby esleu
Samuel Levy pour remplir sa place ils nous supplient très humblement
de vouloir bien accorder nos Lettres patentes nécessaires pour permettre
au dit Levy de faire les fonctions de Raby ainsi que nous avions accordé
pour son prédécesseur a quoi ayant égard à ces causes nous avons
permis et accordé et permettons et accordons par les présentes signées
de nostre main aux Juifs residans en nostre province de la haute et basse
Alsace de se servir du nommé Samuel Levy pour leur Raby et qu'il
puisse en faire les fonctions dans la province telle et en la même manière
1 Arch. dép. de Colmar, E 1627.
268 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
que fait en nostre ville de Metz le Kaby des Juifs residans en la d t0 Ville.
Cj Nous mandons et ordonnons que ces présentes vous ayé à faire
enregistrer, du contenu en Icelui jouir et user led. Raby Samuel Levy
pleinement et paisiblement sans permettre qu'il soit troublé en ses
fonctions par qui que ce soit Car Tel Est Nostre Plaisir.
Donné à Versailles le vingtième jour du mois de janvier l'an de grâce
mil sept cent deux Et de nostre règne le cinquante neuvième.
Signé Louis et plus bas par le Roy C. Hamillart
avec paraphe et scellé du grand sceau en cire jaune.
Registres es Registres du Conseil Souverain d'Alsace a Colmar en
conséquence du Rapport du 11 février 1702 l .
V 2 .
Nous les soubsignés Juifs demeurant à Ribeauvillé confessons et savoir
faisons par ces présentes signées de nos mains que nous n'avons jamais
donné aucune commission ny procuration aux Juifs de la haute Alsace ny
a aucun juif de former action ou de présenter requeste au conseil sou-
verain d'Alsace contre Barouch Weill de Westhofen juif que son Altesse
nostre très bénin prince et seigneur nous a donné pour Schoultz et
prevost de nostre communauté pour avoir sur nous l'inspection ainsi
que cela se pratique ailleurs déclarant en outre que la requeste qui a
este présenté aud. Conseil souverain contre led. Barouch ne nous
regarde point, que nous n'y avons jamais consenti et que nous nous
soumettons aux ordres et aux règlements que sad. Altesse fait expédier
pour led. Barouch et qu'il est en droit de faire; desavouant tout ce qui
a esté présenté au nom des d. Juifs de la Haute Alsace à cet égard n'ayant
aucun reproche à faire contre led. Barouch Weille à l'égard de sa charge
de Schoulz qu'il occupe ; En foy de quoi nous avons signé la présente
déclaration pour servir et valoir ainsi que de raison. Fait à Ribeauvillé
ce 24 e novembre 1700.
5° x b,e 1700. Nous les soubsignés très humbles sujets et Juifs confessons
par ces présentes signées de nos mains que nous n'avons jamais fait
aucune plainte contre Barouch Weille pour raison de son office de
préposé à Ribeauvillé, moins encore contre l'interest de son altesse
serenissime notre prince, le procès qui a esté intenté pour cet effet ne
nous regardant point ; fait à Ribauvillé le 5 e décembre 1700. Signés,
Aaron Juif, Jôckele le grand juif, Barouch le grand juif, Isaac Hurz,
Juif, Gumbrich Hurz, b"T DnnaN n'a 'lyw* apyi na Dip^N, Gumbrich
Moses, Jacob Getschel Hurz, Jacob Juif.
Toutes ces signatures cy dessus sont de la communauté des Juifs de
Ribeauvillé, ce que j'atteste Moses Jacob, juif de ce lieu.
1. Arch. (16p. de Colmar, Enregistrement I r e partie, vol. X, pag. 256. Sur la marge:
Permission aux juifs <l<: la haute et basse Alsace de se servir du nommé Samuel Lévy
pour leur Raby. Puis cette mention :
"a"o"n anrc "n; "n dv nbm i» *p» nn an û:n -pc ninn èot r« n
2. Arch. dép. de Colmar, E. 1627.
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 269
VI 1 .
Notoire soit à tous et a chacun qu'ayant esté remontré à nous les
soubsignés que Moyse Jacob et Samuel Werth tous deux Juifs avaient
entrepris témérairement de juger le différend qui estoit entre Schayle
Juif de Bibeauvillé contre Joseph Juif de Biessen et avoient rendu
sentences, ce qui est contre et au préiudice de nostre Raby ressent que
nous avons receu et est difficilement à pardonner, nous lesd. soubsignés
Juifs préposés aurions jugé, que tant les d. deux Juges, que les parties
feroient leurs excuses à nostre Raby, moyennant quoy toutte satisfaction
luy sera faite, et au cas que l'un ou l'autre y manque, et que la satis-
faction ne soit faite au d. Raby, il sera mis dans le ban par la communauté
des Juifs et y restera tant qu'il n'aura pas suby sa peine. Fait à Golmar le
28 e juin 1702 signé Alexandre Juif de Golmar. Sambson Juif d'Oberenheim.
Aaron Weil Juif de Ribeauvillé. Raphaël Juif de Berkheim. Isaac Juif de
Ribeauvillé.
Traduit d'allemand en français par moi soubsigné secrétaire Interprette
au Conseil souverain d'Alsace fait à Golmar le 17e x ble 1702, signé Muller
avec paraphe.
VII 2 .
Nous soubsignés confessons par et en vertu du présent projet par nostre
foy et serment judaïque que tous les points et clauses y mentionnés serons
par nous signés et gardés pour fermes et stables, à peine de cent escus
payables par celuy qui y contreviendra, un tiers à sa Majesté, le second
tiers au judaïsme commun, la moitié du troisiesme tiers au Seigneur et
l'autre a nostre Raby, et seront tous les points accomplis et gardés
fermes et stables à peine de ladite somme de cent escus sans aucune
fraude.
Premièrement nous annulions la sentence et autres rendues par Moyse
Jacob de Ribeauvillé et Samuel Werth de Biessen avec le compromis du
29 e may 1702 qu'ils ont signé à cause de nous en vertu duquel compromis
ils ont rendu la sentence, laquelle nous soubsignés annulions avec le
compromis et les estimons non valables, comme s'ils n'avoient jamais
été faits et rendus, parce que nous avons levé le différend et y avons renoncé
au cas que nous ayons quelques difficultés par ensemble nous nous obli-
geons de tout vuider pardevant notre Raby dans l'espace de trois semaines
que le Raby juge par sentence ou accommodement, nous serons obligés
de nous y conformer, mais pour ce qui est de la sentence rendue par
led. Moyse Jacob et Samuel Werth et du compromis nous les disons
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1629.
2. Ibid.
270 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
non valables de toutes manières, volontairement ayant levé toutes les
difficultés sur ee sujet ainsy que moy soubsigné Scliayllé ay d'abord
remis en ce teins la la sentence desd. deux Juifs au Raby et je soubsigné
Josepb m'oblige aussy de remettre incessament aud. Haby la sentence
conforme à l'autre que je n'ay pas devers moy présentement le tout à
cette tin que la sentence n'est plus valable en aucune manière.
Et sur nos instances, prières et réquisitions faites au Raby de vouloir
ordonner à Moyse Jacob à peine de punition deluy remettre led. compromis
qu'il avoit en mains, puisqu'il n'estoit plus valable led. Raby a aussitost
ordonne aud. Moyse Jacob à peine d'une grosse amende de luy remettre
led. compromis, mais non seulement il ne luy a pas remis, mais encore
l'a gardé en disant des paroles injurieuses.
Tous ce que cy dessus nous avons signé de nostre propre main avec une
mure délibération et voulons que la mesme foy y soit ajoutée que si
tout avois esté fait en la meilleure forme et manière, suivant les céré-
monies judaiques ou que tout eut esté passé et confirmé par un notaire
royal. Fait et passé le 5 e juillet 1702 signé Schayllé Juif de Ribeauvillé
Joseph Katz Juif de Biessenheim.
Traduit d'allemand en françois par moy soubsigné avocat et secrétaire
interprette au Conseil souverain d'Alsace fait à Colmar le 17 e x bre 1702
signé Muller avec paraphe.
VIII 1
Sur ce que le nommé Baroueh Weyl, Prévost estably de la commu-
nauté des Juifs d'icy, de la part de la très gracieuse Seigneurie a
remonstré à la Chancellerie de Son Altesse, que les nommés Scheyel,
Juif demeurant icy, et un autre Juif estranger demeurant à Biesheim ont
passé un compromis par ensemble par devant les nommés Moyse Jacob
aussy Juif demeurant icy et Samuel Werth demeurant aud. Biesheim
pour terminer le différend d'entre eux a cause de leur société qu'ils avoient
par ensemble jusques a présent et ont confessé literallement qu'ils avoient
stipulé une amende volontaire de la somme de cent ducats, applicable
un tiers au profit du Roy, un tiers envers la seigneurie, et un autre tiers
aux pauvres, de sorte que le contrevenant audit compromis sera tenu de
payer la d e amende. Mais que lesdites parties auroient répété led. compro-
mis sans doute pour raison de quelque fraude ou dol, le dit Baroueh
ayant rencontré ledit Moyse Jacob en chemin faisant de remettre au Raby
led. compromis susdit, il auroit esté obligé pour la conservation des
Intérêts de la Seig rie de faire deffenses audit Moyse Jacob a peine de
vingt escus d'amende, de se défaire dud. compromis, et ayant appris que
ledit Raby sans avoir égard a lad e deffense auroit ordonné le contraire
audit Moyse Jacob sous peine de cent escus d'amende et du bannissement
de la sinagogue, requeroit pour cet effet a ce qu'il plust à la Seig rie
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1627.
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 27l
d'intervenir et d'empêcher ledit Raby de son injuste entreprise, surqiioy
ledit Moyse Jacob a esté appelle auquel a esté imposé de la part de la
Seig lie a peine de désobéissance, de consigner au Greffe du grand Baillage
le susdit compromis, jusques a ce qu'il soit autrement ordonné, de
mesme a ce qu'il ayt a se pourvoir pardevant le juge ordinaire, de
première Instance pour raison dud. bannissement. Enfoy de quoy on luy
a accordé le présent acte muny du sceau ordinaire de la chancellerie de
S. A. S ,,,c Monseig'' le Prince Palatin de Birkenfeld pour la comté et
Seigneurie de Ribaupierre. Fait à Ribauvillé ce 5 e Juillet 1702. Signé la
Chancellerie et munye du sceau ordinaire en cire d'Espagne rouge.
IX 1
Nous François Luc Bartmann grand bailly de la Comté et Seigneurie de
Ribeaupierre et Hohenac certiffions a tous qu'il appartiendra que le
compromis dont est fait mention a l'acte de l'autre part a esté déposé
entre nos mains jusques a ce qu'il sera autrement ordonné. Fait àRibeau-
villé le 8 e Juillet 1702. Signé Bartmann.
Louis par la Grâce de Dieu Roy de France et de Navarre au premier
notre huissier ou sergent pour ce requis savoir faisons que comme ce
jourdhuy veu par nostre conseil souverain d'Alsace la requête à luy
présentée par Samuel Lévy Rabin de la communauté des Juifs de la haute
et basse Alsace expositive qu'il nous auroit plu luy accorder des lettres
patentes en forme de permission de faire les fonctions de Rabin dans
nostre province d'Alsace et ce de mesme que le Rabin des Juifs de la
ville de Metz ces mesmes lettres patentes auroient été addressées en
nostre conseil pour y estre enregistrées et pour faire jouir le suppliant
du contenu en icelles plainement et paisiblement, sans permettre qu'il
soit troublé esd. fonctions, par qui que ce soit, elles ont esté mesme
enregistrées suivant l'arrest du 11 e febrier dernier, en conséquence de
quoy ils en auroient fait les fonctions suivant et au désir des lettres et
arrest. Il est cependant arrivé que deux Juifs de la province ayant eu
quelque différens pour raison de leur société, pour en sortir ils commirent
des arbitres pour terminer ce différens et le nommé Moyse Jacob en dressa
compromis en hébreux qui contenait que celui qui se dédirait de ce que
les deux arbitres feraient serait tenu de payer cent ducats d'amande
sçavoir la moitié à nostre profit et l'autre moitié seroit pour le seigneur
et pour les pauvres, mais les arbitres n'ayant pu s'accorder ou ayant été
longtemps à décider le différens, les deux Juifs devenant impatients de
cette décision terminaient leur différens à l'amiable, au contentement de
1. Arch. dép. de Golraar, E. 1627.
272 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
l'un et de l'autre en sorte que voulans avoir leur compromis dud. Jacob
Moyse. qui s'en estoit saisy, lequel le leur refusa, ce qui obligea ces deux
particuliers, de s'addresser au suppliant affin d'obliger ce Moyse Jacob,
de leur remettre ce mesme compromis, c'est ce qu'il luy auroit ordonné,
mais bien loin de le faire, il s'addressa au nommé Borack Juif demeurant
à Westhoffen qui se dit préposé des Juifs de la ville de Ribeauvillé, ou
led. Moyse réside, lequel Borack luy fit défense sous peine d'une amende
de 20 ecus, de remettre led. compromis, nyesmains des deux particuliers
ny mesme entre celles du suppliant, ce qu'estant venu à sa connaissance
il luy ordonna encore de rendre led. compromis sous peine de trente
escus, et que le commandemen dud. Borack ne pouvait luy préjudiciel'
puisqu'il n avait aucun caractère que mesme par un arrest provissionele
du 14 e may de l'année 1700 il luy avait esté fait deffense de s'ériger en
chef des Juifs, aux Juifs de ne connaistre d'autre que le suppliant,
nonobstant ce par une desobéissance tout à fait punissable il refusa tout
a fait d'obéir en sorte que le suppliant fut obligé de luy faire un
troisième commandement ainsi que cela se pratique parmi les Juifs, de
représenter led. compromis sous peine du ban de la sinagogue après
cette extrémité on auroit crû qu'il satisfairait puisque ces sortes de
commandemens chez leur nation est regardée comme une cause tout a
fait spirituelle, et auquel il se faut conformer, si l'on veut estre de la
sinagogue et enfans d'Israël et c'est une loix qui a esté establie parmis
leur nation qui a toujours été observée très religieusement, de tout temps
et particulièrement en la ville de Metz mais cet oppiniastre au lieu de
quelque respect pour son juge et son pasteur porta sa requête au bailly
de Ribeauvillé, demanda a estre receu appellant du bannissement conver-
tissant son appel en opposition et y faisant droit luy permettre de faire
assigner le suppliant par devant luy, pour voir déclarer le d. bannisse-
ment fquoyquil n'ait encore été réel) nul injurieux tortionaire et
deraissonable, le condamner a mille livres de domages et interests, et
en tous les dépens sur cette requête, le Baillif auroit ordonné que l'on
enviendra pardevant luy vendredi prochain; ors comme le suppliant ne
croit point estre obligé de répondre de sentences qu'il rend, particulière-
ment lorsqu'il le fait a la req te d'un demandeur ou plaignant, et encore
moins pardevant un juge subalterne, et qu'il n'y auroit que nostre d.
conseil comme juge supérieur, qui pourroit luy prescrire des loys,
lorsqu'il feroit quelque chose contre ceux établis par leur escrit, qu'il
seroit le plus malheureux de tous les hommes, que des qu'on ne se trou-
verait content de son jugement il faudrait repondre et toute sa condition
serait plus à charge que profitable, comme elle debvrait estre, ainsi se
trouvant troublé dans sa fonction de Haby tant par led. Borack qui
affecte de donner des deffenses que parled. Moyse Jacob, et le baillif de
Ribeauvillé qui décrète contre le suppliant que tout étant contraire à nos
lettres patentes aux arrests de nostred. conseil, et encore à un juge-
ment du sieur de la Grange, cy devant Intendant de cette province du
17 e juin 1694, par lequel il est fait deffenses à tous les Juifs d'Alsace, et
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 273
généralement quelconque de se servir d'autre Rabin que de celui qui a
esté estably à Brisac a la place duquel le suppliant a remply pour
terminer les différons qui surviennent entre eux de mesme qu'il se
pratique à Metz avec iniunction d'exécuter ce qui sera par luy ordonné,
sur peine de désobéissance, trente livres d'amande et de tous dépens,
domages et interest, c'est pourquoy il est obligé de se pourvoir contre
eux, et mesme par appel contre ledecret du baillif de Ribeauvillé du
10 e du p f mois qui permet aud. Jacob Moyse de faire assigner le suppliant
pardevant luy ainsy il présente la requ te , requeroit veu nosd. lettres
patentes Tan-est d'enregistrement d'icelles, l'arrest provissionnel obtenu
par la communauté des Juifs contre Borach le 14 e may 1700 l'exploit
d'assignation et de signification fait aud. Borach le 22 du mesme mois et
le jugement du s r de la Grange du 17 B juin 1694 la requ te portée au baillif
de Ribeauvillé, 11 plut à nostred. conseil recevoir le suppliant appelant de
ladite permission d'assigner tenir led. appel pour bien relevé luy permettre
de faire intimer sur icelluy led. Moyse Jacob, et tous les autres il appar-
tiendra, surquel ordonner que les parties enviendront au premier jour
et par provission ordonner aud. Moyse de remettre ce compromis en
question es mains du suppliant, luy donner pareillement acte de ce qu'il
prend pour troubles en sa fonction de rabin les deffenses faites par le
nommé Borach aud. Moyse Jacob de remettre le compromis en question
entre les mains du suppliant et entre celles des parties cy dénommées
permettre aud. suppliant de faire assigner led. Borach demt à Westhoffen,
pour luy voir faire défenses de ne troubler le suppliant dans sa fonction
de Rabin des Juifs d'Alsace ny de prendre aucune qualité de préposé des
Juifs de Ribeauvillé et pour l'avoir fait estre condamné aux domages et
Interests dud. supliant en telle amande qu'il plaira au nostred. conseil
arbitre et pareillement aux dépens et cependant par provision et sans
préjudice dudroit des parties au principal, faire défenses tant aud. Jacob
Moyse Juif de Ribauvillé qu'aud. Borach et au baillif de la d. Ville de
Ribauvillé à tous autres il appartiendra de troubler led. suppliant dans
ses fonctions de Rabin a peine de mille livres d'amandes de tous dépens
domages et interests lad req te signée Milhoud procureur, ouyle rapport
de M r Jean Claude Moulny conseiller tout veu considéré nostred. conseil
ayant aucunement esgard a la requête a receu et reçoit le suppliant
appelant du décret du 11° du présent mois, a tenu et tient son appel
pour relevé luy a permis et permet de faire intimer sur icelluy le nommé
Moyse Jacob, et tous autres il appartiendra sur lequel les parties auront
audiance au premier jour et par provision a ordonné et ordonne aud.
Moyse de remettre es mains du suppliant ou en celles des partiesy
dénommées le compromis dont est question luy a pareillement permis
de faire assigner aud. conseil aux fins de lad. requête le nommé Borach
pour se voir faire défenses de troubler a ladvenir le suppliant dans les
fonctions de Rabin des Juifs d'Alsace et par provisions et sans préjudices
du droit des parties au pp al a fait et fait deffenses aud. Moyse Jacob de
Ribauvillé et tous autres de le troubler dans les fonctions de Rabin à
T. LXV1, n° 132. 18
274 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
peine de mille livres d'amende et de tons dépens domageset interests sy
mandons de faire pour l'exécution du p* an-est tous exploits et autres
actes de justice requis et nécessaires de ce faire donnons pouvoir, donne
à Colmar en nostre conseil souverain d'Alsace le 12 juillet l'an de
grâce 1702 et de nostre règne le 60 e par arrest et ordonnance du Conseil
signé Huot collationné et scellé, collationé et trouvé conforme la présente
coppie a son original en parchemin par nous soussigné notaire Royal en
la province d'Alsace aud. Conseil souverain d'Alsace ce fait à l'instant ren-
du à Colmar le 22e octobre 1702. Signé Drouinau avec paraphe.
XI 1
A la Requeste de Moyse Jacob Juif demeurant à Ribauvillé Intimé
lequel pour la validité du présent acte a esleu son domicile en celuy de
M'e François Joseph Klein Procureur au Conseil Souverain d'Alsace, soit
signiffié bien et deuement fait a scavoir au nommé Samuel Levy Raby
des Juifs de Ribauvillé que pour satisfaire a l'arrest provisionel obtenu
aud. Conseil par led. Samuel Levy, Il luy déclare que tant par ordre de
Messieurs les officiers de la chancellerie de son Altesse Monseigneur le
Prince Palatin de Rirkenfeld que de celle de la justice du comté de Ribau-
pierre II a esté deff'endu aud. Requérant de se défaire dud. compromis
dont est fait mention aud. arrest, lequel il a aussy réellement consigné,
ainsy que led. Requérant est hors d'estat de pouvoir remettre led.
compromis aud. Raby. C'est pourquoy il luy déclare a ce qu'il ayt a se
pourvoir contre M. Bartmann qui est saisy dudit compromis suivant son
receu ci-joint, sinon et a faute de ce et que led. Samuel Levy procède ou
passe outre a ce préjudice du présent acte contre led. Requérant, Il luy
déclare qu'il proteste contre luy de tous dépens, domages et Interests ce
qui luy sera signifié dont acte. Signé en Allemand Moyse Jacob Juif.
Signiffié et les présentes délivrées pour coppie à Samuel Levy Raby
des Juifs à Ribauvillé a domicile parlant a sa personne pour se conformer
au contenu d'autre part Et ace qu'il n'en ignore fait par moy sergent
royal a Ribauvillé soubsigné le 24 e juillet après midy 1702. Signé Dieu-
donné.
XII 2
Les président lieutenant gnal et conseillers au Baillage du siège presi-
dial de Metz, certifions a tous il appartiendra que le Rabin de la syna-
gogue de cette ville et endroit en sa ditte qualité de juge comme il fait
journellement tous les diff'erens et affaires qui surviennent entre un Juif
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1.627.
2. Ibid.
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 275
contre un autre, des jugemens desquels il n'y a jamais paru d'appel en ce
siège et sy aucun y avait esté, ou esté intcrietté II n'y seroit escouté ny
receu d'autant que ces sortes de jugemens ne sont pas regardés comme
émanés d'un juge ayant caractère mais comme faisant partie des fonctions
qui sont attribuées aud. rabin, et que d'ailleurs on ne prend aucune
connaissance de tout ce qu'il ordonne ou décide en cette qualité es affaires
de Juifs à autre en foy de quoy le pt certificat a esté accordé à Samuel
Levy Rabin d'Alsace pour luy servir et valoir ce que de raisons; fait à
Metz sous le sccl royal dud. Bailliage et siège présidial par moy président
lieutenant g^ 1 susd. le 11 e aoust 1702. Signé Boutallon Julie a Metz le
11° aoust 1702 receu o sols signé le français collationné et trouvé conforme
à son original, signé et scellé comme dit est ce fait à l'instant rendu par
moy soubsigné not. Royal résident à Colmar le 23 octobre 1702 Drouinau
avec paraphe.
XIII 1
Extrait des Registres des fonctions du Conseil souverain d'Alsace.
Deffendeur Samuel Levy Rabin des Juifs d'Alsace detm à Ribeauvillé
appelant contre le nommé Moyse Jacob aussy Juif du même lieu Inthimé
fait aud. greffe le 11 e septembre 170 ï collationné. Signé Salmon avec
paraphe.
Moyse Jacob de Ribeauvillé donne pouvoir en vertu des pntes en la
meilleure forme et manière judaïque que faire se peut à Alexandre Juif
de Colmar de s'accorder en mon nom avec le Rabin, me soumettant à
tous les frais, et de plus de quelle nature Ils puissent eslre, Il luy donne
ce pouvoir en présence de deux temoigns ainsi que la cérémonie Judaique
le requiert, et qui vaudra autant que s'il estoit passé pardevant not. Royal:
traduit d'allemand en français par moi soubsigné Interprette au conseil
souv. d'Ahace à Colmar ce 9 décembre 1702. Signé Muller avec paraphe
NlTHARD.
XIV»
A nos Seigneurs du Conseil Souverain d'Alsace.
Supplie humblement Christian prince palatin de Birkenfeld duc de
Bavière comte de Veldens Sponheim et Ribaupierre, Seigneur de Honack,
Brigadier des armées du Roy, colonel du Régiment d'Alsace, disant que
le nommé Scheyel Juif demeurant a Ribauvillé estant en contestation
avec un autre Juif au sujet de quelques ditferents, dont ils remirent la
décision aux arbitres convenus entre eux par un compromis qu'ils passè-
rent a cet effet et ils stipulèrent une peine de cent ducats payable par le
contrevenant scavoir un tiers au Roy, un autre au Seigneur de Ribauvillé
1. Arch. dép. de Colmar, E. 1.627.
2. Ibid.
276 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
et l'autre tiers au profit des pauvres Juifs, lequel demeura en depost entre
les mains de Moyse Jacob aussy Juif qui l'avait rédigé par escrit, ledit
compromis estant venu a la cognaissance de Samuel Levy nouveau Raby
et prétendant que lesdits Juifs n'avoient pu compromettre, qu'il estoit
seul en droit déjuger et terminer leur différent, il ordonna d'authorité
audit Moyse Jacob de le luy remettre. Comme pariceluy ily avoit, comme
dit est, une peine stipulée en cas de contravention, dont le tiers debvoit
appartenir au suppliant en la qualité de Seigneur que par conséquent il
y alloit de l'interest de laditte Seigneurie que ce compromis soit exécuté
d'autant plus que pas une des parties ne s'en estoient déportés. Ledit
Moyse Jacob en donna avis a Baruch Weïl préposé par le suppliant aux
Juifs de la Comté de Ribaupierre, lequel ayant donné advis aux officiers
de la chancellerie que ledit Samuel Levy vouloit obliger d'authorité led.
Moyse Jacob a luy remettre ledit compromis a peine d'amende et du ban
de la Sinagogue, laditte chancellerie qui cognut que ledit Samuel Levy
vouloit anticiper sur les droits qui appartenoient a la Seigneurie sur les
Juifs qui sont habituez dans icelle, ordonna par un décret du 6 e juillet
dernier audit Moyse Jacob de déposer au Greffe du Baillage ledit
compromis a peine de désobéissance et qu'au regard de l'amende et du
ban prononcé contre luy et debvoit se pourvoir pardevant ledit Bailly.
Ce qu'ayant fait et ledit Bailly ayant ordonné par son décret que ledit
Samuel Levy seroit entendu, il s'est porté pour appellant d'iceluy décret.
16 décembre 1702.
XV
Causes et moyens que met et baille par devant Nosseigneurs du Conseil
souverain d'Alsace
Samuel Levy Rabin des Juifs de la Haute et Basse Alsace appellant
deffendeur en opp ou intimé incidemment et deff r en intervention,
Contre Moyse Jacob juif dem 1 à Ribeauvillé inthimé opposant et appel-
lant,
Et encore contre Monsieur le prince de Birkenfeld demandeur affins
d'intervention.
Pour satisfaire a l'arrest du conseil en datte du 24 e X bre 1702 qui appointe
les parties au conseil sur les appels, sur les demande et intervention en
droit ci-joint.
Et obtenir de son équité qu'il luy plaise sans s'arrester à l'appel inci-
dent faisant droit sur l'appel principal dire qu'il a esté mal nullement et
incomplètement décrété assigné et en conséquence décharger l'appellant
de l'assignation avec dépenses et en ce qui concerne l'intervention après
la déclaration que led. Samuel Levy fait qu'il n'empêche pas que M r le
prince de Birkenfeld n'ayt un préposé de sa part aux juifs de Ribeauvillé
pour les affaires de son Altesse purement et simplement qu'il en soit
débouté avec dépenses et faisant droit sur la demande que led. Moyse
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 277
Jacob soit tenu de remettre le compromis entre les mains de l'appelant ou
des parties.
Pour a quoy parvenir il remontre humblement au Conseil qu'encore
que depuis dix sept siècles entiers sa Nation dont les parties principales
s'était vu la forme de son gouvernement changée du tout au fond et
s'etoit vue dispersé ça et la, n'a pas laissé de vivre avec tout l'ordre et
toute la régularité possible, et a l'exemple de ce qui fut autrefois sagement
conseillé par jetro ils se sont toujours choisis des chefs dont ils ont suivi
les décisions les loix qui leur ont servi de Règles sont les préceptes
contenus dans la loix escritte et ceux de la loix orale recueillie par les
docteurs. L'un et l'autre de ces livres establissent l'authorité de leurs
supérieurs au 17 e du dernier du pentateuque il estoit donné aux pontifes
un pouvoir souverain sur les juifs en cas de contestation soit que ce fut en
matière civille soit que ce fut en matière criminelle, inter sanguinem et
sanguinem, causam et causam, lepram et lepram, sequerisque sententiam
nec declinabis ad dexteram neque ad sinistram, a la vérité ce gouverne-
ment ayant dégénéré de cette ancienne candeur israléitique on ne doit
plus avoir les mêmes égards ny attribuer la même authorité à ceux qui se
trouvent dans les premières places parmy eux ailleurs pour ce qui regarde
la criminelle n'en peuvent ils (avoir) aucune connoissance, et suivant que
le remarque Léon Modène, fameux rabin de Venise, il dépend entièrement
des princes dont ils sont sujet mais de quelque manière que la pureté de
notre loix les fasse regarder au moins le particulier qui fait profession de
judaïsme doit-il en suivre les loix, il doitsy conformer et avoir de la véné-
ration pour une personne que toute la synagogue respecte a ce engagé
encore plus particulièrement par les constitutions renfermées dans les
compilations talmudistes ainsy que l'on apprend par le même Léon de
Modene et par Buxtorffe qui ont traité de leur cérémonie qui l'un et l'autre
baille un empire absolu a ceux qui remplissent la place de Rabin et qu'ils
tirent de l'un des six ordres du talmud babilonien.
Pour ceux qui ont eu cette qualité en Italie en france et en allemagne
ont eu l'aggrement de voir une subordination uniforme et une exécution
aveugle pour leur jugement, dans la ville de Metz ou il y a une nombreuse
sinagague on n'a pas oui retentir de plainte formée contre la décision de
leurs supérieurs, tous ceux qui se disent de la synagogue ont acquiescé a
ce qu'il ordonnait, et cela non seulement est il establi sur un ancien
usage obtenu par toute la terre mais encore particulièrement dans la
ville de Metz a l'instar de laquelle ceux d'Alsace se gouvernent, avait des
privilèges qui leur en confèrent le pouvoir, la première permission qui
leur en fut donnée est du 5 septembre 1624, par laquelle M r le duc de la
Vallette paire et colonel g ral de france gouverneur et lieutenant gnai pour
le Roy dans les villes des trois eveschés leur octroya entre autre chose de
pouvoir faire juger décider et terminer tous les différents qui pourroient
naistre entre eux touchant leur religion et police particulière en cas civile
seulement ainsi et par qui ils auroient accoutumés de tout temps depuis
278 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
leur établissement dans lad. ville, il est vray que ce privilège n'estant
donné que par un gouverneur qui a un pouvoir limité et momentané on
ne pouvait l'estendre et s'en servir au delà de la sphère, mais en 1632, la
communauté des juifs obtint du Roy Louis treize une confirmation de ce privi-
lège et nommément de ceux accordés par le duc de la Vallette en datte du
5 sept. 1624 et 1657, elle en obtint encore nouvelle confirmation du Roy,
ceux qui ont été Rabin dans cette synagogue ont exercé l'employ sans y
estre troublé par aucun appel qui ait esté interjette de ses jugements le
certificat donné par le président lieutenant gênerai et conseiller au
bailliage du siège presidial de Metz justifie de cette vérité.
Ceux de la province d'Alsace ont aussy obtenu la liberté de se faire des
Rabins et de se régler a l'exemple de ce qui se pratique dans la ville de
Metz, Aaron Worms qui a été le p er en a eu des patentes le 21 e may 1681
en conséquence desquelles il a exercé les fonctions sans trouble, mais s'es-
tant retiré dansla ville de Metzlesjuifsfurentpendantquelquesannéessans
avoir un Rabin qui eut des patentes et eut un pouvoir suffisant jusqu'au
16 e 9 bre 1700 que leur communauté estant assemblée il y eut résultat entre
eux par lequel entre autre chose après avoir choisy le produisant pour leur
Rabin ils luy attribuèrent le même pouvoir et juridiction qu'ont tous les
autres Rabin tant en Allemagne qu'en Italie et en les énonçant interdirent
a tous juifs la liberté de contredire a ses parolles ny a ses jugements a
peine. d'amande et de bannissement de la synagogue ce qui est plus
amplement spécifié par cet acte, sur le pied duquel il obtint des patentes
le 20 janvier 1702 registrées au Conseil ce onzième février de la même
année depuis lequel temps il a rendu plusieurs jugements de juif à juif
qui ont eu leur exécution.
Il est cependant arrivé que les nommés Schailé juif de Ribeauvillé et
Joseph aussy juif de Biessen ayant eu difficulté ensemble a l'occasion
d'une société qu'ils avaient eu entre eux ils compromirent sur les per-
sonnes de Moyse Jacob et de Samuel Wert, et contractèrent un dédit de
cent ducat dont le bien devait revenir à son Altesse M r le prince de
Birkenfeld, les juges compromissaires furent longtemps sans examiner
l'acte même après avoir différé ne donnèrent aucun jugement mais seu-
lement une déclaration de leur sentiment et que quand les parties se
pourvoiroient pardevantle Rabin elles se voient jugées de même qu'ils le
declaroient, le Conseil est supplié de prendre lecture de l'acte qui le justi-
fiera qui date du 29 e may 1702 signé dud. Samuel Wert et de Moyse
Alsace qui est le même Moyse jacob qui prend le nom de la province.
Cette manière ne satisfaisant pas les parties et la comté des juifs n'ayant
pas trouvé chose suivant l'usage observée entre eux, elle ordonna que
tant les juges compromissaires que les parties compromettantes feraient
leurs excuses à leur Rabin a peine d'estre mis au ban de la synagogue qui
est une espèce d'excommunication entre eux et qui est la seule peine
qu'ils aient pour engager a obéissance, en exécution de laquelle ordon-
nance du 28 ,: juin Tune et l'autre des parties et les juges se rangèrent à
leur devoir, firent ainsy qu'il se pratique entre eux des excuses publiques,
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 279
et payèrent, Moyse Jacob entre autre, deux ducats (!) pour de la cire a la
synagogue. Ensuitte de quoy les parties le 5 juillet ayant révoqué et
annulé le compromis même ce qui avait été édicté par les compromis-
saires que l'on ne peut appeler^ni sentence ni transaction ils prièrent le
Rabin de faire remettre ce compromis qui estoit resté entre les mains de
Moyse Jacob, iceluy étant devenu inutile au moyen de la revocation et de
l'annulation de l'acte des juges, mais au lieu de la part du dit Moyse Jacob
de déférer, il s'emporta et insulta de paroles d'outrages et de mépris
l'appellant pour lequel néanmoins il devait en la qualité de Rabin supé-
rieur et directeur de la sinagogue avoir le respect que tous les autres ont.
Le Rabin aurait méprisé ces injures si elle ne s'etoit addressé qu'à luy
même, mais comme elle regardait aussy leur loix contre laquelle il avoit
proféré des termes peu convenables a un homme qui en fait profession que
d'ailleurs il estoit dans l'obligation en qualité de juge né de faire rendre
aux parties qui s'en requeroient le compromis, il tit les trois monitions
qui sont de coutume avant de le mettre au ban de la sinagogue, de tout
quoy s'etant peu soucié il fut contraint de prononcer le ban et quoyque
par rapport au mépris qu'il avait fait de la loix et a l'insulte faite a son
Rabin il auroit pu le mettre au grand ban ou excommunication extraor-
dinaire il ne le mit cependant qu'au petit ban.
Gela ne regarde que la discipline de juif à juif en fait civil, et correc-
tion de mœurs, devait avoir son exécution sans aucune résistance, mais
ce Moyse Jacob par une nouvelle manière qu'il nous veut introduire,
interjetta appel pardevant le juge de Ribeauvillé non pour de ce qu'il
avait été ordonné, que le compromis seroit rendu, mais du ban qui avait
été prononcé sur luy, et conclut a ce que l'on invertirait son appel en
opp on il fut déclaré nul injurieux et tortionnaire et fit intimer son Rabin
consequement lequel n'avoit fait que l'office de juge, comme cette pro-
cédure n'étoit pas dans l'ordre que led. Moyse Jacob ne pouvoit inter-
jetter appel de ce qui avoit été prononcé surtout d'une peine qui estoit
plutôt correction et de discipline et qui tenoit plus du spirituel s'il est
permis de se servir de ce terme — , qu'en tout cas l'appel ne pouvoit en
estre omis pardevant un juge subalterne, mais pardevant vostre (?) con-
seil souverain il présenta la Requette aux fins d'estre reçu appellant de
la permission d'assigner, et assigna donc en conséquence et a ce que par
provision il fut ordonné aud. Moyse Jacob de remettre le compromis
entre les mains des parties intéressées, et comme le nommé Borach Veil
le troublait dans la fonction de Rabin par des prétendues deft'enses par
luy faites a Moyse Jacob d'obéir aud. Rabin il demanda acte de ce qu'il
prenait lesd. detfenses pour trouble et conclut a ce qu'il fut assigne avère
led. Moyse pour se voir faire deft'enses de plus de troubler et pour l'avoir
fait en les dommages et interest et en cette amende qu'il plairoit au
conseil et aux dépens, sur laquelle requette il y eut arrest conforme au
concluant, et qui ordonne la remise du compromis, Tarrest est du
12 e juillet 1702.
Jusqu'à la liquidation de cet arrest on n'avait pas encore parlé du
280 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
dépôt de ce compromis au greffe de la chancellerie, car dans la Requette
qui fut présenté par Moyse Jacob le 10 e juillet deux jours après le pré-
tendu dépôt il n'en est fait mention en aucune manière ce que neant-
moins l'on n'auroit pas manqué de faire puisque cela estoit a sa décharge,
il ne laisse pas cependant de se trouver aujourd'hui un acte de dépôt
dud. compromis datte du 8 e juillet pour éluder l'effet de l'arrest obtenu
par Requette le 12 e . Le conseil fera attention sur la suspicion de cette
datte puisque outre que comme on vient de dire cy dessus on n'en a pas
parlé dans la requette introductive de l'instance, il est fait mention dans
l'acte qui est au dessus de ce dépôt que l'on se pourvoira pour le bannis-
sement par devant les juges ordinaires et que le compromis seroit déposé,
or sans prendre droit (?) par ce que dit ftl r le prince de Birkinfeld au com-
mencement de sa Requette d'intervention il est dit que le Rabin a mis
au ban au préjudice des deffenses faites a Jacob par la chancellerie de
remettre le compromis, et dans l'acte qui se trouve aujourd'huy du
5° juillet qui porte ces deffenses, il est dit que l'on se pourvoira pour
raison du bannissement, de cette manière ou l'on s'est trompé en dat-
tant l'acte ouïes deffenses n'estoient pas faites dans le temps du ban, car
au moment que les prétendues deffenses de la seigneurie ont esté faites
et que l'on datte du 5 e juillet, on ne pouvoit ordonner que l'on se pour-
voiroit pour un bannissement qui n'avoit point été fait.
Cet acte ne laisse pas d'estre un prétexte aud. Moyse Jacob pour pré-
senter sa Requette aux fins d'estre receu appelant a l'arrest du 12e juillet
sauf à Samuel Levy de se pourvoir contre le bailly qui est chargé du
compromis, après laquelle encor en multipliant une procédure il pré-
sente de nouveau une Requette tendante a ce que par provision il fut
relevé du ban de la sinagogue sans préjudice de droit des parties au
principal, a laquelle le conseil ayant eu égard par son arrest du 22 e 9 bre
ensuivant il le releva dud. ban et au surplus ordonna que les parties en
viendraient au premier jour, il n'estoit pas nécessaire que le ministère
du produisant intervint suivant les termes de l'arrest, car il n'ordonnoit
pas que Moyse seroit relevé par le Rabin, il dit seulement que le conseil
l'a relevé et relevé du ban prononcé, cependant en déférant a cet arrest
il ne laisse pas de faire les cérémonies ordinaires pour le mettre hors
du ban.
C'en fut assé pour rendre led. Moyse Jacob plus alticr et oubliant de
nouveau son devoir il s'imagine que son Rabin n'avait plus aucun carac-
tère, il s'échappa a parler avec irrévérence contre la loix dequoy le pro-
duisant ayant esté averty par des juifs tous scandalizé il fut obligé de le
mettre de nouveau au ban de la sinagogue, ce qui occasiona une nou-
velle Requette de la part dud. Moyse aux fins d'estre receu appellant en
adhérant à son premier appel de ce second banissement, et dans la suitte
a la veille de la plaidoirie arrive 1 intervention de M r le prince de Birkin-
feld, du nom du quel l'on abuse dans le comté, sur toutes ces procé-
dures les parties ont esté appointées, il y a appel principal, demande
SA MUEL LÉYY, RABBIN ET FINANCIER 281
principale, appel incident l'oppo» a l'arrest dn 12° juillet et l'interven-
tion.
A regard de l'appel principal le produisant soutient sous la reverance
du conseil que Ton ne peut appeller de ses jugements les raisons en sont
déjà déduites cy dessus, et pour les résumer il représenta le droit qui
appartient aux Rabins ainsi que ceux qui ont traité de leurs cérémonies
les expose les privilèges qui ont été accordés à ceux de la ville de Metz, a
l'instar desquels ceux d'Alsace doivent se gouverner le résultat qui a été
fait par toute la comté lequel en choisissant le produisant Habiluy attribue
le pouvoir de juger sans aucune contravention de la part des parties. Le
décret donné par M. le Pelletier de la Houssaye en datte du 12e ao ût 1701,
par lequel il est ordonné que ce qui sera réglé de juif à juif par le Rabbin
et préposé sera exécuté. L'usage observé dans la ville de Metz de ne point
recevoir d'appel de sentence de Rabins led. usage justifié par un certificat
de notoriété, toutes lesquelles raisons concourent a adjuger au produi-
sant les fins qu'il a prises surtout dans le cas présent, ou correction de
mœurs est mêlée, car il faut faire attention que c'est tant pour avoir parlé
contre la loix et insulté le Rabin que pour avoir refusé le compromis, ou
scieroit-il au conseil de descendre jusqu'à entrer dans le spirituel des juifs
de juger si l'on a suivi les préceptes de la loi judaïque ou non, de blâmer
ou d'approuver l'irrévérence de ce qu'un particulier peut avoir usé pour
son Rabin en un mot de décider des cas de conscience d'une loix que l'on
ne fait que tolérer, le produisant espère sous la reverance du conseil
qu'estant choisy par la comté autorisé par Sa Majesté, en possession tant
par luy que par ses prédécesseurs soit d'Alsace ou de Metz le conseil l'en
laissera l'arbitre ne donnant pas lieu par sa conduitte et la manière dont
il en use avec la sinagogue de se plaindre de luy.
Son appel est d'autant mieux fondé que ce ne pouvait estre en tout
cas que pardevant le conseil et non pas pardevant le juge subalterne, car
si on admettait l'appel pardevant le juge de ressort, ce seroit attribuer au
Rabin une juridiction qu'il n'a point, ce seroit regarder son jugement
comme émané d'un juge qui auroit caractère et territoire ce qui n'est
point, car il ne faudrait en tout cas le considérer que comme un arbitre,
les appels duquels vont recte aux cours souverains omisso medio on le
reconnoit même par l'appel incident interjette le 12« décembre du second
bannissement et cela recte au conseil, sur quoy le conseil est supplié de
faire cette reflexion que l'intimé principal ne peut concilier les conclu-
sions, car sur l'appel principal il faut qu'il conclue à ce que l'appel soit
mise au néant, et en ce cas il faudrait procéder pardevant le I e1 ' juge et
sur l'appel incident, qu'il a interjette en adhérant il conclut à ce que les
bannissements soient déclarés nuls injurieux et tortionnaires.
La demande ne fait point de difficulté, on ne s'en deffend qu'en disant
que l'on n'a pas le compromis et qu'on l'a déposé entre les mains du
bailly de Ribeauvillé, a cet égard d'abord que le conseil en aura ordonné
sa restitution il sera facile de le faire rendre mais ce doit estre a la dili-
gence de celuy qui l'a mal apropos déposé.
282 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
L'opp on de Moyse a l'arrest n'est que de procédure et de pure formalité
ou n'empêche pas qu'il ne soit reçu appelant en refondant les dépens.
Quant à l'appel incident il regarde le fond soit sur l'appel du 1 er bannis-
sement soit sur l'appel du second, sur l'un et sur l'autre on soutient
avoir eu raison de mettre Moyse au ban de la sinagogueque p r le second
bannissement c'est purement discipline et correction de mœurs, c'est en
punition des termes irreverents qu'il a proféré contre la loix et le Rabin
indépendamment et sans aucun rapport a la restitution du compromis,
p r le 1 er ban c'est aussy p r raison d'insulte principalement et conjointe-
ment pour le refus de remettre le compromis.
P r ce qui est de l'intervention elle est mal fondée, l'on ne veut point
toucher au droit que M 1 * le prince de Birkinfeld peut avoir. L'on n'empêche
pas qu'il n'ait un préposé de sa part aux juifs si bon luy semble mais
p r veiller à ses affaires seulement ou son altesse a intérêts icy il ne
s'en agit pas car quoyque le compromis porte le tout des cent ducat du
dédit au profit de son altesse, cependant il ne convient pas à M r le prince
de s'intéresser a l'exécution d'un compromis révoqué par les parties qui
Tavaient passé. Les choses prennent leur exécution de la volonté des
parties, c'estoient les parties qui l'avoient stipulé entre elles, ce sont encor
elles même qui changent de volonté, il serait odieux que l'on les astrei-
gnit a ce qu'ils ont voulu estre anéanti et qui n'avait pris commencement
que par leur propre mouvement.
Pr ces raisons et celles a suppléer de droit il espère obtenir a sa fin aux
conclusions qui tendent a ce qu 1 plaise au con 1 sans s'arrêter a l'appel
incidant faisant droita l'appel pp' 1 direq 1 a esté mal nullement et incom-
petamment décrété assigné et en conséquence décharger l'app 1 de l'assigna-
tion avec dépens, et en ce qui concerne l'intervention après la déclaration
que ledit Samuel Levy rabin fait qi n'empêche pas que M r le prince de
Birgenfeld n'ait un préposé de sa part aux Juifs de Ribeau ville p r les
affaires de son Altesse purement et simplement q 1 en soit débouté avec
dépens, et faisant droit sur la demande que led. Moise Jacob soit cond ne
de remettre le compromis entre les mains de l'app 1 ou des parties inté-
ressées le tout après q 1 aura plu au cons 1 recevoir led. Moise Jacob
opposant a l'exécution de l'arrest du. .. en refondant les despens. Signé
Mathieu.
A la requeste de Samuel Levy Rabin des Juifs de la province d'Alsace
app 1 et deff r en Intervention soient sommés et interpellés M e Klein p r de
Moise Jacob Juif dud. Ribauvillé Intimé Me Ganolle p r de Mr le prince de
Birkenfeld demand r en Intervention de fournir de réponses aux causes et
moyens d'appel du requérant Et de la part de M r le prince d'escrire et
produire en exécution de l'appointement intervenu entre les parties le
24 e décembre dernier le tout dans le temps de l'ord ce a peine d'estre
forcés a ce qu 1 n'en ignore dont acte.
Inventaire de prod on que met et baille pardevant vous Nosseigneurs
du Conseil souverain d'Alsace Samuel Levy, Rabin des Juifs de la haute
SAMUEL LÉVY, RABBIN ET FINANCIER 283
Alsace appt deffendeur en opp™ inttimé incidemment et deff. en inter-
vention.
Contre Moyse Jacob, Juif dud. Ribauvillé, intimé opposant et appelant.
Et encore contre M r le prince de Birkenfeld def r afin d'intervention pour
de la part du Rabin, satisfaire à l'appointement rendu entre les p ties de
24 e x bre de Tannée d ro 1702, par lequel elles ont été appointées au Gons 1
et sur les dem ries et interventions en droit ci joint.
Et obtenir a ce qu'il plaise au conseil sans s'arrêter à l'appel incidant
faisant droit sur l'appel pal dire qu 1 a esté mal nullement et incompetam-
ment décrété assigné et en conséquence de charger l'appelant de l'as-
sig on aux despens. Et en ce qui concerne l'intervention après la déclara-
tion que led. Samuel Levy Rabin fait qu'il n'empesche pas que M r le
prince de Birkenfeld n'ait un préposé de sa part aux Juifs de Ribeau ville
pour les affaires de son Altesse purement et simplem 1 , qu 1 en soit
deboutté avec dépens et faisant droit sur la demande que led. Moïse
Jacob soit condamné a remettre le compromis entre les mains de l'appe-
lant ou des p ties intéressées et condamner led Moyse Jacob aux dépens.
Pour y parvenir l'app 1 produit premièrement une coppie collationné
des privilèges que Bernard duc de la Vallette, etc., du 5 e 7 br ° 1624,
cotté. A.
Item la confirmation desd. privilèges en copie — du 24 e janvier 1632. B.
Gertifficat des présidents lieutenant g al , etc. G.
Copie coll. des 1. pat. que S. M. a accordé à Aion Womser, 21 mai
1681. D.
Translat. du résultat du 16 9 bre 1700 entre les Juifs de la province. E.
Lettres patentes de S. L., 20 janvier 1702. F.
Sentence arbitrale rendue par Samuel Wert et Moïse Jacob sur le dif-
férent de Scheilé Joseph du 29 may 1702. G.
Sentence rendue par tous les préposés de la sinagogue le 28 e Juin de
la mesme année par laqie il a esté dit que lesd. deux arbitres aussy bien
que les deux parties feraient leurs excuses au Rabin pour avoir jugé
contre sa fonction moyennant quoy toute satisfaction luy sera faite et au
cas que l'un ou l'autre y manque et que la satisfaction ne soit faite aud.
Raby, il sera mis dans le ban par la comm té des Juifs et y restera tant
qu'il n'aura pas suby sa peine. H.
La révocation faite par Scheilé de Ribeauvillé et Joseph, Juif de
Biesheim, le 5 e Juillet de lad e année, tant de la sentence rendue par lesd.
deux arbitres que du compromis qui l'avait précédé. J.
Copie de la req te présentée par l'intimé au Bailly de Ribeauvillé, le
dix e Juillet aux fins d'estre reçu appellant du ban prononcé contre luy,
la permission du Bailly au bas d'icelle de f ro assigner le produisant par
devant luy et de quoy il y a appel au conseil. K.
L'arrest du 12 e Juillet qui reçoit S. L. app 1 de la permission du bailly
de l'assigner pardevant luy et ordonne que par sa provision le compromis
en question sera remis. L.
284 REVUE DES ETUDES JUIVES
Les assignations et significations dud. an-est des 18 e et 19 e du même
mois. M.
Le prétendu acte de dépose dud. compromis au greffe de Rib. Il est
datte du 5 e dudit mois de Juillet quoyqu'il soit constant que Moïse Jacob
ne la déposé qu'après avoir été mis au ban et même après que le Rabin
s'estoit pourvu en conseil; et led. Moyse Jacob nosserait affirmer le
contraire. N.
La req' e présentée par Moyse Jacob le 28 e aoust aux fins d'estre reçu
opposant a l'arrest obtenu par le produisant. 0.
Coppie de celle p te par Mr le prince de Birkenfeld, le 16 e déc. aux fins
d'être reçu partie intervenante et a ce qu'il luy soit donné acte de ce
qu'il prend fait et cause pour Borach Weil. P.
Copie de l'arrest obtenu par Moïse Jacob, le 22 e 7 1)re qui le relevé du
bannissement. Q.
Copie d'une autre Req te p tée par M. J., le 12 x bre aux fins d'estre reçu
app 1 d'un second bannissement. R.
Ordonnance de M. de la Houssaye, 12 e aoust 1700. S.
L'acte de présentation du 12 e 7 bre . T.
Un pouvoir donné à Alexandre par l'intimé. U.
Appointement intervenu entre les parties, le 24 x bre . X.
Causes et moyen d'appel du produisant sig é le Janvier 1703. Y.
Une sommation faite à l'intimé de fournir des réponses à l'interve-
nant. Z.
Le présent inventaire. AA.
{A suivre).
NOTES ET MÉLANGES
UNE HOMÉLIE ÉNÏGMATIQUE DE RABÀ
; La Guemara Zebahim, Mb, contienL une curieuse derascha de
l'Amora Raba, un des rares docteurs babyloniens qui se soient
adonnés à l'Aggada. Cette homélie a pour point de départ les
versets I Samuel, xix, 18-19 condensés, dans une citation faite
apparemment de mémoire, en ces mots rrcna nraa baoEtsi TH ^Vn 1 .
« David et Samuel se rendirent à Naïot, à Rama. » — « Que vient
faire Naïot à côté de Rama? demande notre docteur. Réponse:
Ils se trouvaient à Rama et s'y entretenaient de la « merveille du
monde », ûbi^ b^ Tnsa (jeu de mot sur le nom de cette mystérieuse
localité de dvd). La merveille du monde, c'est à savoir le Temple
futur. Ils (David et Samuel) disaient : le verset (Deutér., xvii, 8)
contient les mots : mb*i nttpi « tu te lèveras et tu monteras
(chaque fois qu'il y aura un cas difficile à résoudre) vers le lieu
que le Seigneur, ton Dieu, aura choisi. » De ce texte résulte que le
Temple devait marquer le point culminant du pays d'Israël (de
même que le pays d'Israël devait être situé plus haut que les
autres pays). Mais ils n'en connaissaient point l'emplacement
exact. Pour se renseigner, ils se font apporter le livre de Josué
(lequel présente, à la lin, une description topographique des lots
attribués par la voie du sort aux neuf tribus et demie d'Israël). Et
ils font la remarque suivante : iNm bnaan nb:n n-pi tto ittbiaa
avo ab rvn a-ro nban iwaa aaoa biaan, « pour toutes (les tribus
d'Israël) il est dit: La frontière descend, monte, s'infléchit; pour
la tribu de Benjamin, il est dit que la frontière monte, mais il
n'est pas dit qu'elle descend. »
Si l'on veut trouver un sens à cette remarque, qui paraît inco-
1. Le texte massorétique exact est : v. 18 6 miDD laUÎ^I bfiOT3»D1 JOH T^l
v. 196 nuin rmaa in rtn.
286 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
liérente et même en contradiction avec le texte biblique, force
est d'adopter l'interprétation de Raschi, d'ailleurs confuse, mais
heureusement simplifiée et éclaircie par Samuel Edels (Marscha),
interprétation qui supplée beaucoup à l'extrême laconisme du
texte : « Pour toutes les tribus, etc. » signifierait : pour la frontière
de Juda commune à l'ensemble des tribus, l'Écriture emploie tan-
tôt le verbe monter, tantôt le verbe descendre. « Pour la tribu de
Renjamin, etc. » doit s'entendre ainsi : pour celle partie de la
frontière de Juda qui est limitrophe de Renjamin, on ne trouve
employé que le verbe monter (Josué, xv, 7-9, énumérant les loca-
lités de l'est à l'ouest ').
L'homélie se poursuit ainsi : « David et Samuel concluent :
c'est là qu'il faut chercher l'emplacement du Temple (entendez :
dans la partie du texte saint qui fait suite au dernier emploi du
verbe « monter »). Ils avaient songé d'abord à Èn-Etam, qui est
élevé, "^1121 Dur* V* 3 tt^iafcb *nno. Mais ils dirent : descendons
un peu, car il est écrit (à propos de Renjamin, Deut. ? xxxin, 12) :
« Il réside entre ses épaules (donc plus bas que la tête). » Autre
explication : ils savaient de tradition que le Sanhédrin devait se
trouver dans le lot de Juda, et la Schekhina (la majesté divine) dans
celui de Renjamin. Dès lors, si l'on avait situé le Temple aussi
haut, il y aurait eu une trop grande distance entre les deux. Il
vaut donc mieux descendre un peu. » Suivent quelques lignes
auxquelles nous viendrons tout à l'heure.
Tout ce passage est malaisé à comprendre. Le texte est visi-
blement altéré. Mais le sens est bien, quelques corrections qu'on y
propose (voir à ce sujet Marscha), que l'emplacement du Temple
est sur la limite Juda-Renjamin et vers le point le plus élevé de
celte limite. Seulement, que vient faire là Ên-Etam? On cherche
en vain ce nom dans Josué. Voici ce que dit le texte à l'endroit visé
(xv, 8-9; cf. xvin, 15-16) : « 8. La frontière s'élève par la vallée de
Ren-Hinnôm vers l'épaule du Jébusite au midi, c'est-à-dire Jéru-
salem; puis la frontière s'élève au sommet du mont qui est en
face de Gê-Hinnôm, à l'ouest, à l'extrémité de la vallée des Refaïm,
au nord. 9. Ensuite la frontière s'infléchit du sommet du mont
vers la fontaine des eaux de Neftoah et arrive aux villes de la
montagne d'Éphron, etc. . . » Raschi, constatant que la première
localité mentionnée après que la frontière cesse de monter est
justement une source, a pris le parti de poser simplement l'égalité
1. Dans la description correspondante de la frontière sud de Benjamin (Josué, xvin,
13-16), on ne trouve, en revanche, que TV), la liste des localités allant inversement
de l'ouest à l'est.
NOTES ET MÉLANGES 28"
Èn-Etam = Mê Neftoah. Tous les commentateurs rabbiniques ont
suivi Raschi dans cette identification, qui n'a pour elle que la
situation de Mè Neftoah dans la noLice biblique, mais qui, en
revanche, a contre elle, non seulement la situation réelle de
cette localité, mais aussi et surtout la situation parfaitement
connue d'Èn-Etam dans le territoire de Juda. En effet, Mê Neftoah,
c'est, selon toutes les vraisemblances, la Lifta actuelle, dont le
nom reproduit à peu près l'ancienne forme, à une lieue au nord-
ouest de Jérusalem. Les eaux de cette fontaine y parvenaient, mais
dans des cruches à dos de mulet; aucun aqueduc ne pouvait les y
amener, car Lifta est sensiblement au-dessous du niveau de Jéru-
salem ; cette localité n'a donc pu donner naissance à la curieuse
tradition dont Raba s'est fait l'écho. Au contraire, Ên-Etam était
célèbre. Cette source, l'Aïn-Atan d'aujourd'hui, se trouve dans
une région dont l'altitude est supérieure à celle de Jérusalem, sans
être d'ailleurs le point culminant du pays d'Israël. Il y avait autre-
fois non seulement une source, mais une ville d'Elam (aujour-
d'hui disparue). Etam est mentionnée plusieurs fois dans la Bible,
quoiqu'il ne s'agisse pas partout de la même localité. Mais, en
tout cas, c'est notre Etam qui figure dans II Ghron., xi, 6, entre
Bethléem et Técoa, villes « bâties », c'est-à-dire reconstruites ou
fortifiées, parRoboam. La même série de villes se retrouve, chose
curieuse, dans le grec de Josué (xv, 59) et manque dans l'hébreu.
La mention d'Etam près de Bethléem et Técoa la situe suffisam-
ment. Selon Robinson \ dont l'opinion a été suivie par presque
tous les auteurs, Etam devait se trouver dans le voisinage du vil-
lage actuel d'Ourtas. Quant à la source d'Etam (Ain Atan), c'est
une des sources qui alimentaient les fameuses piscines dites de
Salomon 2 et qui, conduites par d'énormes aqueducs jusqu'au
Temple, servaient aux besoins du culte. L'un de ces aqueducs,
l'aqueduc de bas niveau, qui date vraisemblablement de l'époque
d'Hérode, recevait précisément les eaux d'Aïn Atan un peu au-des-
sous des piscines, et pénétrait après force méandres (d'une lon-
gueur totale de plus de 40 kilomètres), au sud de Jérusalem, passait
au-dessus du Tyropéon, pénétrait par le flanc ouest du Temple et
aboutissait sans doute aux piscines proches des appartements du
grand-prêtre. La renommée d'Etam, de ses sources, qui faisaient
de ce site un endroit fertile et riant, encore actuellement garni de
beaux vergers, est attestée par Flavius Josèphe (Ant., VIII, § 186).
1. Bibl. researches, I, p. 348.
2. Voir sur ces piscines, les sources de la région et les aqueducs, G. A. Smith, Jéru-
salem, Londres, 1907, t. I, 124 et suiv.
288 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Il évalue la dislance d'Elam à Jérusalem à deux scliœnes, c'est-à-
dire soixante stades, soit dix à onze kilomètres. Cela concorde
bien avec les évaluations actuelles.
Mais, si l'Èn-Etam du Talmud est le site bien connu au sud de
Jérusalem, — et il ne saurait y avoir de doute à cet égard, — com-
ment Rascbi a-t-il pu songer à Mê Neftoah? Mais surtout comment
Raba a-t-il pu mettre en rapport Èn-Elam avec la notice du livre de
Josué, puisque Etam est en plein territoire de Juda et à une telle
distance de la frontière Juda-Benjamin ? Sans doute, la version
grecque de Josué mentionne Etam et comble ainsi une lacune du
texte bébreu, tel du moins qu'il est parvenu jusqu'à nous. Mais, à
supposer que Raba ait connu un texte plus complet, Etam, se trou-
vant dans la liste des localités de Juda, ne pouvait être prise en
considération, puisque, encore une fois, cette exégèse midrascbique
ne fait jouer que les versets qui parlent de la frontière ascendante
Juda-Benjamin et que, au surplus, selon Raba, David et Samuel
savaient par tradition que la Scbekbina devait se trouver spéciale-
ment sur le territoire de Benjamin.
En ce qui concerne Raschi, la réponse est facile. ïl apparaît bien
qu'il a méconnu l'identité de rÈn-Etam talmudique avec l'Etam du
livre des Chroniques; quant aux renseignements de Josèphe, il les
ignorait. Enfin, ce qui a pu l'induire à l'identification qu'il pro-
pose, c'est un autre passage du Talmud où il est question d'Èn-
Etam et qui va nous fournir peut-être une explication de l'erreur
de Raba. Car Raba, selon toute probabilité, ne connaissait que par
ouï-dire les eaux d'Etam, l'aqueduc, et n'avait que des données
imprécises sur la situation exacte de cette source. Il a pu, comme
on va voir, s'imaginer qu'il s'agissait d'une source jaillissant du
roc de la montagne prochaine et en ignorer l'origine réelle. Dans
Y orna, 31a, il est question des bains imposés au grand -prêtre
le jour de Kippour. Une baraïta dit que le grand-prêtre se bai-
gnait cinq fois et se sanctifiait dix fois. Tout se passait dans le
Bet Haparva, à l'exception du premier bain, qui avait lieu dans un
endroit profane, une piscine située au-dessus de la Porte des
Eaux. Abaï (l'émule de Raba) en concluait qu'Ên-Etam était de
vingt-trois coudées au-dessus du sol de l'Azara. A l'appui de cette
assertion, il cite une autre baraïta qui indique que toutes les
Portes avaient vingt coudées de haut, sauf le portique, qui en
avait quarante. Les vingt coudées de la Porte des Eaux, avec les
trois coudées de haut indispensables de la piscine où le grand-
prêtre prenait son bain, donnent ensemble les vingt-trois coudées
de surélévation par rapport au sol du Temple qu'une tradition
NOTES ET MÉLANGES 289
attribue à la fontaine d'Etam. Il est visible que les docteurs baby-
loniens, en parlant de cotte fontaine, se la figuraient a proximité
du Temple et jaillissant d'un sommet voisin. C'est pourquoi j'es-
time que Raba a songé, non pas à la fontaine de Neftoab, — car
pourquoi ne pas la nommer, ou pourquoi ne pas indiquer qu'elle
ne faisait qu'un avec Èn-Etam? — mais bien à cette montagne
anonyme du verset biblique, Josué, xv, 8 : « Le mont qui est en
face de Gê-Hinnôm, à l'ouest », c'est-à-dire la colline sud-ouest,
en effet plus liante que la colline du Temple (les géographes don-
nent à celle-ci 744 ni., à l'autre 777 m. environ) et que contourne
l'aqueduc, qui amène aujourd'hui encore les eaux d 'Aï n Atari aux
piscines du Haram-ecli-Ghérif. 11 est vraisemblable que l'aboutis-
sement ancien de l'aqueduc était cette Porte des Eaux, voisine des
appartements des prêtres, dont le Talmud a conservé un souvenir,
d'ailleurs assez vague.
La fin de la derascha contient encore des choses assez singu-
lières. Raba, après avoir ainsi établi les raisons pour lesquelles
David s'est décidé à choisir un lieu moins haut pour le Temple,
ajoute : « Et voilà pourquoi Doëg a été jaloux de David, ainsi qu'il
est dit (Ps., lxix, 10) : car la jalousie (à propos) de ton Temple m'a
dévoré », et il est dit encore (Ps., cxxxn, 1 suiv.) : « Souviens-toi,
Seigneur, de tout ce que David a souffert, lui qui avait juré. . . Je
ne donnerai pas de sommeil à mes yeux, ni d'assoupissement à
mes paupières, avant d'avoir trouvé un endroit pour le Seigneur,
etc.. Voici, nous l'avons ouï-dire en Éphrata, nous l'avons trouvé
dans les champs de la forêt. » a En Éphrata » commentei'aggadiste,
c'est-à-dire dans Josué, qui est issu d'Éphraïm ; « nous l'avons
trouvé dans les champs de la forêt », c'est-à-dire nous avons
trouvé l'emplacement du Temple sur le territoire de Benjamin
dont il est dit (Gen., xlix, 27) : « Benjamin est un loup ravisseur. »
Si Raba nous explique ici les allusions très lointaines qu'il s'in-
génie à découvrir dans les textes relativement à Josué et à Benja-
min, il ne nous explique pas le motif de la jalousie de Doeg. Que
les plaintes de David visent Doeg, soit! Mais de quoi Doeg est-il
jaloux? Rascln est muet là-dessus. Samuel Édels, s'appuyant sur
Ps., lxix, 9, que la Guemara ne cite pas, mais qu'elle aurait cepen-
dant en vue, suggère que Doeg, dans son loyalisme pour Saïil,
voyait dans le dessein de David de bâtir en Benjamin quelque
chose d'injurieux; un fils de Moabite, comme lui, était mal qualifié
pour l'entreprendre. C'est possible et ingénieux, mais peu indiqué
dans le texte. Hasardons une hypothèse : n'y aurait-il pas là l'écho
d'une tradition populaire, selon laquelle le Temple aurait dû être
T. LXVI, n» 132. 19
•290 &EVUE DES ÉTUDES JUIVES
construit à Etaui, le vrai Etam en Juda, par conséquent dans le
voisinage de ridumée, et la renonciation à ce premier dessein et
le choix d'une localité sur la frontière nord auraient excité l'animo-
sité d'Edom, incarné dans le personnage de Doeg. Cette manière
de voir, il est vrai, ne se concilierait pas bien avec l'interprétation
qu'on a donnée plus haut du corps de la derascha. Mais nous
avons surtout voulu poser quelques points d'interrogation à propos
de cette curieuse homélie et montrer que l'identification proposée
par Raschi n'est pas admissible.
Julien Weill.
MANUSCRITS HÉBREUX
DE LA BIRLIOTHÈQUE NATIONALE 1
N° 1409. onw mis o, Œuvre d'Efraïm Laniado, comprenant :
1° des homélies ('idtti) sur le Pentateuque; 2° des consultations
rabbiniques ; 3° des commentaires sur les opinions de Maïmo-
nide exprimées dans son Yad Hazaka ; 4° des explications sur
les quatre Tourim. Manuscrit autographe. Écriture rabbinique
syrienne, xvir 3 siècle. Titre refait. 132 ff . à 2 col. Papier fort.
N° 1410. Recueil de sept traités de Cabbale, savoir : 1° sur le
service liturgique du grand prêtre, par Moïse Cordovero, copié le
29 juillet 1587 par son fils Guedalia ; 2° une pièce de vers en l'hon-
neur de Moïse Cordovero, composée par Samuel Arche vol te ;
3° un traité de Cabbale par Neftali Rachrach ; 4° un commentaire
cabbalistique sur la Genèse et sur l'Exode, par Moïse ibn Nahman ;
5° un commentaire sur les Cantiques du Sabbat, par Isaac Louria
(■nst); 6* série de mystères, sur Nombres, xxi, 27, sur la lecture
liturgique de la Tora, sur Exode, xv, 25, sur les « Tefillin de l'Éter-
nel », sur la formation de l'homme ; 7° commentaire par Hayyim
Vital sur l'étude de la loi sacrée. — Écriture rabbinique orientale ;
uue intercalation (p. 5) et les trois derniers feuillets en écriture
allemande moderne. 223 ff. in 4°. Papier.
1. Voir Revue, LX1V, 163-6 ot 280-1,
NOTES ET MÉLANGES 201
N° 1414. Papiers de Phébraïsant René Adolphe, secrétaire du
duc d'Orléans (fils du Régent) et du P. Houbigant. — F. 4 à 3 :
Lettre au Duc sur le sens du mot u)en « chef ». — F. 4-6 : Discus-
sion de l'opinion émise sur le Nouveau Testament par Kimlii, à
propos de Jérémie, xxxi, 31-32. — F. 7-8 : Note sur la chronologie
rabbinique, Père des Contrats et l'ère de la Création du monde. —
F. 9-15 : Dissertation sur une Bible manuscrite, « qui est dans la
bibliothèque de Mgr le duc d'Orléans ». Elle est aujourd'hui à la
Bibliothèque nationale, fonds hébreu n° 20. L'auteur de cette Dis-
sertation avait supposé, à tort, que la date de cette Bible, indiquée
par le chiffre jcnnn 1(5)061 = 1301, était calculée d'après l'ère des
Contrats (989 de l'ère vulgaire). Cette dissertation a paru dans les
Mémoires de Trévoux, 1743, p. 1145-1170. — F. 46-21 : a Propo-
sition », tendant à démontrer qu'Éliézer, l'intendant d'Abraham,
était un prince de la deuxième dynastie des rois dÉgypte, que le
patriarche emmena avec lui lorsqu'il quitta l'Egypte pour retourner
dans son pays natal. — Fol. 22-23 : Remarques sur l'explication
du Psaume xlv. — Fol. 24-32 : Polémique judéo-chrétienne, sous
forme de dialogue, tendant à réfuter les arguments rabbiniques.
— Fol. 33 à 36 : Description de bibles hébr. anciennes, mss.
de l'ancien fonds, par le P. Houbigant. — 36 ff. petit fol.
N° 4412. rttnn ou rtrrbo, « prière d'indulgence », en prose rimée
et dont les strophes se suivent par ordre alphabétique. Ce feuillet,
rapporté de l'Asie centrale par M. Pelliot, remonte probablement
au vnr ou au ix e siècle de l'ère vulgaire ; voir Journal Asiatique,
4913 (t. II, p. 439-475). Petit fol., défectueux du haut et du bas.
Papier.
N° 4413 A : Morceaux détachés de la Bible et de commentaires
bibliques, ainsi que du Rituel journalier, ou des grandes fêtes. La
plupart proviennent, à la suite d'échanges, des « Archives du
Royaume » et remontent au règne de Philippe le Bel et à l'exil des
Juifs de France sous ce monarque.
1° Texte de l'Exode, xn, 23 à xxn, 1. Après chaque fin de verset,
deux points, et à la fin de chaque péricope hebdomadaire trois fois
la lettre s. Cahier de 8 ff. in -4°. Écriture carrée. Parchemin.
2° Lévitique, xxv, 44, à xxvi, 35. Grand texte hébreu carré, à
2 colonnes, sans intervalle entre les versets, écrit d'un seul côté.
Il provient donc d'un rouleau du Pentateuque. Fol. Parchemin
rogné à droite.
3> Deutéronome, xxviii, 41 à 53. 1 f. in-4°, d'aspect semblable au
précédent et de même destination. Parchemin.
4° Josué, i, 1 à 13 ; texte vocalisé, écrit d'un seul côté d'un
292 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
feuillet in-4° à 2 col. En tète, l'abréviation 1£)* ^y (Ps., cxxi, 2).
Parchemin.
5° Premier et dernier feuillet d'un cahier qui avait contenu les
cinq Meguillot ; texte vocalisé. Le premier feuillet contient une
partie du Cantique des Cantiques (iv, 3, à vu, 5), et le dernier
feuillet une partie des Lamentations (ri, 3-in, 29). Parchemin.
6° Ezra, i, 1, à m, 1 ; texte vocalisé. 4 ff. in-4°. Papier.
7° Décalogue (premiers mots de chaque commandement), dis-
posé en deux colonnes pour figurer les Tables de la Loi, devant
servir de frontispice à une arche sainte. En guise d'arceaux gémi-
nés, le verset de Malachie (m, 22). 1 f. in fol., très gros caractères
tracés à l'encre de Chine. Parchemin.
8° Version arabe de la Genèse, chap. i (entier), par Saadia, 2 ff.
in-4°. Écriture orientale. — Puis: Genèse, xxiv, 11-19; chaque
verset, en hébreu vocalisé, est suivi de la version arabe, en 1 f.
in-4°. Papier. Ce dernier, d'une écriture plus moderne, est détaché
d'un fort cahier, paginé i"D.
9° Commentaire de Raschi, depuis Jérémie, xxxn, 5, jusqu'à
Ezéchiel, vin, 14; lacune au milieu. Le mot *robi (Jér., xxxn, 33)
est traduit par le mot roman aaa-pBK, mal orthographié et vocalisé
comme dans le ms. défectueux d'Oxford (Can. Orient., n° 62), tan-
dis que l'orthographe correcte de ce mot, qui se trouve dans le ms.
d'Oxford, f. Oppenheim34, a permis à Darmesteter de le transcrire
exactement : Aprénant 4 . De même plus loin (sur Jér., xlix, 29), le
lerme hébreu "twm est expliqué par le mot vieux français awa 2 ,
que Darmesteter a lu aynse. Écriture du xnr 3 siècle ; notes margi-
nales. 2 ff. à 2 col., dont la dernière a été rognée sur toute la hau-
teur. Parchemin.
10° Rituel journalier, prières du matin. Morceau comprenant un
paragraphe de la Mischna, i (Péa, i, 1), suivi du passage des
Nombres, xxviii, 1-8, jusqu'au chapitre mischnique ittipE inra, et
aux treize règles d'interprétation de R. Ismaël. 2 ff. in-4'. Par-
chemin.
il* Fragment des trviri "ipiOB, office du matin, Psaumes cxlv et
c\lvi, précédés de trois versets : Ps. lxxxiii, 38 ; li, 17, et xxxv, 28.
— La forme du b et du ïî est singulière. — If. in-4°. Papier.
12° Fragment du même office. Ps. alphabétique xxxiv et Ps. xc.
I I. petit in-4°, écorné. Papier.
1. Gloses françaises de Raschi dans la Bible, p. 87.
2. Les éditions ont ici un mot aSTS'JîN'SN, par suite d'une lecture corrompue,
dépourvue de sens.
NOTES ET MÉLANGES 293
13° Fin de l'office du samedi matin, Moussaf, en écriture rabbi-
nique. 1 f. in-24. Papier.
14° Final d'un rituel journalier; formule cabbalistique de R. Juda
Hassid, précédée et suivie de parties du traité Pirké Abot, cb. n.
1 f. in-24. Papier. Petite écriture carrée.
15» Autre final, intitulé ro^rai no, comprenant une portion de
chacune des trois parties de la Bible, savoir : Genèse, i, 1-6 ;
Isaïe, lxvi, 1-5; Ps. xxiv entier. 1 f. in-16, écrit d'un côté. Par-
chemin.
16° Poésies synagogales pour l'office du matin de Kippour ;
premier et dernier feuillets d'un cahier comprenant les textes de
la série de Pioutim qui a pour rubrique le verset ^txv Nb ■*» ; on y
trouve la fin du morceau, dont les strophes commencent par le mot
•^Dm, le onzième mot de ce verset. Puis on lit un morceau dont
chaque strophe débute parle douzième mot, d**Wi, lequel manque
dans les éditions Cjèo "ion m ïm tman, remarque W. Heidenheim, à
ce propos). Puis vient un morceau également inédit d'un texte du
même genre, qui a pour épigraphe ^nttn ^pes) pai ; il débute par
les mots nbbpbi nsnnb t»m.
17° Série de cinq Selihot inédites d'Eléazar de Worms, portant
les n°* 174-178, nous ne savons de quelle solennité 1 , séparés parle
refrain habituel nurp -^btt ba. Textes vocalises, en grande et belle
écriture carrée. 2 fi. in-fol. Parchemin.
18° Mezouza en deux exemplaires ; le second est incomplet.
In 46. Parchemin.
B. Talmud et commentaires. Homélies et légendes :
1° Feuillet du Talmud, Berakhot, 36 a. Écriture rabbinique. 1 f.
in-fol. à 2 col. troué. Parchemin.
2° Feuillet de Hagiga, 20 a. Écriture rabbin, égyptienne. 1 f.
in -4, défectueux de l'angle inférieur à droite. Papier.
3° Feuillet de Girittin, 41 b. Écriture carrée, souvent à demi-
effacée. 2 ff. à 2 col., dont un côté entaillé. Parchemin.
4° Explications de Raschi sur Sota, Wa et b. 1 f. à 3 col.,
entaillé en deux endroits. Parchemin.
5° Paraphrase d'Ascheri (ib'n'"i) sur Baba Batra, ch. i, § 1, avec
notes intercalées dans le texte 2 . Écriture carrée, grands et petils
caractères, 1 f. gr. fol. à 2 col. Parchemiu.
6° Commentaire cabbalistique sur un passage de Makkot, 24 a,
2 ff. in-4°. Papier.
1. Zunz, Zur Literaturgesch. der synagog. Poésie, p. 315 et 321-2, note bien
quatre de ces Seli/iot, non la cinquième.
2. Cette identification et d'autres qui suivent sont dues à M. Isaac Herzog.
204 REVUE DES ETUDES JUIVES
"o Explication d'un passage de lierakhot, 3^, à tendance cab-
balistique, T»©». Écriture orientale. 1 f. in-4°.
8« Morceau du Db*an œtto. 1 f. petit in -4°. Papier.
9° Commentaire chaldaïque sur le Cantique de Débora 1 f.
petit in-4°.
10° Homélie, en arabe, sur la fin du patriarche Jacob. 4 ff. in-4°.
Parchemin.
11° Final d'une autre homélie; apologie de Moïse. 1 f. in-4°.
Papier.
12° Commentaire, par un membre de l'école tossafiste, sur
Schebouot, 23. Écriture du xin° s. 2 ff. in fol., cassés au milieu.
Parchemin.
13" Morceau du msr^n 'd, en arabe, probablement de Maïmo-
nide. Fin du n° 192 et n° 193 complet de la série des préceptes
positifs, nwy r i2. Écriture carrée orientale ancienne. 2 ff. in-fol.
déchirés à gauche, rongés de vétusté. Papier.
14° ûïtos rctp « histoire (légendaire) d'Abraham » avec Nemrod,
en arabe. Écriture orientale syrienne. 3 ff. in-12. Papier.
lo° Développement moral Le commencement et la fin man-
quent. Écriture rabbin, orientale; encre pâlie. 1 f. gr. in-8°.
16' a'n'-n rnsoin « gloses de R. Jacob b. Abraham », sur H oui-
lin, 112 6 et 147 b. Écriture cursive allemande moderne. 1 f. in-4".
17° Morceau du poème gpD m*p de Joseph Caspi. Écriture Ras-
chi, un peu effacée. 2 ff. petit in-4". à 2 col. ; la dernière colonne
est entaillée dans toute sa hauteur. Parchemin gris
18° Partie d'un 'ttibn fnriB « clef des songes ». Premier et dernier
feuillet d'un cahier. Même écriture que la précédente, mais plus
ancienne. 2 ff. in-12, dont le premier est écorné en haut à droite.
Papier.
N° 1414. Diverses parties d'un traité de liturgie : a. Règles pour
lire, à l'office du samedi matin, les péricopes du Pentateuque.
b. Bénédiction après le repas, accompagnée de Pioutim. c. Ins-
tructions pour YEroub et la Schehlta. d. Ordre des olïices du
Kippour. e. Calendrier et chronologie, g. Commentaire sur les
poésies de Kippour. h. Petites cérémonies familiales et bénédic-
tions. Notes marginales.
Au fol. 9 b, à propos de la constitution du calendrier hébreu, la
date de la composition du présent volume se trouve en tête d'un
tableau : *mm qbab r i Yo'i Turrab f a, « l'an 9 du cycle lunaire 264,
ou l'an 6 vers le sixième mille », soit 5006 de l'ère juive — 1246 de
l'ère vulgaire. — Écriture rabbin, du xm e siècle, 16 ff. petit in-4°,
onlongs, brunis de vétusté. Parchemin.
NOTES ET MELANGES 295
N° 1415 : Linguistique, médecine; contrats, lettres diverses;
mystique.
1° Morceau du marttt, Dictionnaire de Menahem b. Saruk. La
lettre y presque entière, depuis la syllabe te. Belle écriture carrée
allemande, du xm e siècle, grands et moyens caractères. 1 f. in-fol.,
cassé au milieu, à 2 col. Vélin.
2° Paradigme des sept formes du verbe en hébreu. Caractères
carrés vocalises, modernes ; encre rouge, avec version latine inter-
linéaire. 2 ff. in-4. Papier.
3° Conjugaison du verbe "ips et du verbe ï-jbx Rouleau étroit de
parchemin.
4° Partie de grammaire hébraïque, en français ; anonyme. En
tête : « Chapitre i, du discours en général ». Moderne. 5 ff. in-4°.
Papier.
5° Morceaux d'un traité de médecine, qui traite de la fièvre et des
maladies de la peau. Écriture africaine. 2 ff. in -4°.
6° Prière pour la guérison de Louis XV ; signée : Jacob Hayim
Gomez Athias, à Bordeaux. Écriture carrée calligraphiée. 1 f. in-4°,
papier fort.
7° Fragment d'un livre de comptes, écrit de la même main que
les « Livres de commerce du commencement du xiv e siècle »,
manuscrits à Dijon, publiés et analysés par Isid. Loeb (Revue, VIII,
160-196, et IX, 21 50 et 187-213). Parchemin.
8" Trois lettres d'affaires, de et à Nissim Aïsch Esch-Scharfi, en
arabe. 1 pièce in-8° et 2 in-16 ; ces dernières mutilées. Vieille écri-
ture africaine.
9° Contrat d'achat par Samuel Aschmal et son frère Juda, ayant
pour témoins Abraham Hassan et Isaac Harbona. Noirci et troué.
Petite écriture cursive orientale (? du Maroc). 2 ff. in-4°, dont
1 blanc.
10° Contrat de mariage entre Natanel b. Josef et 'caaaw Jantez (?),
fille de R. Moïse, à dwn, en date du mercredi 7 Nissan 5079
(= 28 mars 1319). Belle écrit, carrée. 1 f. in-4°.
11° Idem, entre Jacob b. Juda et Régina, fille de R. Josef b.
Abraham, à Avignon, le lundi 11 Siwan 5226 (26 mai 1466).
12° Idem, entre Meschoullam b. ïobia Aschkenazi et Simha, fille
de M ,e Sabtaï, à Constantinople, le vendredi 15 Adar II 5342 =
9 mars 1592 (tiré des plats de reliure d'un volume d'oeuvres de
Caspi et d'Aristote).
13° Idem, entre Isaac Lévy, fils d'Oury Feiss, et Vôgel, fille de
R. Jacob Cohen, à Metz, le mercredi 9 Siwan 5599 (22 mai 1839)
Signatures en écriture cursive allemande.
296 REVUE DES ETUDES JUIVES
14> Quête au nom de la communauté des Sefardim à Hébroa, eu
Siwan 5041 (mai-juin 1881), par le délégué Abraham Askenazi, dans
le but de secourir les victimes de la famine en cette ville.
15° Demande de subvention, adressée au baron Alph. de Roth •
scbild par un comité de Tibériade, en faveur d'un projet de colonie
agricole, datée du 3 Siwan 5643 (17 mai 1885).
16° Pièces diverses, en prose et en vers, avec version italienne,
par Quintino Ximeue Gopreti et par d'autres, adressées à M 1 ' Picque,
docteur en Sorbonne, 1684-86.
17° Six amulettes, savoir trois sur parchemin (1 in-fol., une
longue bande et un morceau étroit) et trois autres sur papier, in-8°,
dont uue avec transcription latine.
Moïse Schwab.
BIBLIOGRAPHIE
Festschrift zu Israël Lewy's siebzigstem Geburtstag. Herausgegeben
von M. Brann und I. Elbogen. Breslau, M. et H. Marais, 1911; in-8° de vi +
436 p.; partie hébraïque, intitulée bfcOlD" 1 mNBn : 211 p.
La production scientifique de M. Israël Lewy pourrait être caractérisée
d'un mot, le mot connu ""psi ap « une mesure seulement, mais pure ».
En un temps où l'on écrit avec complaisance, ses ouvrages frappent par
leur volume réduit, mais aussi par leur solidité et leur immense érudi-
tion. Il était, juste que ses amis, ses admirateurs et ses élèves se réu-
nissent pour honorer son entrée dans la vieillesse par un volume de
mélanges. Ce beau volume, fort de 650 pages et auquel trente-cinq
auteurs ont collaboré, contient plus d'une contribution de prix à l'his-
toire et à la science du judaïsme et se distingue de toutes les autres
publications de ce genre par son caractère en quelque sorte homogène,
étant consacré presque exclusivement aux études talmudiques. Aussi,
dans les remarques qui suivent sur les différents articles du volume,
m'en suis-je essentiellement tenu à ce qui intéresse la littérature talmu-
dique et rabbinique.
L'étude de M. Krauss sur « les lieux de réunion des docteurs du Tal-
mud » (Die Yersammlungsstâtten der Talmudgelehrten) s'occupe de
l'état matériel des écoles à l'époque talmudique et plus particulièrement
tannaïtique. Si instructif que l'article soit, je ne puis suivre le savant
auteur en tous points. Quand Haschi affirme que les écoles étaient situées
hors des villes (p. 19), cette assertion est appuyée, pour la Babylonie, par
le récit de Riddouschin, 29 b, sur l'école Ci-an "'a) qui fut infestée par
un démon, ce qui est le cas, comme on sait (v. Berachot, 3 h), des édifices
placés en dehors des villes. Pour la Palestine, le fait est attesté par Fanec-
docte de la vie de Hillel dans Yoma, 35 6, où le « gardien de l'école »
(UJ"ii73n n^n n?ar::) doit être expliqué d'après Baba Mecia, 24 a. La ten-
tative faite par R. Samuel Edels de l'identifier avec le « gardien » cité
dans Berachot, 28 a, est insoutenable, car dans ce passage-ci il est ques-
tion du « portier » (nnDH T/3VÛ) et dans l'autre du \»T773n ma ")HV«3 ;
298 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de plus, dans le texte de Brrachot, on fait très nettement ressortir que
Rabban Gamaliel, sympathisant sur ce point comme sur d'autres avec
l'école aristocratique des Schammaïtes 1 , ne permettait pas à chacun
l'accès de l'école et avait, pour cette raison, placé un « portier » pour ne
laisser entrer que ceux qui en avaient le droit. Rien ne nous autorise à
admettre que la restriction de la liberté d'étudier existait du temps de
Hillel. Le passage de Sanhédrin, 31 b, auquel se réfère M. Krauss (p. 20),
n'a rien à faire en la matière : on y oppose l'école locale et l'académie
placée sous la direction du Patriarche (TJ'in n^n) 2 et il est indifférent à
la question que la première soit située à l'intérieur ou à l'extérieur de la
ville. Les amoraïm babyloniens Rab et R. Aschi mentionnent dans Sab-
bat, 11 a (dans Beracliol, 8 a, c'est le palestinien R. Simon b. Lâkisch), la
prescription de construire les synagogues plus haut que tous les autres
édifices de la ville, et pourtant M Krauss reconnaît lui-môme qu'en Baby-
lonie les synagogues étaient situées hors de la ville ; dans tous ces pas-
sages, tj désigne la ville qui possédait une synagogue à l'intérieur de la
zone sabbatique. — L'explication qui considère NTainn comme une dési-
gnation de l'école, explication donnée par Raschbam (cf. Raschi,suri?.ir.,
20 a), n'est pas seulement plus naturelle au point de vue philologique
que celle de VArouch [s. u.), mais encore elle est plus vraisemblable au
point de vue technique, étant donnée la situation indiquée des écoles;
elle est également confirmée par Eroubin, m, 5 (a^n N3 un). — En ce
qui concerne la célèbre école de Yabné, M. Kr. (p. 21) écarte avec
raison l'interprétation aggadique de l'expression r^m 'va mifiN ; déjà
R. D. Louria, dans ses notes sur Genèse rabba, lxxvi, 8, avait prouvé par
ce passage du Midrasch qu'il y avait à Yabné un magasin de blé encore
du temps de Rabbi, alors qu'aucune école n'y existait plus. — L'emploi
de ïTWD pour désigner les a rangs » dans les écoles n'est pas tiré, comme
l'affirme M. Kr. (p. 22\ de la vigne, car ce mot se trouve non seulement
dans la description du Sanhédrin (Sanh., iv, 4), mais aussi dans Ber. f
m, 2, et dans Yoma, 87 a, où on ne peut penser à une vigne ni réelle, ni
symbolique. Il ressort de Baba Kamma, 1 1 7 r/ , que dans l'école de
R. Yohanan, il y avait « sept rangs >> — "ni égale nvniD, de là l'expres-
sion ÏTTH •>"-], Sota, 19 a et passages parallèles — et la même division
existait dans les écoles des Gueonim d'après le Séder Olam zouta y éd.
Neubauer, p. 87. Ces rangs se composaient à l'époque des Gueonim de
dix membres chaque, de sorte que le texte de Meguilla, 28 b (non M. K.,
28 a), doit sans doute être pris à la lettre ; le chiffre de deux cent quarante
membres pour une école n'est pas nécessairement une exagération ; il y
a eu des écoles qui en comptaient beaucoup plus, v. Ketoubot, 106a.
Mais si le nombre vingt-quatre ne doit pas être pris à la lettre dans ce
passage, il signifie simplement « beaucoup », car ce nombre est usité ail-
leurs pour désigner une grande quantité ; voir B. M , 84 a (NrT^lBp Y'D),
1. Aboi li. Nathan, ni, 14 éd. Schccliter. V. Geiger, Jildische Zeilschrifl, VI,
110 et suiv.
2. Voir mes Geonica, I, 3.
BIBLIOGRAPHIE 299
Sanhedr., 102 a (*-om Y'3» '« et mm n'^bj ; Menahot, 93 ft (ïTUîpN
n"S !"Pb), ainsi que ma remarque dans la Monatsschrift, LV, 666, et itay»
!m:n, éd. Varsovie, J884, au chapitre de Y'D. — iM. Kr. croit (p. 24) que
l'académie de Yabné se trouvait, pour des raisons politiques, en pleine
campagne. Cette opinion est à rejeter, car non seulement on ne conçoit
guère pourquoi les Romains auraient permis d'enseigner en plein air
plutôt que dans une école 1 , mais encore M. Kr. se trompe en admettant
que l'académie se trouvait exclusivement sous le ciel : le passage de
j. Ber., iv, le, et surtout celui de j. M. K., m, 81 d, montrent l'exis-
tence, à Yabné, d'un 13171 ma, qui doit avoir été un édifice considérable,
à en juger par l'expression *iyyn ma ^I7:r \ Mais si les Romains
voyaient d'un mauvais œil les tendances séparatistes des Juifs, ils
auraient bien plutôt commencé par fermer le ~yin ma, d'où ceux-ci
recevaient leur direction religieuse et politique. D'autre part, M. Kr. n'a
pas remarqué que l'enseignement en plein air et notamment sous les
arbres se constate à. différentes époques (j. Ber., 5 c; B. M., 22a), en
sorte que le terme de * vigne de Yabné » se passe d'une explication par-
ticulière, surtout si l'on considère que la Judée est un pays très riche en
vignes. — Sûrement fausse est la traduction (p. 25) de "^ bïî ~iD81 par
« président de la muraille» {Mauerv or stand), fonction qui n'est connue ni
du Babli {B. H., 24 a), ni du Yerouchalmi (i, 57 b) ; dans les deux passages
il est question du « chef de Gadara », titre qui correspond à peu près à
notre maire 3 . --Il est fort douteux que le texte de Cantique rabba sur
i, 2, dise que R. Éliézer ait utilisé un ancien stade comme école (p. 26); ce
ne peut guère être le sens de zen "p73D. — L'emploi de pierres à la place de
chaises paraît sous-entendu aussi dans j. Haguiga, m, 78 d ; mais je dois
convenir que je ne comprends pas bien ce passage. — Dans les sources
tannaïtiques, on ne mentionne nulle part l'étage supérieur de l'école;
partout où il est question d'une rT"b3>, il s'agit de réunions qui ont eu
lieu dans des maisons particulières : dans Sauh., lia, c'est la rp^b* du
Patriarche*, tandis que pour nsa^a tT^b? {ibid.), il faut sans doute lire,
avec la Tossefta de Sota, xm, 4 : nsara pïïV vn. Il est tout à fait
invraisemblable que les célèbres « dix-huit mesures » aient été prises au
cours d'une visite à un malade; contrairement à ce que dit M. Kr. (p 28),
le mot "ip^D peut désigner n'importe quelle visite 3 ; cela résulte avec évi-
dence de Soucca, u, 7, car R. Yohanan, que « les anciens des Scham •
maïtes et des Hillélites » viennent visiter ("ipab), n'était pas malade :
1. Pendant la persécution d'Adrien, il semble que c'était justement l'enseignement
en plein air qui était le plus sévèrement défendu, v. Berachot, 616.
2. Le passage parallèle du Babli (B. M., 59 6) a improprement '0"\112 71 ma.
3. Peut être le ^Ij, biblique, situé en Judée. — Du reste, pour dire « président de
la muraille », il ne pourrait y avoir que "nan CN"! ou TTS UN"), mais jamais bU3 '"1
T».
4. Les leçons hésitent entre R. Gamaliel et son père R. Simon. V. Rabbinowicz,
ad loc.
5. Voir Maïmonide sur Sabbat, i, 2.
300 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
autrement il ne se serait pas trouvé dans la soucca 1 . Quant à la date de
ces mesures, il est difficile de la déterminer ; M. Kr. aurait dû renvoyer
au moins à la copieuse étude de Lerner (Magazin, IX). Il n'est pas pos-
sible d'admettre, avec M. Krauss, que les docteurs se sont assemblés dans
une maison particulière parce que l'école officielle ne fonctionnait pas
alors. Même si l'on voulait accepter l'historicité de la notice d'après
laquelle le Sanhédrin a été exilé de la « salle aux pierres de taille » qua-
rante ans avant la destruction du Temple, cela n'a rien de commun avec
les écoles des Pharisiens, et il est tout à fait impossible que, dans les
années qui ont précédé la destruction du Temple, les Romains se soient
souciés des écoles des Juifs. M. Krauss a des raisons pour tout ; il vous
dira aussi pourquoi certaine halacha a été décidée par les Schammaïtes et
les Hillélites dans la demeure de R. Yonatan b. Batyra. C'est, dit-il, qu'il
s'agissait de la prescription des cicit, innovation nullement sympa-
thique au peuple, comme nous le savons, et l'on voulut s'accorder
d'abord sur les grandes lignes, avant de s'adresser au peuple. J'avoue ne
pas être de « ceux qui savent » et je m'imaginais que la prescription des
cicit se trouvait dans certain ouvrage passablement ancien, intitulé «les
Nombres 2 » et ne constituait pas une innovation des écoles de Schammaï
et de Hillel. Remarquons, à ce propos, que, dans la même circonstance, on
décida une halacha relative au loulab : l'usage du loulab est-il donc auss
une innovation des écoles rabbiniques, qui commencèrent par tenir là-des-
sus une séance secrète? M. Kr. rejette toutes les responsabilités sur ces
méchants Romains (p. 30). On trouvera tout naturel que certaine consul-
tation sur la fixation de la néoménie ait eu lieu dans l'appartement du
Patriarche 3 , si l'on considère que peu de docteurs possédaient les con-
naissances astronomiques nécessaires au calcul du calendrier, de sorte
qu'il était impossible de débattre une telle question en séance plénière.
M. Krauss est d'un autre avis. Les délibérations eurent lieu dans l'appar-
tement, au milieu du plus grand mystère, parce qu'on craignait l'oppo-
sition des Romains Mais, demanderons-nous, si ce cas de R. Gamaliel
s'explique par les circonstances politiques du moment, pourquoi a-t-on
érigé en halacha que seuls ceux qui ont été désignés pour cette délibéra-
tion peuvent y prendre part et personne d'autre? La réunion qui enten-
dit, dans la maison de Goria 4 , une voix céleste proclamer l'éloge de
1. V. ibid., il, 4 : n^TOH 1?3 T" 1 " 1 ^ 3 T^irt.
2. Que le peuple n'ait pas observé cette prescription avec un soin particulier, on ie
croira volontiers ; mais il y en avait bien d'autres que le peuple négligeait.
3. M. Kr. est sur que c'était R. Gamaliel, mais v. Rabbinowicz, ad toc, d'où il
ressort que la leçon 5 W 3TI3H est mieux attestée; il est parfaitement possible que
Samuel le Jeune ait déjà été actif sous R. Simon b. Gamaliel le premier.
4. Probablement identique avec le 'J'PT'in *p ÏT33n de Sabbat, i, 4, ce que con-
firme surtout la leçon de la Tosscfta de Sota, xm, 3 : *p"ni3 *p mbjÔ. M. Kr. ne
cite ni la Tossefta, ni la leçon Wii offerte par un manuscrit du Bitbli (apud Rabbi-
nowicz). I)u reste, après 3£N OjDj, il faut l'indication d'une personne, non d'un lieu,
de sorte que l'explication de N"H3 r\^n par Tychéon est totalement impossible.
BIBLIOGRAPHIE 301
Hillcl, aurait eu lieu dans une rr^b? parce que Jéricho était la résidence
d'hiver de Hérode et que les Pharisiens ne pouvaient se réunir qu'en
secret. M. Kr. en sait davantage encore : celte voix céleste fut entendue
lorsque la direction spirituelle de Hillcl n'était pas encore reconnue 1 .
Mais Josèphe dit justement le contraire : Hérode, par égard pour Hillel
et Schammaï (ou Schemaya), dispensa les Pharisiens du serment, et c'est
ce Hillel qui dut se cacher à Jéricho dans une maison particulière ! — La
phrase rrbjn inry "TPM3 isb ">dn dans la bouche d'amoras palestiniens
s'explique ainsi : certaines décisions graves étaient prises, non en séance
plénière, mais dans une salle destinée aux délibérations importantes,
ouvertes seulement aux membres les plus considérables de l'académie,
peut-être aux docteurs munis de l'ordination (D^pT). — Les indications
sur le jardin de l'école (m *ai Nn:a) sont insuffisantes. 11 aurait fallu
d'abord renvoyer à Kiddouschin, 39 6, où il est dit clairement que Hab
cultivait des légumes dans ce jardin, ce qui permet même à Raschi
d'expliquer que ce jardin servait aux disciples pour en manger les
légumes, puis à la N^mn (Menahot, 82 6), où se trouvait l'école prépa-
ratoire à l'académie 2 . Scherira, dans sa Lettre, ne dit pas, comme l'af-
firme M. Kr., que l'école était dans le jardin môme, car le mot ûnn peut
parfaitement se rapporter à Sora, qui précède, et le gaon ne mentionne le
jardin que pour expliquer comment Rab pouvait pourvoir à la nourri-
ture de nombreux élèves, exactement comme le fait Raschi. Dans Neda-
rim, 11 6, on mentionne le m *nn Naïup — déjà du temps de Rab — et
dans B. B., 11 6, ainsi que dans Menahot, 33 6, les disciples de Rab décri-
vent « le portique de l'académie » (an ^n~i snoss) comme une véritable
maison d'habitation (x^'ïyiz ^;mrN). il n'est donc pas possible que le
jardin lui-même ait constitué l'école. — Par m "»m NnN il faut entendre
sans doute une « poutre de l'école » ; ce genre de bois était particulière-
ment employé pour les poutres, v. Sabbat, 157 a, et l'explication de ce
passage dans VArouch, s. v. Nns, et dans Raschi. — Les sièges dorés de
l'école de Rab doivent leur existence à une double confusion. Graetz
(Geschichte, IV 4 , 321) renvoie à la lettre de Scherira pour établir que
R. Houna b Hiyya a succédé a R Juda, ce que Scherira indique en etl'et
(éd.Neubaucr, p. 31), — quoiqu'il eût été plus exact de dire que R. Houna
b. Hiyya fut, pendant la vacance qui se produisit dans la direction de
l'académie de Poumbedita, à la tête d'une école particulière, qui jouissait
d'une grande considération. Quant aux quatre cents sièges dorés, Graetz
les a trouvés dans Bechorot, 31 a ; seulement il n'est question là que des
sièges (^pron) ; l'or en a été fourni par Yebamot, 16a, grâce à une
confusion de la anT b"Œ? riGto de R. Dosa b. Horkinas avec ces ^"pttr. De
là Krauss : « C'est sans doute pour l'école de Sora que Houna b. Hiyya
1. Mais dans la phrase suivante on dit exactement la même chose de Samuel le
Jeune, qui n'a jamais été un chef de la nation!
2. Kohut, s. y., donne la tradition des Gueonim sur le sens de ce mot; v. aussi
Halevy, Dorot Harisch., III, 225 et s.
302 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
procura dos sièges d'or », avec Graetz comme source et la remarque :
« d'après la Lettre de Scherira, ce que je n'y ai pas trouvé » ! Du moins
Scherira et Graetz auraient pu apprendre à M. Kr. que ce R. Houna était
un docteur de Poumbedita. — Sur irai ma, j'ai réuni les textes qu'il
faut dans Geonica, I, 42 et suiv., ils peuvent servir à compléter les indi-
cations de M. Kr.
De son ouvrage en préparation Tradition und Tradenten, M. Bâcher
nous donne le chapitre intitulé Vortragende Tradenten tannailischer
Lchrsàtze in den amoràischen Schulen, dans lequel il énumère, dans
l'ordre chronologique, les « rapporteurs » ainsi que les maîtres devant
lesquels ceux-ci rapportent des enseignements tannaïtiques. Voici
quelques observations sur cet article. La phrase 1T p U5"n employée par
R. Yohanan (p. 2) ne signifie pas, dans j. Sabbat, 4 c, 1. 59 : « une telle
halacha est-elle possible?» mais « y a-t-il sur cet objet une tradition
tannaïtique? » Cette explication est appuyée par le Babli, Yebamot, 72 b,
d'où il ressort que R. Yohanan a accepté la tradition qu'on lui commu-
niquait et non, comme dit M. B., qu'il a critiqué l'enseignement tannaï-
tique. La véritable explication du texte du Yerouschalmi est donnée par
R. D. Louria dans ses Hagahot, ce qui paraît avoir échappé à Ratner. —
Dans j. Yebamot, 9c (ainsi que Sabbat, 9c), il faut, contrairement à l'opi-
nion de M. B. (p. 3), lire manNi et non mariai, car la première leçon
fait seule jeu de mots avec ma*. R. Yohanan avait une grande prédilec-
tion pour ces jeux; voir par exemple Houllin, iSb : KO" n 3 NO^, « mon
beau-frère est bien hardi » ; ibid., 19 b : *nD3 "P3 (c'est ainsi qu'il faut
lire à la place de D"iD3>), « l'étranger — c'est-à-dire le Babylonien
R. Eliézer — a une opinion étrange » ; Bechorot, 18 b : an^ODa . . .rûDDiN
(c'est la lecture de YArouch, s. v. m^aBD), « pendant que tu mangeais
dans ta faim les fleurs des palmiers ». Je ne crois du reste pas que M. B.
soit fondé à tirer manao de nan, car « tu es brisé » est une phrase
incompréhensible et il vaudrait mieux dès lors considérer cette forme
comme un etpeel de ~ia, « être dehors » : « Babylonien, dit R. Yohanan,
tu as traversé à grand peine trois fleuves (pour venir en Palestine) et tu
es tout de même encore dehors ». De l'expression « être dehors », il faut
rapprocher non seulement l'hébreu yinatt [fm?] (Tos. Hag., n; Babli,
15a ; Yerousch., 77 a), mais encore l'araméen tfrrna « fausse doctrine 1 ».
— Je ne m'explique pas que M. B. puisse traduire mb pTiiBTa par «écouler
en silence » (p. 12j, alors que ces mots signifient évidemment « faire
taire quelqu'un ». — P. 15, la référence est tombée dans la note 2 ; lire :
Pesahim, 100 a.
L'article le plus étendu de ce volume est celui de M. Rosenzweig sur les
m interprétations par al-tikrê » {Die Al-tikri-Deutungen), où l'auteur essaie
d'établir les principes d'après lesquels ont été formulées ces interpré-
tations. En dépit de l'abondance des matériaux qu'il nous offre, le résul-
1. Voir mes Geonica, II, 10; Ilalevy, op. cit., III, 226 et suiv. A remarquer aussi
que R. Yohanan se sert de l'expression "jab "OP.
BIBLIOGRAPHIE 303
tat final de son étude est fort maigre. Le Darkê ha-Schinouyim de Wald-
berg 'Lcmberg, 1870) contient non seulement tous les principes qui sont
appliqués dans les interprétations de al-tikré (non tikri, comme l'écrit
M. IL), mais encore ceux qui ont été suivis pour d'autres interpréta-
tions, avec modification des consonnes ou des voyelles. La désignation
même de Al-tikré-Deutungen est à mon sens des plus malheureuses, car
les règles herméneutiques qui sont à la base de ces interprétations sont
souvent appliquées à propos d'interprétations qui ne sont pas introduites
par la formule -npn bî*. Bien mieux, et M. R. l'indique lui-même (p. 219),
les mêmes interprétations sont souvent introduites par "npn ?N ,rp:i np,
etc.. ou n'ont pas ces formules; pourquoi donc chercher des règles
herméneutiques spéciales pour les interprétations par al-tikré? Quand la
Mischna de Berachot, ix, 5, explique les mots ^pNE b^a, dans Deutér.,
vi, 5, par '*Oi m M bsa, elle se sert exactement delà même règle hermé-
neutique que l'école de R. Ismaël, qui interprète ùnNEtûm, dans Lévit.,
xi, 43, par onpaai {Yorna, 39 a) et, pour l'histoire de l'herméneutique, il
est absolument indifférent que la formule *npn bN se trouve pour la
dernière interprétation et non pour la première. La vue si fine de
R. Akiba, 'im mp» Ï173 bfini»"' mp» 1 repose sur une interprétation du
mot mp» ! , qui correspond exactement à l'interprétation du Sifré, Deu-
tér.j 357, sur OD fcô, et c'est par pur hasard que dans ce passage on
emploie "Hpn bt* et pas dans l'autre. Ce qui est vrai des interprétations
de la Mischna l'est aussi de celles du Midrasch et du Talmud et un coup
d'œil superficiel sur l'ouvrage de Waldberg suffit à se convaincre du bien
fondé de mon assertion : les al-tikrê ne forment pas une catégorie à
part. — Les explications que M. R. donne de chaque cas ne sont pas non
plus toujours irréprochables. Tanhouma, Çaw, sur Lévit., vi, 37, explique
nbirb minn nKT comme ïibl*b «b ÏTTinïi nNT, parce que le scheva se
rapprochant du son a, nbirb se distinguait à peine phonétiquement de
nbiy Nb. De la même manière, "pbinb est interprété, dans Ned., 10 6-
11 a, comme "pbin «b, V. aussi M. Margolis, dans Am. Journal of. Sem.
Lang., XXVI, 65, qui donne de nombreux exemples, tirés des Hexaples,
de la transcription du scheva par a, p. ex. Xajjuxv C|*»b), XapiaXxT] (wnb),
XaxoX (bob), etc. — Dans û^BIDia KbN û^stt) "npn b&[Mechilta, Beschal-
lah, Amalek, i) 3 , tTÛlBttî est pour û^ais bu) ; le grec tuouoeç se trouve
ailleurs sous les formes mura ,maiys et maïKO, ce qui permet d'ex-
pliquer û^is btf) par "DT 3DU573. — M. R. n'est pas arrivé à donner une
liste complète des phrases de al-tikré et j'ai quelques additions à v faire :
1. M. Yoma, i. f. Mais il ressort de la Pesikta, éd. Buber, 157 6, que c'est une
addition postérieure ; aussi manque-t-elle dans certaines éditions anciennes de la
Mischna. Sur le caractère antichrétien de cette aggada, v. mon observation dans la
Jewish EncycL, I, 308.
2. Jeu de mots sur mp72, qui signifie « bain » et « espoir ».
3. V. aussi Ehrentreu, dans Jahrbuch. jûd.-lit. Gesellschaft, IX, 43 et ma Hag-
gada in den pseudo-hieronymianischen Quaestiones, p. 106.
304 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1° MidraSth Schir ha-Schirim, éd. Ci r un h ut, 29 a, avec référence à
Deutér.. xxviii, 10 : W-m tôft «ùinî *npn bfc* \ « et tous les peuples crain-
dront ». 2" Aggadat Beréschit, éd. Buber, 126, sur Isaïe. xl, 27 : !"T»b ri"«
■TOTi rittb tfbtf npjn nttsn, « ne lis pas : pourquoi dis-tu, Jacob? mais :
pourquoi es-tu rebelle, Jacob"? » 3> Yelamrfénou, cité par le Yalkout sur
Nombres, xxm. 7 : ib©ia tfbfc* iblbn "Hpn b«, « ne lis pas : sa parabole,
mais : du sien ». 4* D'après une source midraschique, inconnue, le
Pardès, Bosch ha-Schana, 49 d, cite cet al-tikré sur Cantique, m, 8 : instt
rirrba * &ÔN mbr» "hpri bN mbiba, « de la terreur des nuits, ne lis
pas : des nuits, mais : des sons du Schofar ». 5° Mahzor Vilry, 311,
citant une source anonyme, sur Exode, xix, 3 : Nbx npa^ rnab "np^n bN
n?y*> pab, « ne lis pas : la maison de Jacob, mais : la fille de Jacob ». La
source est certainement Aggadat Beréschit, éd. Buber, 126 3 : 3py bï) Tria
apa"» mab n72Nn na nnKsa baniû" 1 nosa 1T. 6° Barceloni, Commentaire
du S. Yecira, 99, cite ce Midrascb sur Gen., xxxix, 1 : arhafi* mpn fj^àfe
'iai mmpi "p-" 1 * 23 ! ou ie verbe Nnp^i du verset est rapproché de rmp
« poutre », Nip, « dresser des poutres ». Cette interprétation est diffé-
rente du al-tikré de Soucca, 10 a (le n° 56 de R.). 7*> Tanhouma, éd.
Buber, II, 60 = Yalk. Makh. sur Psaumes, II, 258 : \ysfon \yo D*nnb
Ù^IIJ 'pbnrrab l^mp ■ , É"W, est la source de l'interprétation û*nub n"N
D^Vffib NbN, que R. cite d'après Orhot Hayyim, II. 15 '. 8° Pseudo-Raschi
sur A6of, m, 3 : mBN isba mwà Hpn btf, avec référence à Ezéch., xli, 2,
et application des « trois mères » à la triade « Pentateuque, Prophètes et
Hagiographes » ou, d'après une autre explication, « Tora, Mischna, Tal-
mud ». 9° Or Zaroua, II, 15 : ribtôi »b« risiai "npn ba 5 Nnsoina -iïï-.ni
'lai rmpnpfci min 1 ÊPM bïî rnriDTSn Tn«J iTabn. Cette interprétation
se trouve aussi bien dans la Pesikia, éd. Buber, 13 1 a, que dans Lament.
r., sur iv, 15, mais sans la formule introductive "npn bfc*, qui, comme il
a déjà été remarqué plus haut, n'importe pas au mode d'interprétation.
10° R. Bahya b. Ascher sur Deutér., xxv, 2, cite cet al-tikré d'après le
Yerouschalmi : ib^ésm Nbtf "lb-n&m n"N. Cette interprétation ne se trouve
pas dans notre Yerouschalmi, mais comme la fin du traité Maccot y
manque, il serait possible que la source de R. Bahya figurât dans la
partie du traité que nous n'avons plus. Néanmoins le passage tout entier
1. Je ne vois pas quelle difficulté l'éditeur a vue dans ce passage, qu'il efface ; ce
n'est pas une raison parce qu'il manque dans les textes parallèles pour l' effacer.
2. Faute d'impression pour nibb^a.
3. La fin de cette aggada — Dieu est le fiancé de la Kenésset Israël, voir mes
Legends of the Jews, III, 92 — y est appuyée d'une manière analogue sur Exode,
xx, 20, 11103 étant dérivé de KU53j « épouser », — ce qui répond au "JD17Û Tlba de
Buber.
i. Le Tanhouma est aussi la source de Aggadat Beréschit, 33, où il ne faut pas
corriger, avec Buber, ûrPTtë "lbn en D!TH3a iba. Le sens est que la mer se fendit
à la vue du signe de l'alliance, lorsque les Israélites relevèrent leurs habits et que leur
corps apparut.
o. Sur cette désignation, v. ma remarque dans la Monatsschrift, t. LVII.
BIBLIOGRAPHIE 30u
est suspect pour deux raisons : d'abord, la formule n"N ne se trouve pas
du tout dans le Yerouschalmi ; ensuite, Orhot Bayyim, I, 103 6, cite
comme source de cette interprétation une consultation gaonique 1 . Il s'en-
suit que « Yerouschalmi » désigne chez R. Bahya, non le Talmud de
Jérusalem, mais, comme c'est souvent le cas chez les auteurs du moyen
âge, un recueil halachique ou aggadique de caractère apocryphe et
d'origine inconnue. L'interprétation de rPEJtfia par rPŒ nid, « il créa
six » (à savoir : les quatre points cardinaux, plus le haut et le bas), ne se
trouve pas seulement dans le Midrasch ha-Gadol (R., 251), mais aussi
dans le Zohar, I, 15 b. Les Tikkouné Zohar sont consacrés en grande
partie aux interprétations sur « les six » et il est extrêmement vraisem-
blable que l'auteur du M. G. a utilisé ici une source mystique.
La liste des al-tikré est précédée d'une étude en 12 pages sur l'histoire
de l'herméneutique biblique. Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur
cette importante question, mais je ne puis m'empècher de rectifier
quelques indications erronées de l'auteur. Les mm^n "^niT ou rnzniB'i
sont des allégoristes 2 et leurs interprétations portent toujours sur le
texte même de l'Écriture, et non, comme l'affirme M. R. (p. 209), sur les
notes placées dans les marges des manuscrits de la Bible. — Que Hillel
ait été le premier à se servir des sept formules de logique pour l'inter-
prétation de l'Écriture et à leur conférer une valeur officielle, Graetz le
dit bien, mais non les sources citées (Tos. Sanh., vu ; Ab. d. R. Natan,
37), où on rappelle seulement que Hillel, dans sa fameuse discussion sur
l'offrande de l'agneau pascal le jour du sabbat, s efforça de soutenir son
opinion en recourant a sept règles herméneutiques 3 . — Ce que M. R. dit
des divergences de principe entre H. Ismaël et R. Akiba dans leurs inter-
prétations de l'Ecriture est bien peu clair et il aurait dû renvoyer du
moins à l'ouvrage de M. Hoffmann, Zur Einleilung in die lialachischen
Midraschim. Ce qui est tout a fait inexact, c'est d'avancer (p. 214) que le
principe (« formule » serait plus exact) "imb rr&n nmb -pt "parc? d"j>n
remonte à R. Akiba ; si M. R. s'était donné la peine de consulter la Ter-
minologie de M. Bâcher (s. v.), il en aurait trouvé des exemples pour
R. Éliézer b. Hyrkanos, R. Eléazar b. Azaria, R. Ismaël et ses disciples. —
L'origine de la aggada sur les quarante-neuf sortes d'interprétations
bibliques doit être cherchée dans la légende des cinquante portes de la
sagesse 4 , dont quarante-neuf ont été livrées à Moïse (cf. liosch ha-Schana,
•iib). Les soixante-dix genres d'interprétations ne sont appuyés d'aucun
1. Voir aussi la consultation du recueil Schaaré Teschouba, n° 16, avec la remarque
de Hazan. Cf. Buber, n^lD^n Ù'ÔttJ"!"!*, p. 39, qui, ne connaissant pas la consulta-
tion gaonique, admet le vrai Yerouschalmi comme source de R. Bahya.
2. Voir ma notice dans la Jew> Encycl.,l, 405; Lauterbach, dans la Jew. Quart.
Rev., New Séries, I, 291 et s., et 1. Lévi, R. É. .7., LX, 24.
3. C'est le sens naturel des mots mVQ ">33 "OpT *ODb 1D"ïn>
4. Alphabet de R. Akiba, Bêt ha-Midrasch, III, 16, a le chiffre de 5000 ! L'auteur
du Hinnouch, command. positif 152, cite les soixante portes, ce qui est sûrement, ùno
faute de copie*
T. LXVI, N° 132. 20
306 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
texte par M. H.; ils se trouvent dans Nombres r., xiv, et souvent dans le
Zohar ; rien de commun, sans doute, avec les soixante-dix langues.
Un des problèmes les plus difficiles de l'histoire de la Halacha est la
question de savoir combien en est dû aux rabbins pris individuellement
et combien à la masse de ceux-ci. M. Gh. Tschernowitz essaie de résoudre
ce problème dans son article intitulé D^n "Pm npibrran nsnsn ; mais
je dois dire qu'il ne l'a pas avancé d'un pas. Qu'on ait procédé à un vote
avant de décider une halacha controversée, la chose est si évidente que
c'est perdre son temps que de chercher à l'établir. Mais là où l'auteur
juge tout de travers, c'est dans le cas de Beça, 20 b. Baba b. Boutta,
quoique suivant généralement la tendance schammaïte, partageait, dans
le cas en question, l'opinion des Hillélites et, pour bien en marquer la
supériorité, il amena un grand nombre de personnes à faire le sacrifice
défendu d'après les Schammaïtes. Soutenir que la foule accourue a pris
part au vote des deux écoles n'est pas seulement invraisemblable en soi,
mais encore contraire à la source citée par l'auteur. 11 y est dit que
d'abord les Schammaïtes l'emportèrent (n"3 b? \a"3 biD d*p ma:*), de
sorte qu'on voulut fixer la halacha conformément à eux, mais que, par
suite de l'intervention de Baba, les Hillélites l'emportèrent et que la
halacha fut fixée conformément à leur opinion (i^pi n^bu; "j-p rma
Dm^n n^bri), d'où il résulte que l'expression }T ma a ne signifie pas,
comme le dit M. T., « la réunion des voix », mais « l'opinion publique se
tourna de leur côté ». L'attitude timorée de Hillel avait d'abord donné
au peuple la conviction que les Schammaïtes avaient raison, mais l'inter-
vention énergique de Baba en faveur des Hillélites causa un revirement
de l'opinion publique, à laquelle les adversaires mêmes ne purent se
soustraire, de sorte que, dans le vote qui suivit, la halacha fut décidée
d'après les Hillélites. La relation est si claire qu'on s'étonne qu'elle
puisse être mal comprise. — La distinction que fait M. T. entre les
divergences fondées sur des traditions différentes et celles qui ont pour
base des arguments de logique n'est pas neuve — Albo la connaît déjà,
Ikkarim, III, 23 — mais elle n'est sûrement pas exacte ; v. Hoffmann,
Der oberste Gerichtshof, p. 10. — Une opinion également fausse est que
chacun avait le droit, aussi longtemps qu'il n'y avait pas eu de vote, de
décider conformément à son opinion lorsque celle-ci n'était pas celle de
la majorité. Le Yerouschalmi {Berachot, i, 3a) exclut l'hypothèse que
R. Gamaliel ait pris une décision conforme à son opinion individuelle et
cite les exemples de R. Akiba 1 , de R. Méir et de R. Simon, qui ne se
laissèrent pas guider, dans des cas pratiques, par leurs opinions person-
nelles, mais regardèrent celles de la majorité comme ayant seules auto-
rité. — La règle D^snri robn D^m T>rp n'exprime pas simplement une
préférence donnée à l'opinion de la majorité; c'est ce que montre NUlda,
9 b, où Rabbi fait valoir exprès l'exception d'urgence ("prnn r\yw), sans
1. Dans le cas de R. Akiba on procéda à un véritable Vote et ce cas montre combien
M. T. est loin de la vérit' quand il soutient que ces votes étaient extrêmement rares.
BIBLIOGRAPHIE 30?
quoi il ne se serait pas permis d'adopter l'opinion de R. Éliézer, bien
qu'on n'eût jamais été aux voix, comme on le dit formellement i . Il est
vrai que, d'autre part, R. Gamaliel en voulut à R. Akiba, d'après T.
Bcrachot, iv, 15, lorsque celui-ci employa en sa présence une bénédiction
conforme à la formule prescrite par la majorité, mais différente de celle
que lui-même avait fixée. R. Akiba s'excusa en disant : « Tu nous as
enseigné qu'on doit suivre la majorité »; mais l'insistance de R. Gamaliel
montre qu'il s'attendait à ce qu'il fût tenu compte de son opinion à lui.
— La question a encore besoin d'être examinée à fond et on ne peut
espérer une solution que d'une étude exacte des sources. Une demi-
douzaine de textes suffisent à alimenter des considérations pour maga-
zines, mais ne sauraient conduire à un résultat scientifiquement sûr.
M. Perls étudie un point non moins important du domaine de la hala-
cha pratique dans son travail sur « Minhag » (Der Minhag ira Talmud).
La coutume est plus ancienne que la loi ou, pour parler plus exacte-
ment, la loi n'est souvent que la coutume érigée en règle. De là les rap-
ports étroits entre lahalachaetleMinhag. Toutefois il est dans la nature
des choses que ces rapports ne soient pas toujours ceux de deux alliés,
mais parfois ceux de deux adversaires. Aussi M. P. traite-t-il aussi bien
du « Minhag à côté de la Halacha » que du « Minhag contre la Halacha »
et il montre comment les Tannaïtes et les Amoras s'efforçaient de faire
droit au Minhag sans faire tort à la Halacha. L'auteur a épuisé la docu-
mentation, ou peu s'en faut, mais il n'a pas toujours bien mis en œuvre
ses matériaux. Ainsi, il n'indique même pas que dans Pesahim, 51 a, il y
a divergence d'opinions entre Abbayyé et R. Aschi sur le caractère obli-
gatoire du Minhag palestinien ; le premier le met au-dessus de tout
autre, mais non le second. Or, cette divergence reflète un chapitre
important de l'histoire juive. Abbayyé accepte encore la règle de la sou-
mission des Babyloniens aux Palestinens (p'na* inb piDi"0 "pNT |ra
WTITO); de son temps la Palestine était restée le pays d'où émanait la
direction spirituelle du judaïsme. Deux générations plus tard, quand
personne ne pouvait plus contester l'hégémonie de la Babylonie, il eût
été déraisonnable d'accorder tant d'importance au Minhag palestinien. —
Le sens naturel de la règle formulée dans Pes., iv, 1, "nain -pb^ •prns
nplbrwn ■'asa n:nzr> ban 'iDi Dipwn, est : on doit se conformer à la pra-
tique rigoriste, mais sans donner par là occasion à des discussions ; les
explications que le Talmud donne de ce passage {Mb) sont forcées. Maï-
monide paraît avoir interprété la mischna comme je l'ai expliquée {Yad,
Yom-Tob, vin, 20) ; M. P. suit naturellement le Talmud. — Ce n'est pas
R. Scherira Gaon, comme le soutient M. P., qui a le premier invoqué le
Verset de Deut., xix, 14 ('"Ol bina jpon Nb) à l'appui du caractère obliga-
toire du Minhag ; le Midrasch Mischlê sur xxu, 28, le donne comme un
derasch de R. Simon b. Yohaï. Il se trouve également chez Philon, II,
v360 {De specialibus legibus, IV, 149) ainsi que dans le fragment, récem-
1. Voir l'explication Correcte de Ce passage dans Halevy, Dorot Harisch., I, 290,
308 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ment publié par Schechter, d'un écrit hérétique ; v. mon article Ëine
unbekarmte judische Sekte dans la Monatsschrift, LV, 672.
De mauvaises lunettes gâtent de bons yeux. L'étude de M. S. Zuckkr-
mandel sur « la dispensation des femmes de certains devoirs religieux »
{Die Befreiung cler Frauen von bestimmten religiôsen Pflichten nach
Tosefta und Mischna) est une preuve éloquente de celte vérité. Les pré-
tendues divergences entre la Mischna et le Babli, d'un côté, la Tossefta
et le Yerouschalmi, de l'autre, touchant la dispensation des femmes des
« prescriptions positives conditionnées parle temps » CjETnia TV09 m £73
N73-I3) doivent justifier la théorie connue de ce savant, d'après qui la
Tossefta représente la Mischna palestinienne, tandis que la Mischna
actuelle ne serait que la métamorphose babylonienne de l'ancienne
Mischna palestinienne. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner longuement
cette théorie, défendue par l'auteur avec une grande perspicacité et une
érudition immense. Il suffira de montrer comment M. Z., subjugué par
son idée favorite, se met hors d'état de voir dans leur vrai jour les choses
les plus simples. La Tossefta de Kiddouschin, î, 10, citée presque tex-
tuellement dans j. KidcL, i, 64c, et, avec des variantes capitales, dans le
Babli, 34 a, représente censément la mischna palestinienne, que le Babli,
non content de l'éliminer de sa Mischna, aurait « corrigée » même comme
baraïta pour la mettre d'accord avec son interprétation. Mais si le Babli
a su, au moyen d'une simple correction, consistant à ajouter les cicith
aux commandements positifs en question, accorder la baraïta avec son
opinion, il n'avait aucune raison d'enlever tout le passage sur les cicith
delà Mischna; cette correction aurait justement fait dire à la Mischna ce
qu'exige, d'après le Babli, la halacha autoritative ! Dans Menahot, 43 6,
le principal texte sur les prescriptions des cicith, le Babli, ne dissimule
nullement que l'opinion défendue par lui sur nb">b moD est contestée
par les collègues de R. Simon, et dans Kiddouschin, le Babli aurait rayé
une phrase, modifié une autre, pour ne pas accorder que cette hala-
cha est controversée entre R. Simon et ses collègues! On ne s'attendrait
guère à trouver sous la plume d'un savant aussi compétent en Halacha
que l'est M. Z., la remarque suivante : « Le passage de la Tossefta figu-
rait, à mon avis, dans la Mischna; on ne voit pas pourquoi R. Juda
ha-Nassi n'aurait pas fait place dans sa Mischna à la controverse entre
R. Simon et ses collègues. » M. Z. ne sait-il donc pas que Ja Mischna de
R. Juda ha-Nassi ne contient absolument rien sur les cicith ' ? et il aurait
examiné une question de détail telle que l'obligation de cette prescrip-
tion pour la femme ! La rédaction singulière de ce texte de la Tossefta
aurait dû suffire à mettre M. Z. sur la voie. Après les mots J>"73 N">n ira*
n^t» ...]"i5D y'T" «ba, on aurait attendu a"THttî 9'% mwz n7:iN il"-\
1. On sait que Maïmonide, sur Menahol, iv, 1, a déjà signalé ce fait remarquable,
mais L'explication qu'il en donne n'est pas entièrement satisfaisante. La section Men.,
in, Viv, 4, est empruntée à un ancien recueil halachique, comme je me propose de
l'établir prochainement.
BIBLIOGRAPHIE 309
crn, mais non, comme notre texte porte : rpatrçïrt }73 CWn n^ns uî"n.
Le Sifrè, Nombres, 115, a : nais ttî"n 3>»iz3tta D^tBan E|N rP3F2t D~b T.B3H
maMEn 173 D v w'r! n». D'après ce texte, la divergence entre ces tannaïm
n'aurait rien à faire avec la question de savoir si cicitk fait partie des
commandements positifs à époque fixe, ce point n'étant contesté par
personne ; seulement les collègues de R. Simon soutiennent qu'en vertu
du mot Dnb, les femmes sont comprises dans cette prescription, tandis
que R. Simon applique ici aussi le principe qui dispense les femmes des
commandements positifs à époque fixe. Les amoraïm ne connaissaient
plus la forme midraschique de cette halacha, comme il ressort de Mena-
hot, 43 a, où elle est citée sous la forme « abstraite » : ...m^xa "pa^n ban
'iDl D^iûa ; de là les tentatives du Babli, l. c, et du Yerouschalmi, Kid-
douschin, t. c, pour mettre cette divergence des tannaïm en rapport
avec la question de ïrb^b mors. La tossefta primitive de la mischna de
Kiddouschin, i, 7, devait avoir, à l'école de R. Simon, le texte que nous
donne le Babli, tandis que ses adversaires ne citaient que lephillin, lou-
lab, schophar etsoucca comme exemples de prescriptions que les femmes
sont dispensées d'accomplir ; ils n'y comptaient pas cicith, parce que
c'était une exception à la règle et qu'une exception ne peut naturelle-
ment pas servir à appuyer une règle. Quant aux amoraïm palestiniens,
ils ne paraissent avoir connu que la règle de R. Simon dispensant les
femmes de cicith ('"131 rp£">irn p a^:n na naiD EJ"-i), par quoi ils
entendaient que les collègues de R. Simon considéraient cicith comme
un commandement positif indépendant du temps (ï'j- tfbttJ y'73) ; ils
furent amenés ainsi a introduire, dans la Tossefta, cicith parmi ces com-
mandements, alors qu'en réalité cicith constitue une exception. Quand ce
passage de la Tossefta eut été « corrigé » par l'addition de cicith, il deve-
nait tout naturel d'ajouter la règle de R. Simon ('"iDt n^*iD ia"n) comme
représentant l'opinion divergente. Telle est la genèse de cette tossefta,
sous sa forme actuelle, qui remonte aux amoraïm palestiniens, tandis
que le Babli (Kiddouschin, l. c.) cite la tossefta sous sa forme primitive,
et il ressort de Menahot, 43 a, que le Babli connaissait encore la circons-
tance dans laquelle R. Simon formula son opinion, ce que les Palesti-
niens ne savaient plus. Pas plus que dans Kiddouschin, nous n'avons,
dans Eroubin, x, 1, une rédaction babylonienne de la Mischna, dans
laquelle les amoraïm babyloniens auraient éliminé le passage tt^Nn "in?*
'ian qui se trouve dans la Tossefta, xi, 14, parce qu'il représentait, d'après
leur interprétation, l'opinion que tephillin n'est pas une prescription à
époque fixe (a"Tn Nb'O y"73 'pb^Dn), opinion contraire à la halacha adoptée
par le Babli. Pour juger combien cette opinion est inadmissible, il suffit
de considérer que, d'après le Babli, la divergence entre R. Gamaliel et
son adversaire dépend du principe n"T lû' s TO *. Or, du moment que le
Babli conservait dans la Mischna les paroles du préopinant (tanna
\. Voir 96 6 : "p^çn^ fi*rmrn3 SON ; le Babli se décide donc en faveur de l'in-
terprétation de la Mischna que le tanna kamma soutient Ï2"V£ contre la halacha.
310 REVUE DES ETUDES JUIVES
kamma), bien qu'elles fussent contre la halacha reçue n"T "iab a'^ltt), il
D'y avait aucune raison d'éliminer le passage *^Nn "ma, qui complète
seulement l'opinion du préopinant en disant que ù""nffl aussi bien que
ïwb doivent être considérés comme n"T. Mais indépendamment de ce
fait, est-il concevable que les amoraïm babyloniens, qui n'ont encore
jamais été accusés d'avoir eu l'esprit obtus, aient pu se méprendre sur le
passage '"Ol tt)*wn *inN et l'aient rapporté aux paroles du préopinant, si,
dans la mischna primitive, il suivait les paroles de R. Gamaliel, comme
le soutient M. Z.? Au fond, voici ce qu'il en est. Un « rapporteur » cite
aux Babyloniens la tossefta sur la mischna ô'Eroubin, xi, 1 ; mais, comme
ces « rapporteurs » faisaient souvent, il omit de citer tout le passage de
la Mischna et se contenta d'en rapporter le commencement : c'est-à-dire
qu'au lieu de reproduire les paroles de R. Gamaliel, auxquelles se réfère
l'addition de la tossefta, il cite seulement celles du préopinant, ce qui
donnait à la tossefta le texte qu'elle a dans le Babli. Il était donc tout
naturel que les amoraïm babyloniens rapportassent l'addition de la tos-
sefta aux paroles du préopinant, dont l'opinion est d"t t:' s nïï>, et c'est
pourquoi ils y trouvaient la halacha qui fait de tephillin un des com-
mandements obligatoires pour les femmes.
Ce qui est impardonnable de la part de M. Z., c'est qu'il attribue ses
opinions hypercritiques à des autorités telles que R. Elia Wilna ou
l'auteur du Noam Yerouschalmi. Il n'est jamais venu à l'idée du second
d'avancer que le Yerouschalmi connaissait le passage ttTKH nrtN ; il
dit même formellement : mstpa Nn^inn C0 3 73 W^i-pm. Quant à
R. Elia Wilna, en observant "pa^is '"D ■piDVnpl b":n "£3*1 NEno D*r,
il n'a voulu rien dire d'autre qm ce que ces mots expriment, à savoir
que la discussion talmudique présuppose la thèse a"Tntt5 y"i2 rPX^afc,
mais non que le Babli a modifié la Mischna parce qu'il adoptait l'opinion
de R. Simon. — D'une manière générale, ce travail contient plus d'une
inexactitude. M. Z. assure que la Tossefta ne cite jamais un amora, tandis
qu'un amora, R. Josué b. Lévi, figure dans la Mischna. Mais, Sanh., 100a,
où le dire de R. Josué qui se lit à la fin de la mischna est cité comme
une « aggada palestinienne », montre que cette addition à la mischna
était inconnue des amoraïm, comme la Mischna éd. Lowe et la remarque
de Adeni sur ce passage prouvent que cette addition manquait dans des
manuscrits corrects. Nous avons donc sûrement affaire à une addition
du plein moyen âge 1 . Et voila une preuve du peu d'ancienneté de la
Mischna! L'autre moitié de l'assertion n'est pas moins fausse, car la
Tossefta — mais non la Mischna, qu'on le remarque bien* — mentionne
\. Maïmonide, qui, dans son Introduction à la Mischna, compte R. Josué parmi les
tannaïtes, parait être le premier auteur qui atteste cette addition. Le ms. de Munich
h a m cette addition aggadique, ni la suivante. 11 ressort toutefois, de Nombres r.,
un, 16, que déjà pour l'auteur de ce Midrasch, la Mischna se terminait par les mots
DT3Q3 M2V n« ■par
2. Il faut naturellement mettre hors de compte le traité Abot, qui ne fait pas partie
de la Mischna proprement dite.
BIBLIOGRAPHIE 3H
non seulement R. Gamaliel, le fils de R. Juda ha-Nassi, mais encore les
fils de R. Gamaliel, Juda et Hillel 1 , qui étaient des contemporains de
R. Josué b. Lévi et encore plus jeunes que lui. — La consultation gao-
niqne sur Rab Abba dans certaines sources tannaïtiques se trouve dans
ÏArouch, s. v. an et ^a», ce qui a échappé à M. Z. — Enfin, il est inexact
que, dans mes Yerushalmi Fragments, le passage de j. Yom Tob, i. 60c,
'iDT nntt ht N3N n"N, soit marqué par des points ; ce passage est repro-
duit en entier à la p. 163 (le ms. a ^aa). M. Z. n'a pas vu que j'ai donné
deux fragments différents de ce texte (p. 163 et p. 165) et que le passage
en question, s'il est illisible dans l'un d'eux, se lit parfaitement dans
l'autre.
C'est aussi une étude de halacha historique que M. Bïichler nous donne
dans son travail sur « les fiançailles juives » (Das jùdische Verlôbnis
und die Stellung der Yerlobten eines Prlesters im 1. u: 2. Jahrh.), travail
poussé à fond avec la sagacité propre à l'auteur. Il est intéressant de le
voir établir que le fait d'étendre un vêtement sur un objet était encore à
l'époque talmudique un signe de prise de possession. Mais je doute fort
qu'il faille voir cette idée dans Exode r., xvm, 4 ("îmbia CiB) ; il est pro-
bable que le mot mbù est une allusion à la gloire de la lumière divine,
conformément à la conception connue qui représente la lumière comme
le vêtement de Dieu [Gen. r., m). En tout cas, les passages d'Abot d. R.
Natan, 8 et 23, n'ont rien à faire ici, car il s'agit d'une interprétation
aggadique du mot ^tt employé par l'Écriture; dans le premier passage,
ce mot est expliqué par q:a, par allusion à l'expression bien connue
"rrJDr; ^j"d. Une autre interprétation de ^sa se trouve dans Y Alphabet
de R Akiba {Bêt lia-Midrasrh, III, 59) : 113^731 itttn b* T"P n"apn rpan,
texte cité par le Yalkout, I, 20, sans indication de source, ce qui a fait
supposer a Epstein (HaEschkol, VI, 201) un Midrasch perdu. Je m'étonne,
d'ailleurs, que M. Biichler ait pu éprouver quelque doute sur le sens de
l'expression wba iïîhd dans un enseignement de R. Akiba, Kiddouschin,
iSb et parallèles. La controverse entre ce tanna et R. Éliézer n'a de sens
que si l'expression désigne les fiançailles. — Il n'est pas nécessaire de
prouver que le père ne peut pas vendre sa fille après que son premier
possesseur a eu avec elle des rapports conjugaux réguliers, c'est-à-dire
après qu'il y a eu "pNiiaa et MôTa, car la halacha est constante : une fois
mariée, la femme n'est plus en puissance de père ïTOKb *pN nNTUjUî 1"pd
na mtiîV. Au surplus, le Talmud, Rid. y 18 6, explique formellement
nrnbîa 'OIT comme "piai-pp. Aussi est-il difficile de croire que Raschi ait
perdu de vue ces faits si simples dans Bechorot, 34 a. Il faut donc
admettre ou bien qu'il a employé quelque peu inexactement, dans ce
passage, Î1NU23T pour mznp"i, ou bien qu'il a traduit conformément à l'opi-
nion mentionnée dans Kidd., I. c. {'y "pNVûa T\y) ; en tout cas, on ne
i. Ni Gamaliel I er , ni Gamaliel II n'ont eu de fils ainsi appelés.
2. Cf. Sifré, Nombres, 159, ces mots de R. Akiba : aNH ^na H7:"irP, qui suppo-
sent déjà cette théorie.
312 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
peut pas penser, avec M. B., a une succession d'actes telle que "p^VES *ny
nsra ; la phrase dont se sert Raschi décrit par trois expressions la céré-
monie de cette union spéciale. — Le texte de B. M., 104 «, paraît indi-
quer que, dans l'ancien temps, le contrat de mariage (nairo) servait en
même temps d'acte de mariage (1"Ma"np *IÛtt5), de sorte que Hillel était
fondé à déduire du texte de la Ketouba le caractère spécial du mariage
en question. Dans le livre de Tobit, vu, 13, le contrat de mariage parait
aussi jouer en même temps le rôle d'instrument du mariage. Rosenmann,
Studien zum Bûche Tobit, 17, et M. Bùchler, p. 122, s'étonnent que ce
soit le père qui dresse l'acte et non le mari. Mais le Talmud {Kiddou-
schin, 9a) sait aussi que la halacha qui fait écrire l'acte de mariage
(TWip natD) par le mari, au rebours de tous les autres actes d'achat, qui
sont écrits par le vendeur, est conforme à un usage postérieur, tandis
qu'auparavant c'était le père qui, comme « vendeur », dressait cet acte 1 .
— Sur la question de savoir si les contrats de mariage étaient écrits et
remis dès les fiançailles CpD*nK) — M. Bùchler a réuni une copieuse
documentation à ce sujet (p. 122-129) — il y aurait lieu de renvoyer
encore à Riddouschin, 50 fr, où il est expressément rapporté qu'en Baby-
lonie l'usage était variable : en certains endroits on écrivait les contrats
de mariage après les fiançailles, dans d'autres c'était avant. En Palestine,
l'usage paraît s'être établi à l'époque des amoras de donner une Ketouba
à la fiancée; cf. j. Ked., II, 62 d : y»OVWn.« nno ttttrïp, où on sous-
entend que la fiancée est en possession d'une Ketouba.
Le dernier chapitre de l'étude de M. B. est consacré à une question
aussi importante pour la halacha que pour l'histoire; il est intitulé : « la
fiancée d'un aaronide et ses droits à la terouma ». Sans vouloir éclairer
à fond ce sujet, ce qui m'entraînerait trop loin, je dois me borner à
quelques brèves remarques. Le terme b^an dans Ned., x, 5, ne prouve
rien en faveur de droits spéciaux du fiancé dans le cas en question,
comme le dit M. B. (p. 131), car il est encore employé ailleurs par la
Mischna, par exemple dans x, 1, 2, 3. La source biblique de ce droit est
trouvée par la Halacha (v. le Sifré) dans Nombres, xxx, 7, ib^èô rpîin Vtt;
de là vient la dénomination de bya, synonyme de iirw, mais qui, signi-
fiant uniquement « mari », est préférable à UTN, qui peut se dire aussi
bien pour le « mari » que pour 1' « homme » opposé à la femme. — Pour
ce qui est de la mischna de Nedarim, x, 5, où M. B., contrairement au
Talmud, lit nnrtïïïï, qu'il rapporte à mma, il a perdu de vue la Tosscfta
de Ned., vi, 4, dont les mots Dlii a"^ nniïïttî in n«©31 maa bas sont
sûrement pris à la mischna; ainsi la ïossefta interprète l'enseignement
1. Cf. Tossafot, Kiddouschin, 9a, s. v. Nnab!"t, qui remarquent avec raison,
contre Raschi, que la différence entre l'acte; de mariage et tous les autres actes de
rente doit être considérée, d'après le Talmud, comme un « usage du pays •. En
d'autres termes, nous qous trouvons, ici en présence d'un stade postérieur de révolu-
tion, à une époque où le fait d'épouser une femme avait cessé d'être un achat. Cf.
aussi Kidd., 16 « en liant, où l'on admet pourtant que, môme du point de vue
« biblique d. l'acte de mariage esl écrit par le mari.
BIBLIOGRAPHIE 313
de la Mischna exactement comme Le Talmud. La leçon ïinïitiittî dans la
Mischna de Cambridge ne prouve rien contre l'interprétation du Talmud :
dans la Mischna comme dans la Bible, la copule manque souvent devant
le second membre de phrase, de sorte que nnizïiû peut-être compris
comme s'il y avait nnÈfiâl. Bien mieux, il est probable que le Talmud ne
pensait pas du tout à changer le texte de la Mischna; les mots qu'il
emploie, 'ian nnniDtSl mman "^n, veulent dire seulement que nnïifflttî
représente un cas distinct et ne fait pas partie de celui de mrna 1 . Quand,
d'autre part, M. B. objecte à l'interprétation du Talmud que la veuve et
la pubère sont séparées par nnïTDia et que la môme époque ne peut
conséquemment être prescrite pour l'une et l'autre, il n'a pas tenu
compte d'un fait assez simple. On distingue trois époques pour une
nima : douze mois si les fiançailles ont eu lieu le jour de la puberté,
trente jours si elle était pubère au moins un an avant les fiançailles et le
temps qui manque pour compléter une année entière si elle était pubère
moins d'un an avant les fiançailles 2 . Le rapprochement de nhina et de
n:rbN serait donc certainement faux, et ce n'est pas sans raison que la
Mischna mentionne d'abord le cas de mma. puis ceux de finmatZJ et de
n:735N, pour lesquels l'époque est exactement déterminée 3 . - M. B.
(p. 132) a une opinion inadmissible touchant la divergence entre R. Akiba
et R. Tarphon. Si l'on admet que les fiançailles n'ont pas assez de force
pour permettre à une Israélite (laïque) l'usage de la terouma, il importe
peu que celle-ci lui fournisse la totalité ou seulement la moitié de sa
subsistance. Il ne saurait être question non plus d'admettre que R. Akiba
voulait voir la terouma traitée avec plus de sévérité que le prêtre
R. Tarphon \ car, s'il en était ainsi, il n'aurait pas permis a la fiancée
d'un aaronide de recevoir la moitié de sa subsistance en terouma. La
véritable explication de cette divergence est si visible qu'il est étonnant
qu'elle ait échappé à M. B. Par suite de leur impureté naturelle, les
femmes ne sont pas en état d'utiliser elles-mêmes la terouma pendant un
1. Ascheri, ad loc, a une leçon toute différente, car il affirme que le Talmud cor-
rige nmCffil en ïinïTCJ'EÎ et que la Mischna parle d'une m 51 3 qui était pubère
douze mois avant les fiançailles. M. B., qui renvoie à Ascheri, ne mentionne pas son
explication, qui est fort semblable à la sienne. Ascheri a contre lui, outre la tradition
concordante des anciens auteurs, le fait que nrntSÏÏ ne peut se rapporter qu'à
1' « attente » après les fiançailles ; pour « passer un an comme mina », il aurait
fallu nn^'C.
2. V. Ketoubot, 57 6, les extraits de la Schitta sur ce passage, ainsi que Nedarim,
à l'endroit cité.
3. La Mischna commence par rHSia pour établir un lien avec la mischna de x, 2
(où, du reste, il est question, à mon avis, de la femme mariée et non de la fiancée,
comme le dit le Talmud, ad loc).
4. M. B. l'appelle Schammaite sévère, ce qui est très douteux eu égard à j. Sabbat,
iv, 35 b, où il est dit formellement qu'il ne suivait les Schammaïtes que pour deux
halachot. Dans la Tossefta de Yebamot, i, 10, R. Tarphon représente aussi le point de
vue schammaite dans la question de nar» ni2£.
314 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
tiers du temps environ 1 ; de là l'opinion de R. Jnda b. Bâtira (Kiddou-
se h in, S8b ; Tossefta, v, 1), d'après laquelle la fiancée du prêtre reçoit le
tiers des aliments en houllin. Mais R. Akiba va encore plus loin et sou-
tient que la moitié au moins doit en être houllin, car il serait très diffi-
cile à la femme, même dans le temps de sa pureté, de se mettre en garde
contre toute impureté lévitique ^mina NOûb nmittû D^ttJSfnB); dans
ces conditions, elle a le droit de demander la moitié de ses aliments en
houllin ". Il est inexact de dire, comme le fait M. B. (p. 134), que R. Juda
partage l'opinion de R. Tarphon ; en réalité, il représente déjà le point de
vue de la « dernière Mischna », tout comme son collègue R. Méir (Yeba-
mot, 56 b) ; aussi défend-il à la fiancée l'usage de la terouma; seulement
il est d'avis que ce n'est pas un devoir pour le mari de lui donner les
aliments en houllin-, elle reçoit de la terouma, pour la valeur de laquelle
elle achète des aliments ordinaires. Son collègue R. Simon b. Gamaliel,
au contraire, tenant compte du bas prix de la terouma, exige que la
femme reçoive en terouma le double, afin de pouvoir se procurer pour le
prix qu'elle en retire les aliments dont elle a besoin. Si l'on considère
que les disciples de R. Tarphon, comme R. Méir et R. Juda, connais-
saient déjà la « dernière Mischna », qui interdit tout à fait à la fiancée
l'usage de la terouma, il serait extrêmement invraisemblable en soi que
R. Tarphon et R. Akiba s'en fussent encore tenus au point de vue
d'après lequel les fiançailles donnent à la fiancée le droit de manger de
la terouma. Il faut ajouter à cela, premièrement, qu'en ce qui concerne le
droit du fiancé d'annuler les vœux de sa future, R. Éliézer connaît déjà
la restriction des douze mois (Nedari.m, x, 5), ensuite que ni la Mischna,
ni le Talmud de Babylone ne connaissent d'époque — en dehors de
l'époque biblique, bien entendu — où l'usage ait encore existé de laisser
manger la terouma à la fiancée aussitôt après les fiançailles. M. B. a donc
toutes les sources contre lui quand il place (p. 134) la première restriction
des droits de la fiancée à l'époque qui suit R. Tarphon. Il s'appuie sur
l'histoire de R. Tarphon, qui se fiança avec trois cents femmes pour
leur permettre l'usage de la terouma. Cette preuve est si faible qu'elle a
à peine besoin d'être réfutée; outre que l'on conçoit fort bien, suivant la
remarque de Weiss (Dor dor, I, 158), que la famine ait favorisé plus d'une
dispense à une loi sévère — noter qu'il s'agit d'une mesure rabbinique —
il est au plus haut point vraisemblable que ces femmes étaient pubères
et n'auraient eu par conséquent qu'à attendre trente jours pour avoir le
droit de manger la terouma. D'une manière générale, il y aurait lieu
d'examiner si l'indication du Yerouschalmi sur la « Mischna antérieure »
permettant sans plus de formalités à la fiancée la consommation de la
terouma repose sur une tradition ou sur une combinaison. La seconde
1. V. Berachot, 31a, touchant l'usage des Û^pS 'T, qui était sans doute observé
dès l'époque tannaïtique.
2. Mon explication est déjà indiquée par Raschi sur la mischna de Ketoubot, 57 a,
et Maïmonide, Ischoul, xn, 3. Il s'ensuit naturellement que, même d'après R. Akiba,
toute la suhsistance peut être fournie à la fiancée en terouma si elle y consent.
BIBLIOGRAPHIE 315
hypothèse est bien plus vraisemblable 1 , si Ton considère que certains
Tannaïtes et même notre mischna' représentent le point de vue de l'ori-
gine biblique de la défense de manger la terouma et qu'une telle opinion
aurait pu difficilement se faire jour si une pratique contraire à elle avait
encore existé à l'époque des tannaïtes. La correspondance entre Yoha-
nan b. Bag-Bag et R. Juda b. Bâtira sur le droit de la fiancée a manger de
la terouma s'explique très simplement ainsi : la pratique ne reconnais-
sait plus ce droit, et tandis que Ben Bâtira ne voulait pas le contester
au moins en théorie, Ben Bag-Bag soutient que la pratique suit exacte-
ment la loi biblique, qui défend la terouma à la fiancée. C'est ainsi que
celle discussion a été comprise par la plupart des amoras, à l'exception
de Habina, qui essaie de l'expliquer d'une manière très forcée. Il se peut
aussi que R. Juda b. Bâtira, qui vivait à Nisibis, où il n'y avait que de la
« terouma rabbinique », ne reconnaissait la « dernière » mesure (H2UJ72
tt3"nnN) que pour la Palestine, où il s'agit de « terouma biblique », tandis
que R. Yohanan b. Bag-Bag ne voulait pas se rendre à cette distinction.
Le Sifré Zoutta admet que la fiancée ne peut manger de la terouma que
si son travail appartient au mari; M. B. n'a pas suffisamment fait res-
sortir que c'est la un essai de justification de la Mischna antérieure. Le
Sifré ne sait donc rien d'une Mischna encore plus ancienne, qui recon-
naîtrait ce droit à la fiancée aussitôt après ses fiançailles. — La citation
du Midrasch Hagadol sur Exode, xvi, 16, n'est pas tirée de la Mechilta de
R. Simon, comme l'admettent MM. Hoffmann et Bùchler, mais du Com-
mentaire de R. Hananel, ainsi qu'il ressort du Commentaire de R. Bahya
h. Ascher sur ce verset. — Dans Séder Eliahou z., xvm, 20, Friedmann,
Ben Bag-Bag, le disciple de Hillel, porte le nom de Yohanan.
(A suivre)
LOUIS GlNZBERG.
Heniu Regnault, Une province procuratorienne au début de l'Empire
romain. Le procès de Jésus-Christ, Paris, Alph. Picard, 1909 3 , in-8°,
144 p.
Cet ouvrage est, croyons-nous, une thèse de doctorat en droit," et la
partie purement juridique en est solide et bien informée. L'auteur pense,
et je pense avec lui, qu'à l'époque du procès de Jésus le sanhédrin juif
n'avait pas compétence pour des causes capitales, que le procurateur de
la province — véritable gouverneur — possédait le jus gladii à l'égard des
1. Cf. Dùnner, sur Kidd., 10 6. Ses observations, ignorées de M. B., méritent pour-
tant qu'on s'y arrête.
2. Cf. Dùnner, t. c. , qui fait remarquer avec raison que dans la mischna de Yeba-
mot, il est sous-entendu quelquefois qu'il est bibliquement défendu à la fiancée de
manger de la terouma ; v. par contre Kidd., ni, 1.
3. Je m'excuse du retard involontaire de ce compte rendu.
316 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
pérégrins, que, par conséquent, le sanhédrin joua dans ce procès le rôle,
non déjuge, mais d'accusateur, que, si le motif psychologique qui déter-
mina l'accusation fut d'ordre religieux (blasphèmes, prétention messiani-
que, etc.), le motif légal de la condamnation fut d'ordre politique (sédition,
usurpation du titre de roi), que le supplice, comme la condamnation
elle-même, ne s'explique que par la législation romaine et fut entière-
ment l'œuvre des Romains.
Tout cela a été établi bien des fois, notamment par Salvador, par
Mommsen et par moi-même dans mon étude (restée inconnue de M. H.)
« Josèphe sur Jésus ». Mais M. R. fortifie une thèse juste par une analyse
minutieuse des textes juridiques, dont on lui saura gré. En revanche, son
exégèse des textes historiques, qu'il s'agisse de Josèphe ou des récits
évangéliques, témoigne d'une grande inexpérience.
Dans le chapitre initial, beaucoup trop long (p. 5-41), où il étudie la
condition de la Judée depuis la conquête de Pompée jusqu'à la déposi-
tion d'Archélaùs, il commet divers contre-sens sûr les textes des décrets
conservés par Josèphe ; le moins plaisant de l'affaire n'est pas la polé-
mique qu'il institue à leur propos contre un « M. Weill », oubliant ou
ignorant : 1° que M. Julien Weill n'est pour rien dans la traduction des
livres XI-XV des Antiquités, due à M. Chamonard ; 2° que toutes les notes
de ce volume — comme j'en ai prévenu expressément le lecteur— sont
de ma plume. Après cette étourderie, comment s'étonner que l'auteur
traduise (XIV, 8, 5) les mots xauxa syéveTO iizi 'Ypxavou par « ceci est
l'œuvre d'Hyrcanus», que dans la traduction du célèbre rescrit d'Auguste
(XVI, 6, 2), non content de passer les mots caractéristiques ex ie <ra66a-
te''ou ex x£ àvoowvo;, il traduise xotvbv Tf|Ç 'Actaç par « l'ensemble de
l'Asie » et èGTïiXoyûacûYjOr, par « écrit sur une colonne », et que, dans le
même document, il voie « un remaniement de Josèphe » dans le titre
donné à Hyrcan, àcy.cpcùç @eou G-Mstou, mots qui suffiraient à eux seuls
k prouver l'authenticité savoureuse du morceau?
Dans l'analyse du récit évangélique l'auteur s'est créé des difficultés
aussi insurmontables qu'inutiles en voulant à tout prix expliquer quan-
tité de détails sans valeur historique, qui ne doivent leur existence qu'à
la libre fantaisie des narrateurs ou à leur désir de justifier certaines pro-
phéties. Pis encore, il s'obstine (à prendre pour un document historique
le quatrième évangile et s'évertue à en combiner les données avec celles
des Synoptiques, avec quel succès et quelle vraisemblance on le devine.
Les Actes des Apôtres ne sont pas mieux traités. Parce que Stéphane
(Actes, vu, 41 raconte aux Juifs qu'Abraham est parti de Harran après la
mort de son père, alors que d'après la Genèse, xn, 1, l'Éternel lui com-
manda de quitter « la maison de son père », M. R. en déduit (p. 26) :
t" qu'il y a contradiction entre ces deux textes (je ne l'aperçois pas);
2" que « aucun juif n'ayant protesté » (ce trait n'est-il pas délicieux?),
« nous sommes amenés à conclure qu'à côté du récit biblique existait
une tradition différente communément acceptée ».
BIBLIOGRAPHIE 317
11 est fâcheux que ces taches — dont il serait facile de décupler le
nombre — et une certaine absence de critique enlèvent beaucoup de son
autorité à un travail d'ailleurs consciencieux et dont la thèse proprement
dite mérite, je le répète, pleine approbation.
Th. Reinach.
ADDITIONS ET RECTIFICATIONS
Tome Ll, p. 7, note. — J'ai relevé l'erreur de Bertholet, qui attribue
au fils de Gamliel des Actes des Apôtres une parole que le Midrasch
Vayikra Rabba, n, met dans la bouche de Simon tils de Gamliel II. Je
signalais à cette occasion l'étrangeté du fait que ce Tanna citerait une
opinion de la Mischna, c'est-à-dire d'un écrit composé après lui. En réa-
lité, il faut rayer le nom de Simon b. Gamliel dans ce passage. Tout le
morceau est un extrait du Tanna debé Eliahou (p. 36 éd. Friedmann)
qui fait parler Élie le prophète. On voit comme il est difficile de traiter
de l'histoire des idées religieuses sans le secours de l'histoire littéraire.
C'est par ignorance également de l'origine de cette page de Vayikra
Rabba que j'ai mentionné l'opinion de cet ouvrage sur l'efficacité de la
lecture du chapitre du Lévitique, relatif au bélier du sacrifice quotidien,
pour le salut du payen comme de l'Israélite, opinion qui tranche sur
toutes celles qui se groupent autour du sacrifice d'Isaac. En réalité,
l'auteur du Vayikra Rabba ignorait et cette idée et ce texte du Tanna debé
Eliahou : la présence dans Vayikra Rabba de ce morceau, comme de
plusieurs autres de même nature, est due à une interpolation tardive. —
Israël Lévi.
T, LXVI, p. 156. — La nouvelle édition anglaise du troisième volume
du Golden Bough, qui a paru cette année, ne se distingue de la précé-
dente, pour ce qui concerne Pourim, que par le rejet en appendice du
chapitre relatif à Jésus. Les termes par lesquels M. Frazer explique la
survivance possible du meurtre rituel dans des milieux juifs particuliè-
rement arriérés sont atténués et l'auteur prend soin de dégager le
Judaïsme de la solidarité de pareilles monstruosités, si elles sont
prouvées. Mais il ne rejette pas la possibilité de semblables crimes, qui
318 RÈVUË DES ÉTUDES JUIVES
s'expliqueraient par une reviviscence de superstitions primitives. Aussi
ne faut-il pas s'étonner que dans l'affaire Beilis le procureur général,
dans sa réplique finale, ait produit à la barre comme le résultat de la
science cette hypothèse, dont nous avons, croyons-nous, montré la fai-
blesse. Cette exploitation d'une opinion exprimée par un savant aussi
autorisé que M. Frazer, nous l'avions prévue et, si notre compte rendu
trahit une certaine irritation, c'est que nous avions été surpris de la
légèreté inattendue de l'auteur, qui ne craignait pas, pour les besoins de
sa thèse, de fournir des armes à l'ignorance sectaire. M. Frazer, et l'on n'at-
tendait pas moins de la noblesse de son caractère, surpris et indigné de
l'emploi qu'on faisait de ses paroles, a protesté avec une véhémence cou-
rageuse contre cette interprétation dans une lettre adressée au Times, n° du
13 novembre 1913. — Israël Lévi.
TABLE DES MATIERES
REVUE
Bernheeimer (Carlo). I. Sur le Recueil de Consultations appelé 3HT
Û-'UÎDN . 98
H. Le poète Saùl Caspi 104
Ginsburger (M.). Samuel Lévy, rabbin en financier (suite) 111 et 263
Kahn (Salomon). Les Juifs de la Sénéchaussée de Beaucaire (fin) 75
Liber (M.). Les Juifs et la Convocation des Etats-Généraux (fin) 161
Marmorstein (à). I. La réorganisation du Doctorat en Palestine au
ui e siècle 44
II . David Kimhi apologiste 246
Martin (Jean). Une inscription romaine en Judée 54
Poznanski (Samuel). Deux listes commémoratives de la Gueniza 60
Régné (Jean). Catalogue des actes de Jaime I er , Pedro III et Alphonso III
concernant les Juifs (suite) 252
Reinach (Adolphe). Noé Sangariou. Etude sur le Déluge en Phrygie et le
synchrétisme judéo-phrygien (suite et fin) 1 et 213
NOTES ET MÉLANGES
Lambert (Mayer). Les Premiers et les Derniers Prophètes 136
Schwab (Moïse). I. Le mot D^ttbN 1 38
II. Manuscrits hébreux de la Bibliothèque nationale 290
Sidersky (D.). Notes de chronologie biblique 134
Weill (Julien). Une homélie énigmatique de Raba 285
felBUÔGKAfcttlË
Ginzbërg (Louis). Festschrift zu Israël Lewy's siebzigsten Geburtstag.. 297
Lambert (Meyer). Etude de philologie sémitique, par Paul Jouon 156
Lk\ i Israël). I. Le Rameau d'Or. Etude sur la magie et la religion, par
J.-G. Frazer, trad. par R. Stiébel et J. Toutain 141
II. ïalmud Babylonicum, Codicis hebraici Monacensis 95,
phototypice éd. H. L. Strack 158
Reinach (Th.). Une province procuratorienne au début de l'Empire
romain. Le procès de Jésus-Christ, par Henri Régnault 315
Additions et rectifications 318
Table des matières 319
ACTES ET CONFÉRENCES
Allocution de M. Isidore Lévy, président n
Procès-verbal de l'Assemhlée générale du 6 avril 1913 i
Rapport de M. Ed. de Goldschmidt, trésorier ni
VERSAILLES, IMPRIMERIES CERF, '■)'■), RI i. DOPLESSfS.
,
DS Revue des études juives;
101 historia judaica
t. 66
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